Que signifie « vivre sa foi au quotidien » quand on est un couple catholique de quarante ans, avec deux ou trois enfants, deux métiers à temps plein, des emplois du temps saturés et une vie de paroisse à concilier avec tout le reste ? Cette question, qui revient régulièrement dans les sessions de préparation au mariage et dans les groupes de couples chrétiens, n’a pas de réponse théorique satisfaisante. Elle a des réponses incarnées, faites de petits arbitrages, de fatigues acceptées, de prières partagées dans la cuisine entre deux courses.

Pour la creuser, nous avons rencontré Camille et Pierre Granges, mariés depuis quinze ans, parents de trois enfants âgés de douze, neuf et six ans, engagés depuis huit ans dans la préparation au mariage catholique de jeunes couples du sud-est lyonnais. Camille, quarante-trois ans, est ergothérapeute en libéral. Pierre, quarante-cinq ans, travaille dans les ressources humaines d’une entreprise de l’agglomération. Tous les deux ont grandi dans des familles catholiques pratiquantes, mais leur engagement actuel, expliquent-ils, ne va pas de soi : il s’est construit dans la durée, avec des phases plus discrètes, plus intenses, plus laborieuses. La conversation s’est tenue chez eux, un samedi soir, après le coucher des enfants. Voici les passages les plus significatifs.

Entretien

Camille, Pierre, vous êtes mariés depuis quinze ans. Comment avez-vous vécu votre préparation au mariage ?

Camille : Avec un mélange d’enthousiasme et d’agacement, je dirais. À l’époque, on était jeunes, on sortait ensemble depuis trois ans, on avait l’impression de bien se connaître, et la perspective d’aller passer six soirées à parler avec d’autres couples de ce qu’est le mariage chrétien nous semblait un peu surréaliste. On y est allés parce que c’était demandé, sans en attendre grand-chose.

Pierre : Et finalement, on en est ressortis transformés. Pas parce que la préparation nous a appris des choses fondamentalement nouvelles, mais parce qu’elle nous a obligés à mettre des mots sur ce qu’on faisait. On allait nous marier, on allait promettre la fidélité, l’indissolubilité, l’ouverture à la vie. Toutes ces choses, on les avait absorbées par osmose dans nos familles, mais on ne les avait jamais formulées en couple. La préparation nous a mis face à ces engagements, sans les édulcorer.

Camille : Et puis on a rencontré d’autres couples. C’est une chose que je n’avais pas anticipée. Pendant ces six soirées, on a partagé avec quatre ou cinq autres couples qui s’apprêtaient à se marier comme nous. Certains étaient pratiquants, d’autres beaucoup moins. Certains avaient déjà des doutes sur tel ou tel point — la fidélité, l’ouverture à la vie. Ces échanges ont été précieux. Ils nous ont montré que se marier à l’Église, ce n’était pas adhérer à une doctrine ; c’était entrer dans une communauté qui accompagne.

Qu’est-ce qui a tenu, dans votre couple, sur les quinze années qui ont suivi ?

Pierre : Honnêtement, plein de choses ont vacillé. La routine. Les enfants qui changent tout. Mes périodes professionnelles très intenses où je ne voyais plus ma famille pendant des semaines. Les phases où l’un de nous deux était spirituellement en panne. On n’a rien d’un couple modèle.

Camille : Mais ce qui a tenu, je crois, c’est l’engagement initial. Le fait d’avoir dit « pour toujours » devant Dieu, pas seulement devant nous-mêmes. Cette dimension change tout. Quand on traverse une période difficile, on ne se pose pas la question de partir. On se pose la question de comment traverser. C’est une différence énorme. Ce n’est pas la dépendance, c’est une assise.

Pierre : Et puis on a beaucoup utilisé les sacrements. La messe du dimanche, presque toujours, sauf catastrophe. La confession, deux ou trois fois par an chacun. Le baptême des enfants, leurs premières communions à venir. Ces moments rythment une vie de couple chrétien d’une manière que les couples non chrétiens n’ont pas. Ils donnent du relief à une histoire qui, sinon, serait très lisse.

Comment priez-vous, en couple, en famille ?

Camille : Modestement. C’est important de le dire, parce que beaucoup de jeunes couples qu’on accompagne s’imaginent qu’on est censés faire des heures de prière en couple. La réalité est beaucoup plus simple. Le soir, avant de dormir, on dit ensemble un Notre Père. Cinq secondes. Mais c’est tous les soirs depuis quinze ans, sauf accident.

Pierre : À table, on a une bénédiction familiale courte avant les repas. Les enfants l’ont prise depuis qu’ils sont petits, ils la disent maintenant tout seuls le plus souvent. C’est une habitude qui structure le repas, qui rappelle qu’on n’est pas seuls à manger. Et le dimanche matin, on lit ensemble l’évangile du jour avant la messe, à la table de la cuisine. Cinq minutes. Pas un commentaire, juste la lecture à voix haute.

Camille : Une fois par mois environ, on essaie de faire un temps plus long, un soir où les enfants dorment, sur un thème qu’on choisit : la confiance, le pardon, la patience, l’engagement. Ça dure une demi-heure. C’est rare, c’est précieux, ça nourrit. Mais ce n’est pas tous les jours. La prière quotidienne du couple, chez nous, c’est le Notre Père du soir, et c’est suffisant.

Que diriez-vous aux jeunes couples qui hésitent à se marier religieusement ?

Mains d'enfants et de parents jointes en prière autour d'une table — transmission familiale

Pierre : D’abord, qu’on les comprend. Aujourd’hui, se marier à l’Église, ce n’est pas un automatisme social, c’est un choix. Et c’est un choix exigeant : on s’engage à la fidélité, à la durée, à l’ouverture à la vie. Dans une société qui valorise la mobilité et le changement, c’est à contre-courant.

Camille : Mais on dirait aussi que ce contre-courant est précisément ce qui rend l’engagement intéressant. Si le mariage chrétien était facile, il ne ferait rien de spécifique pour le couple. Le fait qu’il demande quelque chose d’exigeant lui donne une force. Je crois que c’est cette force qui nous a portés dans les passages difficiles.

Pierre : Et puis le mariage chrétien, ce n’est pas seulement une promesse entre nous. C’est une promesse devant Dieu et devant la communauté. Le jour du mariage, on échange les alliances, mais on est aussi reçus par une communauté qui s’engage à porter notre couple. Cette dimension communautaire, on l’a vraiment expérimentée pendant nos années difficiles. Voir notre page sur le mariage catholique qui détaille la préparation et la dimension sacramentelle.

Comment articulez-vous foi, travail, fatigue, enfants au quotidien ?

Camille : Avec des arbitrages permanents. Je ne vais pas dire qu’on a trouvé un équilibre parfait — il n’existe pas. Il y a des semaines où je rentre du cabinet épuisée, où Pierre rentre tard, où il faut faire les devoirs avec les enfants, préparer le repas, et où la prière du soir se réduit à un Notre Père marmonné dans le lit avant de s’endormir. C’est ça aussi, la vie chrétienne ordinaire.

Pierre : Ce qu’on a appris, c’est à ne pas être perfectionnistes. Pendant longtemps, on culpabilisait quand on ne tenait pas tous nos engagements spirituels. Aujourd’hui, on a compris que la culpabilité spirituelle est un piège. Dieu est patient. Il nous attend là où on est. Si on a fait moins cette semaine, on reprend la semaine suivante. Sans dramatiser.

Camille : Une chose qui aide énormément : la messe du dimanche. C’est le seul moment de la semaine qui est complètement protégé. Quoi qu’il se passe le reste du temps — disputes, fatigue, agacements — on se retrouve à neuf heures à la paroisse, on s’assoit ensemble, on écoute la même Parole, on partage le même pain. Et ça remet tout dans l’ordre. Pas magiquement, mais réellement.

Carême en famille, Avent en famille — qu’est-ce que ça donne, concrètement ?

Pierre : L’Avent, c’est plus facile que le Carême, parce que les enfants y sont attirés naturellement. La couronne de l’Avent avec ses quatre bougies, le calendrier de l’Avent avec un texte d’évangile chaque jour, le temps de prière du dimanche avant la messe — ces gestes ont du grain pour des enfants. On a fait évoluer les rites avec leur âge : quand ils étaient petits, c’était surtout visuel ; maintenant qu’ils grandissent, on lit ensemble, on discute.

Camille : Le Carême est plus exigeant. Ils n’aiment pas spontanément l’idée de jeûner. Ce qu’on a trouvé, c’est de transposer. Au lieu de jeûner sur la nourriture, on leur propose de jeûner sur les écrans pendant quarante jours — une heure d’écran par jour au lieu de deux. Ils participent à un effort de partage : choisir ensemble une cause, mettre un peu d’argent de poche dans une tirelire, qu’on donne à la fin. Et le Mercredi des Cendres, on va tous à la messe ensemble pour recevoir les cendres. C’est devenu un repère, ils ne voudraient pas le rater. Voir notre article entretien avec un prêtre sur le Carême qui développe ces dimensions du temps de Carême.

Pierre : Le plus important, je crois, c’est qu’on traverse ces temps liturgiques en famille, ensemble. Pas chacun de son côté. Cela crée une mémoire familiale. Nos enfants ne se souviendront pas en détail de ce qu’on aura dit pendant le Carême 2026 ; ils se souviendront qu’on l’a vécu ensemble, comme une saison de la maison.

Quel rôle joue votre paroisse ?

Camille : Énorme, mais pas spectaculaire. Je dirais que c’est une présence, plus qu’une organisation de services. On ne va pas à la paroisse comme on va à un fournisseur de prestations religieuses. On y vient parce que c’est notre communauté.

Pierre : Concrètement, la paroisse nous a aidés à plusieurs étapes décisives. Pendant la préparation au mariage, évidemment. Pour les baptêmes des enfants, leur catéchisme. Mais aussi pendant des passages plus discrets : un engagement bénévole qui nous a fait du bien quand on tournait en rond, un groupe de couples qu’on a rejoint il y a six ans et qui nous porte. Le curé qui nous connaît, qui a baptisé nos enfants, à qui on peut s’adresser pour une confession ou un conseil quand c’est nécessaire.

Famille à la table du dîner avec une bougie allumée — vie chrétienne ordinaire au foyer

Camille : Sans cette paroisse, je ne sais pas comment on aurait tenu. Je dis ça sans dramatiser. Vivre une vie de couple chrétien sans communauté, c’est possible, mais c’est beaucoup plus solitaire et beaucoup plus vulnérable. La paroisse, ce n’est pas un luxe ; c’est, pour nous, une condition de durabilité.

Vous accompagnez maintenant des couples plus jeunes en préparation au mariage. Qu’est-ce que vous leur dites ?

Pierre : Beaucoup de choses, mais s’il fallait en garder une, je dirais : ne sous-estimez pas la dimension communautaire. Beaucoup de couples qu’on prépare pensent que se marier à l’Église, c’est une décision privée, entre eux et Dieu. Ce n’est pas faux, mais c’est incomplet. Le mariage chrétien est aussi une entrée dans une communauté qui les accompagnera. Cette dimension fait toute la différence dans la durée.

Camille : Je leur dis aussi qu’il n’y a pas de couple chrétien parfait. On nous regarde parfois comme si on devait être un modèle. On essaie de désamorcer ça systématiquement. On leur raconte nos disputes, nos phases de fatigue, nos doutes. Pas pour les décourager, au contraire : pour leur dire qu’un couple chrétien, c’est un couple ordinaire qui a accepté un cadre extraordinaire. Le cadre tient, même quand le couple ne tient pas tout seul.

La transmission aux enfants, comment vous y prenez-vous ?

Pierre : Sans intellectualisme. Pendant longtemps, j’ai cru qu’il fallait expliquer beaucoup, justifier la foi auprès des enfants par des arguments. Aujourd’hui, je crois que c’est secondaire. Ce qui marche vraiment, c’est l’exemple : ils nous voient prier, ils nous voient aller à la messe, ils nous voient nous engager dans des actions concrètes — un don de sang, une visite à un voisin malade, un repas partagé avec une famille en difficulté du quartier. Ces gestes-là parlent plus que mille catéchèses.

Camille : Et puis on est attentifs à ne pas leur imposer. Notre fille de douze ans a eu une phase, l’an dernier, où elle ne voulait plus aller à la messe. On a décidé de ne pas forcer. On lui a dit : « Tu peux rester à la maison aujourd’hui, mais on aimerait bien que tu reviennes la prochaine fois. » Elle est revenue d’elle-même au bout de trois semaines. Si on l’avait forcée, je crois qu’on aurait abîmé quelque chose. La foi n’est pas une obligation parentale, c’est un héritage offert. Voir notre article sur la lecture quotidienne de la Bible qui aborde aussi la question de la transmission. Et notre page sur les sacrements catholiques pour l’accompagnement liturgique des étapes de la vie de famille.

Si quelqu’un voulait commencer demain quelque chose de simple en couple ou en famille, par quoi conseilleriez-vous de commencer ?

Camille : Par le bénédicité avant les repas. C’est ridiculement modeste, mais ça change la couleur d’un foyer. Trois mots dits ensemble avant de manger : « Bénis, Seigneur, ce repas et ceux qui le partagent. » C’est tout. Tous les jours. Pendant trois mois. Et on en reparle.

Pierre : J’ajouterais : un Notre Père dit ensemble à voix haute le soir avant de dormir. Pas séparément, ensemble. Trente secondes. Ça crée une habitude qui devient, sans qu’on s’en rende compte, l’épine dorsale de la vie spirituelle du couple.

Camille : Et le dimanche, la messe. Pas en s’obligeant ; en y venant comme on vient à un rendez-vous important. Si on n’y va pas, on s’autorise à manquer une fois, mais on revient. La messe du dimanche, sur quinze ans, c’est ce qui nous a structurés plus que tout. Voir notre article sur les premiers pas dans la prière quotidienne qui développe la dimension personnelle de cette pratique.

Pierre : Et un dernier conseil : trouvez une paroisse qui vous corresponde, et engagez-vous-y. Pas dans dix services à la fois ; dans un, vraiment. Lecteur le dimanche. Préparation au mariage si vous y avez quelque chose à apporter. Catéchèse. Action caritative. Un engagement à la fois, dans la durée. Cela ancre, cela nourrit, cela évite l’isolement.


L’entretien s’est terminé tard. Camille et Pierre ont tenu à préciser, avant de nous laisser partir, que leur témoignage n’avait rien d’exceptionnel : « Notre couple, c’est un couple ordinaire de paroissiens. On n’est pas des héros de la foi. On a juste tenu, jour après jour, en s’appuyant sur une communauté et sur des sacrements. C’est cela qu’on aimerait que les couples plus jeunes entendent : la vie chrétienne tient dans le temps, par des moyens très simples, à condition de ne pas être seuls. » Voir aussi nos articles sur la préparation d’un baptême de bébé et sur le Carême expliqué par un prêtre qui prolongent ces conversations sur la vie chrétienne ordinaire. Pour nourrir la prière conjugale dans la durée, on pourra puiser dans le florilège des citations spirituelles qui rassemble la sagesse des Pères, des saints et des époux chrétiens. Et pour ceux qui voudraient offrir au couple un beau livre de prière commune ou un missel des époux, le rayon spécialisé de la librairie d’art et de livre religieux propose des éditions adaptées aux foyers chrétiens.

La rédaction