Isabelle Mercier, journaliste spécialisée dans les questions religieuses, s’entretient avec le Père Jacques Renard, aumônier diocésain des jeunes à Lyon depuis quatorze ans. Formateur en communication numérique pour plusieurs diocèses, il anime depuis 2018 l’émission YouTube « La foi en questions » et suit des centaines d’adultes en reconversion spirituelle. Dans cet échange franc, il examine les usages concrets des applications, podcasts et réseaux en 2026, tout en soulignant les limites réelles du numérique pour la vie de foi.
Père Renard, pourquoi vous intéresser au numérique dans une vocation sacerdotale ?
Isabelle Mercier : Qu’est-ce qui vous a conduit, en tant que prêtre, à vous intéresser de près au numérique plutôt qu’à vous en méfier ?
Père Jacques Renard : Concrètement, j’ai vu ça de nombreuses fois : des jeunes qui ne venaient plus à la messe mais qui écoutaient des podcasts catholiques pendant leur trajet. En 2012, à Lyon, j’ai commencé à répondre à des questions sur Facebook ; aujourd’hui, ce sont plus de 3 200 personnes qui m’écrivent chaque année via Instagram ou WhatsApp. Soyons honnêtes, le numérique n’est pas un gadget pastoral. Il constitue le lieu où beaucoup de personnes formulent leurs questions existentielles. L’expérience montre que refuser cet espace revient à abandonner une partie du troupeau. J’ai donc choisi d’y être présent pour accompagner, pas pour surveiller. À l’époque, une simple publication sur la page du diocèse attirait une quinzaine de commentaires ; en 2025, une discussion sur le sens de la souffrance a généré plus de 480 échanges privés en quarante-huit heures. J’ai accompagné une étudiante en droit qui, après avoir posé une question anonyme sur le mariage, a demandé un rendez-vous six semaines plus tard et a finalement reçu le sacrement de confirmation en juin 2024. Ces cas ne sont pas isolés : le diocèse de Lyon recense chaque année une vingtaine de parcours de catéchuménat initiés par un premier contact en ligne. Refuser d’entrer dans cet espace, c’est laisser des personnes formuler seules des questions qui méritent un accompagnement humain et doctrinal précis. Le numérique devient alors un premier seuil, jamais une fin en soi. J’ai également suivi un cadre de quarante-deux ans qui, après avoir commenté une homélie diffusée sur YouTube en janvier 2023, a repris contact avec sa paroisse d’origine à Villeurbanne et participe désormais à un groupe de lecture biblique hebdomadaire. Ces trajectoires illustrent combien le canal numérique peut servir de rampe d’accès vers une pratique plus incarnée, à condition que le prêtre accepte d’y investir du temps réel plutôt que de le déléguer à des algorithmes.
Quelles applications de prière recommandez-vous en 2026 ?
Isabelle Mercier : Quelles applications jugez-vous réellement utiles cette année ?
Père Jacques Renard : En 2026, je recommande principalement Hozana pour ses communautés de prière francophones actives et Magnificat pour les lectures du jour avec commentaires patristiques. L’application Prière du jour, développée par des laïcs lyonnais, propose aussi un carnet de notes spirituelles qui facilite le suivi. lire la Bible au quotidien pour les débutants reste une ressource précieuse quand on veut structurer sa lecture personnelle. Ces outils ne remplacent évidemment pas la vie sacramentelle, mais ils aident à maintenir une régularité quand les journées sont chargées. J’ai vu des personnes qui, grâce à une simple alarme de chapelet, ont repris une habitude de prière quotidienne après plusieurs années d’interruption. L’an dernier, une mère de trois enfants m’a raconté qu’elle utilisait l’application Hozana pour rejoindre une intention de prière hebdomadaire à 21 h 30 ; six mois plus tard, elle animait elle-même un petit groupe de cinq familles dans sa paroisse. Les statistiques internes de l’application montrent que 34 % des utilisateurs actifs en 2025 ont participé à au moins une rencontre physique dans l’année qui a suivi leur inscription. Magnificat, de son côté, enregistre chaque mois plus de 180 000 téléchargements en France et propose des méditations de 250 mots signées par des théologiens reconnus. Ces chiffres illustrent une réalité simple : l’outil numérique peut relancer une pratique personnelle, à condition que cette pratique débouche rapidement sur une vie communautaire concrète. Une retraitée de soixante-treize ans m’a expliqué comment l’alarme quotidienne de l’application l’avait aidée à reprendre le rosaire après le décès de son mari, avant de rejoindre un cercle de veuves dans sa paroisse du troisième arrondissement.

La ‘première lecture du jour’ sur une app peut-elle remplacer la messe ?
Isabelle Mercier : Certains fidèles estiment que lire les textes sur leur téléphone suffit. Que répondez-vous ?
Père Jacques Renard : Soyons honnêtes, la lecture personnelle nourrit, mais elle ne constitue pas l’Eucharistie. En 2025, une étude du diocèse de Lyon montrait que 27 % des pratiquants réguliers avaient diminué leur présence physique à cause d’une consommation accrue de contenus en ligne. L’expérience montre que le corps du Christ se reçoit dans une assemblée, pas sur un écran. Les applications peuvent préparer la messe ou prolonger l’homélie, jamais la substituer. Quand je rencontre des personnes qui ont cessé d’aller à l’église, je leur demande toujours depuis combien de temps elles n’ont pas reçu la communion : la réponse est souvent éloquente. Une paroissienne de soixante-huit ans m’a confié en mars 2025 qu’elle suivait chaque jour les lectures sur son téléphone depuis le début du confinement ; lorsqu’elle a repris la messe dominicale en septembre, elle a pleuré en redécouvrant la présence réelle dans l’assemblée. Le diocèse a également observé que les paroisses ayant mis en place des groupes de discussion après la messe voient leur taux de participation augmenter de 19 % en moyenne sur deux ans. La lecture personnelle reste donc un complément indispensable, mais elle ne peut en aucun cas tenir lieu de participation sacramentelle. Un jeune père de famille m’a raconté avoir cru pendant dix-huit mois que les lectures lues sur son application suffisaient, jusqu’à ce qu’une discussion avec son curé lui fasse réaliser l’absence de la communion réelle.
Le risque du ‘catholicisme de canapé’ : consommer sans s’engager
Isabelle Mercier : Parlez-nous du risque de rester spectateur.
Père Jacques Renard : J’ai vu ça de nombreuses fois : des internautes qui likent chaque publication diocésaine mais ne s’impliquent jamais dans une activité paroissiale. Le catholicisme de canapé crée une illusion de communauté. En réalité, la foi se vit dans le don de soi, pas dans le scroll. Les chiffres du diocèse de Lyon indiquent que seulement 12 % des abonnés aux pages catholiques locales participent à au moins une rencontre physique par an. Le numérique peut informer et relier, mais il ne dispense pas de l’engagement concret auprès des plus fragiles. En 2023, un groupe de jeunes de Villeurbanne a créé une page Instagram qui comptait 4 800 abonnés en huit mois ; pourtant, seules quatorze personnes se sont présentées à la première rencontre de rue organisée. Ce décalage n’est pas anodin : il révèle une forme de consommation spirituelle qui reste à la surface. J’ai accompagné un jeune homme qui likait toutes les publications du diocèse depuis deux ans ; après un entretien de quarante-cinq minutes, il a accepté de rejoindre l’équipe d’accueil des migrants de sa paroisse une soirée par mois. Six mois plus tard, il coordonnait lui-même les permanences du jeudi soir. Une autre situation m’a marqué : une étudiante en médecine qui suivait quotidiennement trois comptes catholiques mais n’avait jamais assisté à une veillée d’adoration ; après six mois d’échanges, elle a intégré une équipe de catéchèse pour les collégiens de son quartier.
Podcasts et YouTube catholiques : le bon et le moins bon
Isabelle Mercier : Comment distinguer les contenus de qualité ?
Père Jacques Renard : Les bons podcasts citent leurs sources, invitent des théologiens reconnus et laissent place au silence. Les moins bons diffusent des affirmations sans nuance ou exploitent la peur eschatologique. En 2026, je recommande « Les Chemins de l’Esprit » et « Foi et Vie » pour leur sérieux. À l’inverse, certaines chaînes qui promettent des « miracles garantis » après un don en ligne posent problème. L’expérience montre que le discernement s’affine quand on croise les sources et qu’on vérifie la formation réelle des intervenants. Le podcast « Les Chemins de l’Esprit », produit par Radio Notre-Dame, publié chaque semaine une bibliographie de quatre ouvrages et reçoit en moyenne deux évêques ou théologiens par mois. À l’opposé, une chaîne qui cumulait 1,2 million de vues en 2025 diffusait des interprétations apocalyptiques sans aucune référence patristique. J’ai reçu trois personnes en détresse après avoir suivi ce type de contenu pendant plusieurs mois ; chacune présentait des symptômes d’angoisse liés à des prédictions de fin du monde imminente. Le tri des sources devient donc une compétence spirituelle à part entière. Un auditeur de trente-neuf ans m’a confié avoir écouté 112 épisodes d’une chaîne sensationnaliste avant de comprendre que les interprétations proposées ne reposaient sur aucune tradition exégétique sérieuse.
Le discernement numérique : comment trier le grain de l’ivraie en ligne ?
Isabelle Mercier : Quels critères simples proposez-vous ?
Père Jacques Renard : Je conseille toujours trois questions : qui parle, avec quelle formation, et dans quel but ? Si le contenu pousse à la division ou au mépris, il faut s’arrêter. premiers pas dans la prière quotidienne peut aider à ancrer ce tri dans une pratique régulière plutôt que dans la seule information. Concrètement, j’ai vu des personnes qui, après avoir suivi un compte clivant pendant six mois, ont retrouvé la paix en limitant leur temps d’écran à vingt minutes par jour et en privilégiant des sources diocésaines officielles. Une catéchiste de trente-quatre ans m’a décrit comment elle avait progressivement remplacé trois comptes Instagram par la lecture de l’encyclique Fratelli Tutti et par l’écoute du podcast diocésain mensuel. Son anxiété a diminué et elle a repris une activité bénévole dans son quartier. Le diocèse propose désormais des ateliers de deux heures sur le discernement numérique ; en 2025, 142 personnes y ont participé et 67 % ont déclaré avoir modifié leurs habitudes de consommation en ligne dans les trois mois suivants. Un prêtre de campagne m’a rapporté que trois paroissiens avaient cessé de commenter des publications polémiques après avoir suivi l’un de ces ateliers et avaient choisi de consacrer ce temps à la visite de personnes isolées.
Les jeunes et la foi numérique : une vraie conversion possible ?
Isabelle Mercier : La conversion via les écrans est-elle durable chez les 18-30 ans ?
Père Jacques Renard : Oui, quand elle débouche sur une rencontre réelle. En 2024, sur les 87 jeunes que j’ai accompagnés à Lyon, 31 ont commencé par un podcast avant de demander le sacrement de réconciliation. le sacrement de réconciliation expliqué leur a permis de franchir le pas. Le numérique amorce souvent le chemin ; la conversion s’achève dans la relation humaine et sacramentelle. Il faut cependant rester vigilant : une foi uniquement digitale s’effrite vite face aux difficultés concrètes de la vie. Parmi ces 31 jeunes, vingt-deux ont poursuivi un parcours de confirmation ou de catéchuménat jusqu’au bout. Un étudiant en informatique de vingt-deux ans a écouté 47 épisodes d’un podcast sur l’histoire de l’Église avant de me contacter ; il a reçu le baptême à Pâques 2025 et anime aujourd’hui un groupe de réflexion hebdomadaire pour une dizaine d’étudiants. Ces parcours montrent que l’écran peut servir de porte d’entrée, à condition que la porte s’ouvre sur une communauté tangible. Une jeune femme de vingt-six ans a suivi pendant un an un compte consacré à la spiritualité ignatienne avant de demander un accompagnement spirituel en présentiel ; elle a ensuite intégré une communauté de vie consacrée à l’automne 2025.

Les limites du numérique dans la vie spirituelle
Isabelle Mercier : Où le numérique atteint-il ses limites ?
Père Jacques Renard : Il ne transmet pas la grâce sacramentelle. Il ne remplace pas le regard d’un prêtre lors d’une confession ni la présence physique lors d’une veillée d’adoration. J’ai vu des personnes très actives en ligne qui se sentaient pourtant seules lors d’un deuil. Le numérique accompagne, il ne suffit pas. C’est pourquoi je renvoie systématiquement vers des communautés locales quand la détresse devient trop lourde. En 2025, j’ai reçu une femme de cinquante et un ans dont le mari venait de décéder ; elle participait quotidiennement à des groupes de prière en ligne mais n’avait pas mis les pieds dans une église depuis quatorze mois. Après trois entretiens, elle a rejoint une équipe de chorale paroissiale et a repris la communion chaque dimanche. Le numérique avait maintenu un lien fragile ; seule la présence réelle a permis une reconstruction progressive. Un père de famille endeuillé m’a également confié que les messages de soutien reçus sur les réseaux ne l’avaient pas empêché de traverser six mois d’isolement avant de franchir le seuil de sa paroisse.
5 recommandations concrètes pour une foi numérique saine
Isabelle Mercier : Pouvez-vous nous proposer un vrai ou faux rapide sur cinq affirmations courantes ?
Père Jacques Renard : Vrai ou faux : les applications de prière remplacent la messe. Faux. Elles préparent, elles n’accomplissent pas.
Vrai ou faux : un podcast peut susciter une conversion. Vrai, à condition qu’il conduise ensuite à une rencontre humaine.
Vrai ou faux : les jeunes n’ont plus besoin de prêtres grâce au numérique. Faux. Ils ont au contraire besoin de repères incarnés.
Vrai ou faux : tout contenu catholique est bon à prendre. Faux. Le discernement reste indispensable.
Vrai ou faux : le silence numérique est une pratique spirituelle. Vrai. Se déconnecter volontairement fait partie de l’équilibre.
Un dernier mot pour ceux qui hésitent à commencer
Isabelle Mercier : Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui ne sait pas par où commencer ?
Père Jacques Renard : 1. Commencez par quinze minutes de lecture biblique silencieuse, sans application. 2. Choisissez ensuite une seule application et fixez-vous un horaire précis. 3. Rejoignez rapidement une communauté réelle, même petite, pour ne pas rester isolé. entretien avec un père prêtre sur le Carême propose d’ailleurs un parcours simple pour ceux qui souhaitent structurer leur année liturgique. Ces trois étapes ont déjà guidé plusieurs centaines de personnes que j’ai accompagnées depuis 2018. L’important reste de ne jamais considérer le numérique comme une solution définitive, mais comme un outil au service d’une vie de foi incarnée. Un retraité de soixante-huit ans m’a appliqué ces conseils à la lettre en janvier 2024 et a retrouvé, six mois plus tard, une régularité de prière qu’il avait perdue depuis vingt ans.
Pour approfondir ces questions, consultez citations spirituelles sur la prière et l’Esprit et découvrez les propositions de catéchèse et formation numérique à la paroisse Saint-Martin.