Quarante ans en 2026. Le 27 octobre 1986, dans la cité de saint François, en Italie, cent cinquante responsables religieux du monde entier se sont rassemblés à l’invitation de Jean-Paul II pour une « Journée mondiale de prière pour la paix ». L’événement a marqué, à la manière d’un seuil, l’histoire moderne du dialogue interreligieux. Pour la première fois, des chefs religieux qui ne s’étaient jamais croisés se sont retrouvés sur la même esplanade, ont prié côte à côte — chacun dans sa tradition, sans confusion — et ont demandé une trêve mondiale pour vingt-quatre heures. Cette trêve a effectivement été observée sur plusieurs fronts.

Cet anniversaire mérite plus qu’une commémoration. Il invite à relire ce qui s’est passé ce jour-là, à mesurer l’audace du geste, et à voir comment l’« esprit d’Assise » a structuré, jusqu’aujourd’hui, la manière dont l’Église catholique entre en dialogue interreligieux avec les autres traditions religieuses du monde. À Saint-Fons et à Feyzin, dans une banlieue lyonnaise mêlée, cet héritage n’est pas une abstraction théologique : il est une grammaire concrète pour la pastorale ordinaire.

27 octobre 1986 : ce jour à Assise

Assise, ce matin-là, est devenue capitale mondiale de la paix. Sur les murs des ruelles commerçantes, entre les sculptures de saint François qui ornent traditionnellement la cité, étaient toujours accrochées les reproductions d’arbalètes et de hallebardes médiévales. Mais ce jour-là, ces reliques décoratives étaient comme rappelées à l’ordre par le salut franciscain inscrit partout : Pax et bonum. Paix et bien.

Vers neuf heures, la basilique Sainte-Marie-des-Anges, au pied de la colline d’Assise, résonnait du psaume 148 chanté en grec, puis du Laudate Dominum omnes gentes en japonais. Devant la portioncule, la chapelle où mourut François en 1226, Jean-Paul II accueillait les délégations chrétiennes et non chrétiennes pour une cérémonie d’ouverture. Puis chacun montait vers la ville haute et se dirigeait vers le lieu de prière qui lui avait été attribué.

Une journée orchestrée pour éviter le syncrétisme

L’organisation, mise au point pendant dix mois sous la responsabilité du cardinal Roger Etchegaray, président du Conseil pontifical Justice et Paix, avait été pensée pour répondre à une crainte que certains théologiens catholiques n’avaient pas manqué d’exprimer : le risque que prier ensemble n’aboutisse à un mélange syncrétiste, où les frontières entre les religions se dissoudraient. La réponse organisationnelle a été nette : pas de prière commune, mais des prières parallèles. Chaque délégation se rendait dans une église, une chapelle ou une salle qui lui était propre, à travers la ville.

Les chrétiens — catholiques, orthodoxes, protestants, anglicans, vieux-catholiques — se retrouvaient dans la cathédrale romane Saint-Rufin pour une prière oecuménique. Les musulmans étaient installés dans la salle de la Minerve, contiguë au couvent de saint Antoine, où l’on avait dû en urgence aménager un point d’eau pour les ablutions et couvrir le sol de tapis devant un Mihrab improvisé. Les bouddhistes étaient répartis dans plusieurs locaux bénédictins, le Dalaï-Lama avec sa délégation tibétaine, les Théravadins et les Mahayanistes dans des espaces distincts. Les hindous priaient devant l’autel de Sainte-Marie-Majeure. Les sikhs étaient à l’évêché. Les bahaïs occupaient une salle près de la mairie. Les juifs s’étaient recueillis dans une ruelle qui, selon une tradition locale et une recherche du grand rabbin de Rome, aurait abrité une ancienne synagogue.

Les religions traditionnelles, africaines et amérindiennes, ont marqué les esprits par leur présence inhabituelle dans une cité chrétienne d’Italie. John Pretty, un chef indien Crow du Montana, avait apporté son calumet de la paix. « Ce calumet est un don à mon peuple du créateur de paix et d’amitié. Offrons-le au Grand Esprit, à la mer, à la terre et aux quatre vents », avait-il déclaré, solennel sous ses plumes, devant les caméras du monde entier.

Le rassemblement final sur l’esplanade

Vers quatorze heures, toutes les délégations descendaient vers la place inférieure de la basilique, pour le rassemblement commun. Le cardinal Etchegaray, dans son discours d’introduction, avait insisté sur la pleine fidélité de chacun à sa tradition propre : « Concilier l’irréductible singularité du christianisme et son universalité missionnaire avec les exigences de l’entrée de nouvelles cultures dans le concert des nations », c’était le pari du dialogue interreligieux dont Assise marquait l’inauguration.

Chaque famille religieuse, en présence des autres, prenait alors la parole à tour de rôle pour une prière de paix. Un shintoïste d’abord. Un bouddhiste tibétain. Un imam. Un rabbin. Un sikh. Un hindou. Un représentant d’une tradition amérindienne. Un évêque chrétien. Vers la fin, des rameaux d’olivier étaient distribués. Jean-Paul II prononçait une allocution conclusive. Des colombes étaient lâchées. Sous la tramontane qui bruissait dans les oliviers du couvent franciscain, les délégations se retiraient pour un repas fraternel, végétarien, en self-service, autour d’un pain géant de cinq kilos sur lequel le mot « paix » avait été inscrit dans une douzaine de langues.

Esplanade de la basilique Saint-François d'Assise au coucher du soleil — lieu mémoriel du 27 octobre 1986

Le projet de Jean-Paul II : une intuition prophétique

Pour comprendre l’audace du geste, il faut le replacer dans son contexte historique. Octobre 1986. Le mur de Berlin tient encore. La guerre froide structure les relations internationales. La guerre Iran-Irak entre dans sa septième année. La guerre civile au Liban se prolonge depuis 1975. Le Front Polisario combat au Sahara occidental. L’apartheid est encore officiel en Afrique du Sud. Plusieurs guérillas latino-américaines sont actives — au Salvador, au Nicaragua, en Colombie, au Pérou. Au moment même où Jean-Paul II convoque les religions du monde pour prier pour la paix, plusieurs dizaines de millions d’êtres humains vivent sous la menace permanente d’un affrontement militaire.

Une trêve effectivement observée

Le pape avait demandé que, le temps de cette journée, les armes se taisent partout dans le monde. Cette demande, sans portée juridique, aurait pu rester une pétition de principe. Elle a été observée beaucoup plus largement qu’on n’aurait pu le prévoir. Le Front Polisario au Sahara occidental, l’UNITA en Angola, le Front Farabundo Marti au Salvador, le mouvement M-19 en Colombie, les Contras au Nicaragua, le Front national de libération du peuple au Cambodge — tous ont publiquement annoncé une trêve pour le 27 octobre, et tous l’ont, dans l’ensemble, respectée.

Quelques bavures sont à noter. Au Sri Lanka, des indépendantistes tamouls ont tué un soldat cinghalais malgré la consigne de paix. L’IRA en Irlande du Nord, le MNR au Mozambique, le Sentier lumineux au Pérou n’ont rien voulu entendre. Sur le front Iran-Irak, les accrochages ont été réduits sans s’éteindre. Au Liban, la trêve a tenu à Beyrouth mais pas dans le Sud. Globalement, cependant, la « trêve de Dieu » du 27 octobre 1986 a été l’un des moments où, au vingtième siècle, le silence des armes a été le plus large.

La réception des deux blocs

Plus inattendu encore : Moscou et Washington ont l’un et l’autre exprimé leur soutien. L’agence soviétique TASS, en évitant toutefois de mentionner l’appel à une trêve générale (l’Afghanistan était alors occupé par les troupes soviétiques), a salué l’initiative et a souligné que le patriarche Filaret de Kiev et de Galicie avait participé à la rencontre. Le président américain Ronald Reagan, de son côté, a adressé son « soutien du fond du cœur » à Jean-Paul II.

Cette double reconnaissance, par les deux superpuissances de la guerre froide, a donné à la rencontre d’Assise une portée géopolitique qu’aucune rencontre religieuse n’avait connue depuis longtemps. Le Vatican, à travers cet événement, prouvait qu’il pouvait être un acteur de paix non aligné, capable de réunir ce qu’aucun État ne pouvait réunir.

Qui était présent ? Une mosaïque inédite

Cent cinquante responsables religieux. Douze traditions. Le détail des présences vaut d’être retenu, parce qu’il dit quelque chose de précis sur l’ambition du projet.

Du côté chrétien, outre les délégations catholiques, étaient présents le patriarche oecuménique Dimitrios Ier de Constantinople, l’archevêque de Cantorbéry Robert Runcie pour la communion anglicane, le pasteur Emilio Castro pour le Conseil oecuménique des Églises, plusieurs primats orthodoxes orientaux et orientaux. Pour la première fois dans l’histoire récente, l’oecuménisme chrétien et le dialogue interreligieux se déployaient sur la même scène, sans rivalité.

Du côté juif, le grand rabbin de Rome Elio Toaff, le grand rabbin séfarade d’Israël Mordechai Eliahu, et plusieurs représentants des grandes communautés juives mondiales. Du côté musulman, des représentants sunnites et chiites, des dignitaires d’Arabie saoudite, du Maroc, d’Égypte, d’Iran, du Pakistan, d’Indonésie. Du côté hindou, plusieurs swamis représentant les principales écoles. Du côté bouddhiste, le Dalaï-Lama, des moines zen japonais, des moines theravada thaïlandais et sri-lankais.

S’y ajoutaient des représentants de traditions souvent absentes des rencontres internationales : des shintoïstes japonais, des jaïns indiens, des sikhs du Pendjab, des zoroastriens parsis de Bombay, des bahaïs, des animistes africains, des amérindiens d’Amérique du Nord et du Sud. Cette mosaïque, en 1986, était totalement inédite. Elle a créé un précédent qui a permis, depuis, à toutes les grandes rencontres interreligieuses de prendre comme allant de soi la présence des traditions minoritaires aux côtés des grandes religions majoritaires.

Pèlerins de toutes traditions priant en silence au pied d'une basilique — esprit d'Assise vivant

Les fruits d’Assise : 40 ans de prolongements

Quarante ans après, qu’est-il resté de cette journée ? Beaucoup de choses, dont certaines sont devenues si évidentes qu’on n’imagine plus que la rencontre d’Assise les a rendues possibles.

Les rencontres d’Assise successives

Jean-Paul II est revenu à Assise en janvier 1993, pour une rencontre dédiée à la paix dans les Balkans, alors que la guerre en ex-Yougoslavie déchirait l’Europe. En janvier 2002, dans le contexte des attentats du 11 septembre 2001 et de la guerre en Afghanistan, il a convoqué une nouvelle « Journée de prière pour la paix » dans la cité franciscaine. Benoît XVI a célébré le 25e anniversaire de la rencontre originelle, le 27 octobre 2011, en y ajoutant la présence de personnalités sans appartenance religieuse — geste théologiquement remarqué, qui a élargi l’« esprit d’Assise » au-delà du strict cadre religieux.

Le Pape François, plus discret sur la convocation à Assise même, a poursuivi la dynamique par d’autres canaux : la communauté de Sant’Egidio organise chaque année une rencontre internationale dans cet esprit, avec un grand rassemblement en septembre 2016 pour le 30e anniversaire ; le document sur la fraternité humaine signé en février 2019 à Abou Dhabi avec le grand imam d’Al-Azhar Ahmed al-Tayyeb, prolonge directement la ligne ouverte en 1986.

Les prolongements diocésains et locaux

Mais l’héritage le plus profond d’Assise n’est pas le sommet international. Il est dans la pastorale diocésaine ordinaire. Depuis 1986, des centaines de diocèses dans le monde — y compris le diocèse de Lyon — ont mis en place des structures de dialogue interreligieux qui n’existaient pas auparavant : commissions diocésaines pour les relations avec l’islam, le judaïsme et les religions, rencontres locales annuelles entre paroisses et mosquées, sessions de formation pour les fidèles. Voir notre page sur le dialogue interreligieux pour le panorama actuel de ces engagements.

Sans Assise 1986, le développement de ces structures n’aurait pas été aussi rapide ni aussi général. La rencontre a légitimé, à l’échelle de l’Église universelle, ce que des pionniers — Charles de Foucauld, Louis Massignon, les fondateurs des Missions de France — avaient amorcé sur le terrain depuis des décennies.

Le lien avec Tibhirine

L’un des fruits les plus émouvants d’Assise, pour le monde francophone, est le lien direct avec l’engagement des moines de Tibhirine en Algérie. Christian de Chergé, leur prieur, méditait régulièrement la rencontre d’Assise comme la confirmation théologique de son propre choix : rester en Algérie, vivre en frère parmi des musulmans, organiser le Ribat el-Salam avec des soufis du voisinage. La béatification des dix-neuf martyrs d’Algérie en décembre 2018 à Oran s’inscrit dans cette lignée. Voir notre article sur les bienheureux de Tibhirine pour ce prolongement spirituel d’Assise dans la chair des hommes.

Assise et la mémoire pastorale de Saint-Fons et Feyzin

La banlieue sud de Lyon, où se trouvent Saint-Fons et Feyzin, est l’un des territoires les plus mêlés de la région — communes ouvrières, présence ancienne de fidèles musulmans, de fidèles catholiques, de quelques communautés évangéliques, de fidèles orthodoxes des migrations récentes, de fidèles juifs en lien avec la communauté de Lyon. Une paroisse qui ferait l’économie de l’« esprit d’Assise » dans un tel contexte se priverait d’une grammaire essentielle.

Une grammaire pastorale concrète

L’esprit d’Assise, traduit dans la pastorale ordinaire, c’est trois choses simples. D’abord, prier pour les autres traditions sans les confondre avec la sienne. Cela suppose de connaître ce que les autres prient, sans pour autant adopter leurs prières. Ensuite, agir avec les autres traditions sur les chantiers communs : solidarité de quartier, engagement éducatif, accueil des personnes en difficulté, paix entre les communautés en cas de tension. Enfin, célébrer les grands événements de paix avec une présence visible et discrète — anniversaire d’attentats, deuils communs, journées internationales.

Ce que Jean-Paul II a inauguré en grand à Assise il y a quarante ans, des paroisses comme la nôtre le déclinent en petit, dans la rugosité d’une banlieue ordinaire. Voir notre page consacrée à la solidarité pour le cadre théologique de l’engagement caritatif, et notre page sur les pèlerinages catholiques en France qui mentionne Assise parmi les hauts lieux du pèlerinage chrétien moderne.

Un anniversaire à vivre en 2026

L’anniversaire des quarante ans, en octobre 2026, est l’occasion de plusieurs gestes pastoraux possibles : une veillée de prière interreligieuse pour la paix, une lecture publique des discours d’Assise, un temps de partage entre fidèles de différentes traditions, une homélie spécifique le dimanche le plus proche. La paroisse n’a pas besoin de réinventer ; il lui suffit de s’inscrire dans le sillage tracé en 1986.

Une parole pour conclure

Quarante ans après, la tramontane n’a pas cessé de porter au loin les messages de paix échangés à Assise. Les vents géopolitiques ont tourné mille fois depuis. Les guerres se sont déplacées. Les traditions religieuses, elles, n’ont pas désappris l’art de prier côte à côte sans se confondre. Cet héritage modeste et tenace reste la meilleure réponse pastorale à un monde qui continue, encore en 2026, d’avoir besoin de paix. La mémoire des artisans de paix — sœurs et frères tombés en témoins — est aussi entretenue par le travail patient du Souvenir Français du Doubs, dans un autre registre commémoratif mais avec la même fidélité au don des vies.

La rédaction