Le 1ᵉʳ novembre, dans toute la France, des familles convergent vers les cimetières les bras chargés de pots de chrysanthèmes. Sur les tombes ravivées, on dépose une fleur, on murmure un nom, on s’attarde un instant dans le froid sec de l’automne. Personne, ou presque, ne se demande si ce qu’on fait là appartient au calendrier du 1ᵉʳ ou du 2 novembre. Personne, ou presque, ne sait pourquoi le chrysanthème s’est imposé. La pratique est devenue une évidence collective, déconnectée de son origine théologique.
Or la Toussaint et le Jour des morts ne sont pas la même fête. Elles sont voisines dans le calendrier, complémentaires dans leur sens, mais distinctes par leur objet, leur ton, leurs textes liturgiques et leurs couleurs. La première célèbre la gloire des saints. La seconde prie pour la purification des défunts. La première est joyeuse, la seconde priante. Les confondre, c’est passer à côté de la pédagogie spirituelle qu’elles forment ensemble.
Ce guide propose un parcours en six stations : la Toussaint comme fête de tous les saints, le 2 novembre comme commémoration des défunts, l’origine du fleurissement des tombes, les couleurs liturgiques de cette période, la place de ces deux fêtes dans le calendrier liturgique et la manière de les vivre concrètement aujourd’hui.
Toussaint et Jour des morts : deux fêtes, un même mystère
Ce qui relie les deux fêtes, par-delà leur distinction, c’est l’article du Credo qu’elles éclairent : je crois à la communion des saints. Cette communion désigne le lien spirituel qui unit les chrétiens vivants — l’Église militante —, les fidèles défunts en cours de purification — l’Église souffrante — et les saints du paradis — l’Église triomphante. Ces trois états ne sont pas séparés : ils communiquent par la prière, par l’offrande de la messe, par l’intercession.
Les 1ᵉʳ et 2 novembre sont les deux jours de l’année où l’Église rend cette communion particulièrement visible. Le 1ᵉʳ : nous regardons vers ceux qui sont déjà arrivés. Le 2 : nous prions pour ceux qui chemine encore. Et de toute manière, dans la foi catholique, ces frontières restent perméables : les saints prient pour nous, et notre prière monte vers les défunts.
Cette articulation théologique précise distingue le catholicisme du protestantisme — qui rejette traditionnellement la prière pour les défunts — comme de l’orthodoxie — qui célèbre des mémoires des défunts à des dates différentes. Les deux fêtes des 1ᵉʳ et 2 novembre constituent un trait propre de la tradition romaine.
La Toussaint, fête de tous les saints
Le 1ᵉʳ novembre est dans le calendrier romain une solennité — c’est-à-dire la plus haute catégorie liturgique, au même rang que Noël, Pâques ou la Pentecôte. La fête est dite de précepte : les fidèles sont tenus de participer à la messe ce jour-là, et la fête est habituellement chômée dans les pays de tradition catholique.
Origine historique de la fête
La consécration du Panthéon de Rome par le pape Boniface IV, le 13 mai 609, marque une étape clé. Cet ancien temple romain dédié à tous les dieux est consacré à la Vierge Marie et à tous les martyrs sous le titre Sancta Maria ad Martyres. La fête s’étend ensuite à tous les saints, et non plus aux seuls martyrs.
C’est le pape Grégoire III, au début du VIIIᵉ siècle, qui transfère la fête au 1ᵉʳ novembre à l’occasion de la consécration d’une chapelle dans l’ancienne basilique Saint-Pierre dédiée « à tous les saints ». La date sera étendue à toute l’Église romaine en 837 par Grégoire IV.
L’argument souvent répété d’une « christianisation de Samain », fête celtique des morts, ne résiste pas à l’examen historique. La date du 1ᵉʳ novembre est romaine, non celtique, et l’extension à toute la chrétienté n’a pas été dictée par le besoin de remplacer une fête païenne. La coïncidence saisonnière — début de l’automne, dépouillement de la nature — est réelle, mais elle relève du climat partagé bien plus que d’une stratégie de récupération.
Sens spirituel de la Toussaint
La Toussaint célèbre la multitude innombrable des saints, connus et inconnus. C’est le point capital. À côté des saints inscrits au calendrier — saint François, sainte Thérèse, saint Vincent de Paul, sainte Bernadette — il existe la « foule immense que nul ne peut dénombrer » dont parle l’Apocalypse (Ap 7,9). Les grands-parents fidèles morts sans bruit, l’institutrice qui a gardé la foi dans le silence, le voisin discret qui a soigné sa femme malade pendant trente ans : tous ces baptisés vivant la sainteté sans les feux du calendrier ont leur place ce jour-là.
La liturgie de la Toussaint proclame les Béatitudes (Mt 5,1-12) : « Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux. Heureux les doux, ils obtiendront la terre promise. Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu. » Ce texte est l’évangile programmatique de la sainteté chrétienne. La sainteté n’est pas affaire d’exploits : elle est affaire de Béatitudes.

Le 2 novembre, commémoration des fidèles défunts
Le 2 novembre s’appelle officiellement, dans le calendrier romain, Commémoration de tous les fidèles défunts. La fête a une histoire plus tardive et plus monastique que la Toussaint.
Origine de la fête
C’est l’abbé Odilon de Cluny qui institue, vers l’an 998, dans toutes les abbayes de la congrégation clunisienne, une mémoire annuelle des défunts au lendemain de la Toussaint. L’idée prolonge la fête des saints : si nous célébrons aujourd’hui ceux qui sont arrivés au ciel, nous prierons demain pour ceux qui sont encore en route. La pratique se répand peu à peu dans toute l’Église latine, sans qu’aucune décision pontificale solennelle ait été nécessaire. Elle s’inscrit définitivement dans le calendrier romain au XIIIᵉ siècle.
Sens théologique : la prière pour les défunts
Le fondement biblique de la prière pour les défunts est ancien. Le deuxième livre des Maccabées, dans l’Ancien Testament, raconte que Judas Maccabée fit offrir un sacrifice expiatoire pour les soldats juifs morts au combat, « songeant que c’est une pensée sainte et pieuse de prier pour les morts afin qu’ils soient délivrés de leur péché » (2 M 12,46). Le texte est l’un des arguments scripturaires majeurs de la doctrine catholique du purgatoire — état temporaire de purification après la mort, pour ceux qui meurent dans la grâce mais avec encore des attaches imparfaites.
La doctrine du purgatoire, formulée techniquement par le Concile de Florence en 1439 puis confirmée par le Concile de Trente, soutient toute la pratique de la prière pour les défunts. C’est une doctrine spécifique à l’Église catholique romaine, partiellement partagée avec les Églises orthodoxes, mais rejetée par la Réforme protestante au XVIᵉ siècle, qui considère qu’à la mort, le destin éternel est immédiatement scellé.
Les célébrations du 2 novembre
Liturgiquement, le 2 novembre permet la célébration de trois messes par un même prêtre — privilège exceptionnel hérité de l’usage espagnol et étendu à toute l’Église en 1915. Ce privilège exprime l’importance pastorale du jour : le prêtre peut multiplier les célébrations pour répondre aux demandes de prière des familles.
Beaucoup de paroisses organisent à cette date une messe pour les défunts de l’année, où sont nommés les paroissiens décédés depuis la Toussaint précédente. Ce moment, simple et fort, permet à la communauté de porter ensemble le deuil des familles. Les noms sont lus à voix haute. Une bougie est allumée pour chacun. Les familles peuvent y déposer une intention écrite à la mémoire de leur proche.
Pourquoi fleurit-on les tombes ?
L’usage de fleurir les tombes à la Toussaint est, contrairement à ce qu’on imagine, récent. Les premières mentions claires datent du XIXᵉ siècle. Avant cette date, on visitait les cimetières plutôt à la Pentecôte, à la Saint-Jean ou à des dates locales variables.
La logique du calendrier civil
Pourquoi le 1ᵉʳ novembre plutôt que le 2 ? Parce qu’en France, le 1ᵉʳ novembre est férié, le 2 novembre ne l’est pas. Le calendrier républicain a fixé les fêtes chômées à partir de la liste des solennités catholiques. La Toussaint étant une solennité, elle est restée dans le calendrier civil. La Commémoration des défunts, n’étant qu’une « mémoire », n’a pas eu droit à un jour férié. Les familles, qui voulaient profiter du jour libre pour visiter les tombes, ont donc transféré au 1ᵉʳ novembre une dévotion qui appartenait théologiquement au 2 novembre.
Ce glissement est bien attesté par les enquêtes ethnographiques du XXᵉ siècle. Il explique aussi la confusion populaire entre les deux fêtes : pour la grande majorité des Français, la Toussaint est devenue « la fête des morts », alors que dans la liturgie, c’est avant tout la fête des saints, joyeuse et glorieuse.
Pourquoi le chrysanthème ?
La domination du chrysanthème dans les cimetières de France au mois de novembre tient à des raisons saisonnières. C’est l’une des rares fleurs qui résiste au gel automnal et qui fleurit précisément début novembre, alors que les fleurs estivales sont déjà fanées et que les fleurs printanières dorment encore. Les horticulteurs du XIXᵉ siècle, qui ont massivement introduit cette plante venue de Chine et du Japon, ont vu dans le calendrier de la Toussaint un débouché commercial.
En conséquence, le chrysanthème est aujourd’hui en France indissociable des cimetières — au point qu’on l’évite comme cadeau dans toute autre circonstance, sauf en Italie où il garde la même connotation. Dans d’autres pays catholiques, en revanche, ce sont d’autres fleurs qui ornent les tombes de novembre : œillets, roses tardives, branches de buis. Le chrysanthème est un usage français.

Les couleurs liturgiques de la Toussaint
Le système des couleurs liturgiques codifié au Moyen Âge attribue à chaque fête une couleur précise. À la Toussaint et au Jour des morts, ces couleurs racontent à elles seules la différence des deux fêtes.
| Date | Couleur | Sens |
|---|---|---|
| 1ᵉʳ novembre — Toussaint | Blanc | Gloire, joie, lumière du paradis |
| 2 novembre — Jour des morts | Violet, noir ou blanc selon les pays | Pénitence, deuil, espérance |
Le blanc de la Toussaint est éclatant. Les ornements blancs sortent des sacristies, le Gloria est chanté avec solennité, les fleurs blanches couvrent l’autel. La fête est joyeuse parce que la sainteté est joyeuse : les saints sont déjà parvenus à la lumière qu’ils ont désirée toute leur vie.
Le violet du 2 novembre marque la prière pénitentielle. Avant la réforme liturgique de Vatican II, beaucoup de paroisses employaient le noir, couleur traditionnelle des messes de funérailles. Cette couleur a été conservée comme option dans le missel actuel, même si le violet — plus doux, plus tourné vers l’espérance — tend à dominer aujourd’hui. Certaines paroisses utilisent le blanc pour signifier la résurrection promise au-delà du deuil.
Pour comprendre l’ensemble du système des couleurs liturgiques et les autres temps forts de l’année, voir notre dossier sur le calendrier liturgique et notre article sur le calendrier liturgique 2026-2027.
Toussaint dans le calendrier liturgique
Le 1ᵉʳ novembre s’inscrit dans la dernière partie du temps ordinaire, peu avant l’entrée dans le temps de l’Avent. Le calendrier liturgique romain dispose ainsi sur quelques semaines une série de fêtes qui orientent progressivement le regard vers la fin des temps :
- Toussaint (1ᵉʳ novembre) : célébration des saints du paradis
- Commémoration des défunts (2 novembre) : prière pour les âmes en purification
- Dédicace de la basilique du Latran (9 novembre) : mémoire de l’Église universelle
- Saint Martin de Tours (11 novembre) : grande figure de la sainteté gauloise
- Présentation de la Vierge Marie au Temple (21 novembre) : tradition orientale
- Christ Roi de l’univers (dernier dimanche du temps ordinaire, 22 novembre 2026) : achèvement de l’année liturgique
- 1ᵉʳ dimanche de l’Avent (29 novembre 2026) : entrée dans la nouvelle année liturgique
Ce mois de novembre forme ainsi un mouvement spirituel cohérent : on regarde le ciel, on prie pour les défunts, on contemple la royauté universelle du Christ qui rassemble tout l’humain et tout le créé sous sa puissance, puis on entre dans l’Avent, attente de la nouvelle venue.
Vivre la Toussaint en paroisse
Concrètement, à Saint-Fons et Feyzin comme dans la plupart des paroisses, voici les rendez-vous habituels :
- Messe solennelle de la Toussaint le 1ᵉʳ novembre au matin, généralement à 10h ou 10h30
- Messe pour les défunts le 2 novembre, en soirée pour permettre à ceux qui travaillent d’être présents
- Prière au cimetière : un prêtre ou un diacre se rend au cimetière communal après la messe pour bénir les tombes
- Veillée silencieuse dans certaines paroisses, le soir de la Toussaint, à la lumière des bougies
Pour les horaires actualisés à la paroisse de Saint-Fons et Feyzin, voir la page des horaires des messes et la feuille hebdomadaire distribuée à la sortie des célébrations.
Conclusion : une école de la communion
Vivre pleinement les 1ᵉʳ et 2 novembre, c’est se laisser instruire par une pédagogie spirituelle ancienne. Les saints du ciel ne sont pas des étrangers : ils sont nos ancêtres dans la foi, notre famille spirituelle, et beaucoup d’entre eux n’ont pas de nom dans le calendrier. Les défunts en chemin de purification ne sont pas perdus : ils peuvent être aidés par notre prière, par la messe offerte pour eux, par les indulgences que l’Église attache à ces journées.
Quand vous fleurirez une tombe le 1ᵉʳ novembre, prenez un instant pour saluer aussi les saints inconnus, ceux qui ont aimé sans que personne ne le voie. Et le 2 novembre, prenez le temps d’une messe ou d’une bougie pour les défunts qui n’ont peut-être personne d’autre que vous pour prier pour eux. La sagesse du calendrier liturgique tient en cette articulation, qui transforme deux jours du calendrier en une école de la communion des saints.
Pour aller plus loin sur la spiritualité chrétienne face à la mort et la mémoire des disparus, voir aussi notre dossier sur les pèlerinages catholiques en France, nombreux à se construire autour de tombeaux de saints, et notre portrait des bienheureux de Tibhirine, témoins de paix. La mémoire des défunts s’articule plus largement à la grande tradition commémorative française, qu’illustrent par exemple les travaux du Souvenir Français du Doubs sur les monuments et tombes mémorielles.