Le Carême est, dans le calendrier liturgique catholique, l’un des temps les plus mal compris. Réduit, dans la culture commune, à un « régime sans chocolat » de quarante jours, il a la réputation tenace d’être austère, vaguement obligatoire et peu convaincant pour qui n’a pas grandi dans la pratique chrétienne. Pourtant, dans la pastorale ordinaire, ce temps reste l’un des plus féconds pour des paroissiens qui cherchent à reprendre contact avec une vie spirituelle, ou à l’approfondir.
Pour creuser cette question, nous avons rencontré le Père Augustin Trémoulet, soixante-deux ans, prêtre du diocèse de Lyon, ancien aumônier d’étudiants pendant douze ans, aujourd’hui curé d’une paroisse rurale du sud du département. Formé à la spiritualité ignatienne au Centre Saint-Jacques de Marseille, il accompagne spirituellement des adultes depuis une vingtaine d’années. Nous l’avons rencontré dans le presbytère de sa paroisse, un après-midi de février, quelques jours avant le Mercredi des Cendres. La conversation a duré près de deux heures. En voici les passages les plus denses, retranscrits en accord avec lui, dans une mise en forme allégée pour la lecture.
Entretien
Père Augustin, vous accompagnez de nombreux paroissiens chaque année dans leur Carême. Comment commencez-vous ce dialogue avec quelqu’un qui n’est pas familier de cette pratique ?
D’abord, en désamorçant. La plupart des gens qui me parlent du Carême arrivent avec une représentation héritée de l’enfance, ou des souvenirs très flous, ou, pire, l’idée que c’est un truc de gens un peu rigides. Je commence presque toujours par leur dire que le Carême n’est pas une corvée. Ce n’est pas non plus un test de discipline personnelle. C’est un temps offert. L’Église ne vous demande pas de prouver quoi que ce soit. Elle vous propose un cadre — quarante jours, trois axes : prière, jeûne, partage — pour que quelque chose puisse changer.
Le mot que j’utilise souvent, c’est « entraînement ». Comme un entraîneur sportif qui propose un cycle de quelques semaines avant un objectif. Le Carême n’est pas l’arrivée. L’arrivée, c’est Pâques. Et Pâques, ce n’est pas une fête de bonbons en chocolat, c’est la résurrection. Le Carême, c’est juste le temps qu’il faut pour que cette nouvelle, quand elle arrivera, ne nous trouve pas distraits.
Vous parlez du jeûne. Aujourd’hui, beaucoup de catholiques se demandent ce que ce mot veut encore dire dans une société d’abondance et de régimes permanents…
C’est vrai que le jeûne, dans son sens classique — manger moins, sauter un repas — a perdu son tranchant dans une société où une bonne partie des gens jeûne déjà à longueur d’année par souci de silhouette ou de santé. Le jeûne alimentaire, pratiqué seul, ne dit plus grand-chose. Il faut le réinscrire dans son sens spirituel originel.
Le jeûne biblique n’a jamais été une privation pour la privation. C’est un acte qui dit : « Je tiens à autre chose qu’à ma satisfaction immédiate. » Quand vous jeûnez, votre corps réclame, et vous lui répondez doucement : « Pas tout de suite, parce que je veux placer ma faim ailleurs. » Le jeûne ouvre un espace de désir. Il vous rend disponible à autre chose qu’à vous-même.
Aujourd’hui, je propose à beaucoup de paroissiens des formes de jeûne déplacées. Jeûner d’écran. Jeûner de réseaux sociaux. Jeûner de plaintes. Jeûner d’achats. Jeûner de bavardage inutile. Ces formes sont parfois plus exigeantes que de sauter un repas, parce qu’elles touchent à des dépendances que la modernité a installées discrètement dans nos vies. Et elles produisent le même effet spirituel que le jeûne classique : elles ouvrent un espace, elles rendent disponible.
Et la prière ? Comment l’introduire chez quelqu’un qui n’a pas prié depuis vingt ans ?
Très simplement. Je propose presque toujours, pour le Carême, dix minutes par jour. Pas plus. Dix minutes, c’est court, c’est tenable, c’est ridiculement modeste. Et c’est suffisant pour que quelque chose se passe. Au-delà, on bricole.
Le contenu de ces dix minutes, je le laisse libre. Pour certains, ce sera lire un passage d’évangile. Pour d’autres, dire le Notre Père lentement, en pesant chaque mot. Pour d’autres encore, simplement le silence devant une bougie ou une icône. La prière chrétienne n’a pas une seule technique. Elle a une seule visée : se rendre présent à Dieu présent. Tout chemin qui mène là est bon.
Ce que j’évite absolument, c’est de proposer un programme massif à quelqu’un qui reprend. C’est le meilleur moyen de tuer la démarche. Mieux vaut dix minutes pendant quarante jours que une heure le premier dimanche et plus rien ensuite.
L’aumône, le partage, comment l’articulez-vous avec les deux autres axes ?
C’est l’axe que les gens oublient le plus, et c’est dommage parce que c’est sans doute le plus transformant. Saint Jean Chrysostome disait que la prière sans le partage est une prière qui boite. Dans le Carême tel que l’Église le propose, les trois axes ne sont pas optionnels en alternative ; ils se tiennent ensemble.
Concrètement, je propose à chaque paroissien de choisir, pour les quarante jours, une cause ou une personne envers qui il veut être attentif. Cela peut être un don financier ciblé — l’opération du CCFD-Terre solidaire, le Secours catholique, une œuvre paroissiale. Cela peut être une présence régulière auprès d’un voisin âgé, d’un malade, d’une famille en difficulté du quartier. Cela peut être un engagement bénévole sur un projet précis pendant ces quarante jours.
L’important, c’est que ce soit concret, mesurable, et que la personne en sorte avec le sentiment d’avoir donné quelque chose qu’elle ne donnait pas avant. Parce que c’est là que le Carême opère son travail le plus discret : il décale ce qu’on appelle « moi ». Il déplace le centre.

Comment relier prière, jeûne et aumône sans en faire une checklist morale ?
Bonne question. Le danger de toute spiritualité concrète, c’est de devenir une checklist : prière, vu ; jeûne, vu ; aumône, vu ; je peux passer à autre chose. La checklist tue ce qu’elle est censée nourrir.
Pour éviter ça, je propose de comprendre les trois axes comme trois respirations d’un même mouvement, pas comme trois cases à cocher. La prière, c’est le poumon vertical : le rapport à Dieu. Le jeûne, c’est le poumon intérieur : le rapport à soi, à ses désirs, à ses dépendances. L’aumône, c’est le poumon horizontal : le rapport aux autres. Si vous prenez juste un des trois, vous boitez. Si vous les prenez ensemble, vous respirez.
Et si vous avez l’impression de cocher des cases, c’est probablement que vous avez raté quelque chose. Le Carême n’est pas un examen. Il est une école. Une école où vous n’êtes pas évalué à la fin, mais où vous repartez avec une habitude qui, peut-être, va tenir au-delà des quarante jours.
Quelle place donnez-vous à la confession pendant le Carême ?
Centrale, mais pas obligatoire au sens d’une formalité administrative. La confession pendant le Carême, c’est l’occasion de remettre en ordre ce qui s’est désordonné dans la durée. Pas seulement les fautes morales — qui sont souvent moins importantes qu’on ne le croit — mais tout ce qui s’est figé, durci, embrouillé dans la vie spirituelle.
Pour beaucoup de paroissiens, la confession est associée à des souvenirs d’enfance peu agréables. Je m’efforce de leur dire qu’aujourd’hui, dans la plupart des paroisses, la confession est un dialogue, pas un interrogatoire. On peut prendre rendez-vous avec un prêtre, lui parler trente minutes, recevoir le sacrement de réconciliation à la fin si on le souhaite. Ce n’est pas un examen de conscience minutieux ; c’est une conversation où l’on dépose ce qui pèse.
Je conseille presque toujours, en période de Carême, de prendre rendez-vous avec un prêtre — pas forcément le sien — pour cette conversation. Voir notre article sur le sacrement de réconciliation pour le déroulement concret. C’est une démarche plus simple qu’on ne le croit, et qui produit, quand elle est bien vécue, un soulagement profond.
Carême et écologie. Vous y croyez ?
Oui, et de plus en plus. Quand le Pape François a publié Laudato Si’ en 2015, beaucoup de catholiques ont eu l’impression que l’Église s’engouffrait dans une mode. Dix ans plus tard, on voit bien que ce n’est pas une mode mais un développement majeur de l’enseignement social. Et le Carême, qui est par nature un temps de conversion, est le moment naturel pour traduire cet enseignement dans la vie concrète.
Concrètement, cela donne quoi ? Beaucoup de choses. Manger moins de viande. Acheter local. Ne pas gaspiller. Réparer plutôt que jeter. Réduire l’usage de la voiture. Toutes ces gestes ne sont pas une nouveauté écologique plaquée sur le Carême ; ce sont les versions contemporaines du jeûne et de l’aumône traditionnels. Le Carême écologique, c’est juste le Carême prenant au sérieux la question : envers qui dois-je me convertir ? La réponse contemporaine inclut, qu’on le veuille ou non, la création tout entière.
Et puis il y a une dimension plus profonde. Le Carême prépare à Pâques, qui est la fête de la résurrection. La résurrection, ce n’est pas l’évacuation du monde matériel ; c’est sa transfiguration. Toute pratique qui prépare nos cœurs et nos comportements à voir le monde matériel comme digne de transfiguration prépare à Pâques. Le souci écologique, dans le Carême, n’est pas une surcharge ; c’est une préparation pascale.
Pourquoi quarante jours, et pas dix, ou cent ?
Parce que la Bible. Quarante, dans le langage biblique, c’est la mesure d’un passage. Quarante jours pour Moïse au Sinaï avant de redescendre avec les Tables de la Loi. Quarante ans pour le peuple hébreu au désert avant d’entrer en Terre promise. Quarante jours pour Élie au mont Horeb avant de retrouver Dieu dans le murmure léger. Quarante jours pour Jésus au désert avant de commencer son ministère public. Le chiffre n’est pas arbitraire ; il est saturé de mémoire.
Et puis il a une vertu pratique : c’est suffisamment long pour qu’une habitude s’installe — les psychologues parlent de vingt-et-un jours pour qu’un comportement devienne automatique — et suffisamment court pour rester tenable. Quarante, dans la durée humaine, c’est le moment où l’on commence à oublier pourquoi on a commencé, et où il faut tenir. C’est précisément à ce moment-là que le Carême travaille en profondeur. Pas dans les dix premiers jours faciles. Pas dans la dernière semaine glorieuse. Au milieu, là où c’est gris et où l’on a envie de s’arrêter.

Une parole pour qui voudrait commencer demain matin ?
Trois choses. Premièrement, ne commencez pas trop fort. Choisissez quelque chose de petit, de précis, de vérifiable. Pas « je vais devenir meilleur » — ça ne veut rien dire — mais « tous les jours pendant quarante jours, je vais lire trois versets de l’Évangile selon saint Matthieu ». Ou « tous les vendredis, je vais visiter ma voisine âgée ». Ou « tous les soirs avant de dormir, je vais relire ma journée pendant cinq minutes ». Petit, précis, vérifiable.
Deuxièmement, ne commencez pas seul. Parlez-en à quelqu’un — votre conjoint, un ami, un prêtre, un accompagnateur spirituel. Pas pour rendre des comptes, mais pour ne pas être seul. La spiritualité solitaire, dans la durée, ne tient pas. La spiritualité partagée, même très discrètement, tient beaucoup mieux.
Troisièmement, et c’est peut-être le plus important : commencez sans culpabilité. Le Carême n’est pas un test où vous risquez d’échouer. C’est un cadeau. Si vous oubliez un jour, vous reprenez le lendemain. Si vous abandonnez à la moitié, vous repartirez l’an prochain. Ce qui compte, c’est le mouvement, pas la performance. Le Carême est patient. Plus patient que nous.
Et puis, simplement, ouvrez l’évangile, n’importe où — saint Marc, le plus court, est un bon point d’entrée — et lisez. Pas avec une méthode. Pas avec un commentaire. Juste lire, lentement, en laissant les mots monter. Tout commence là, et tout y revient.
Cette conversation s’est prolongée plus longtemps que prévu, autour d’un café dans la cuisine du presbytère. Le Père Augustin a accepté qu’elle paraisse dans le magazine paroissial, en demandant simplement que sa modeste mise en lumière personnelle ne masque pas l’essentiel : « le Carême ne vit pas par les prêtres, il vit par les paroissiens ». Voir nos articles complémentaires sur le Carême 2026, sur la prière quotidienne et sur le témoignage d’un couple chrétien engagé qui prolonge la même conversation depuis le terrain conjugal et familial. Pour nourrir la lectio divina suggérée par le Père Augustin, on pourra puiser dans la sagesse rassemblée par les citations spirituelles, florilège accessible des Pères et des saints.
La rédaction