L’engagement pastoral de l’ensemble Saint-Fons et Feyzin auprès de familles roms a duré plusieurs années. Il n’a fait l’objet d’aucune communication tonitruante. Il n’a pas non plus été l’œuvre d’une équipe spécialisée, mais celle de quelques paroissiens, d’un curé, d’un voisin retraité, d’amis associatifs. Une démarche modeste, sans héroïsme, qui a laissé des traces durables sur les familles concernées et sur la communauté qui les a accompagnées. Cet article en propose un récit, sans noms personnels, avec le recul que dix ou douze ans permettent désormais.

Pourquoi raconter cela aujourd’hui, à un moment où l’actualité française parle moins des Roms qu’au début des années 2010 ? Parce que ce type d’engagement est précisément ce que la pastorale d’une paroisse peut faire de meilleur sans que personne n’en parle, et qu’il mérite d’être transmis comme un patrimoine spirituel, à côté des sacrements, des pèlerinages et de la catéchèse. Parce qu’il dit aussi quelque chose de précis sur la manière dont une communauté chrétienne reçoit l’enseignement social de l’Église dans la rugosité d’un quartier de banlieue.

Quand des familles roms s’installent à proximité d’une paroisse

L’histoire commence presque toujours de la même manière : un terrain vague, une caravane, une famille qui s’installe parce qu’elle n’a nulle part d’autre où aller. Dans le sud-est lyonnais comme dans bien d’autres endroits de France, le début des années 2010 a vu arriver des familles roms venues principalement de Roumanie, parfois de Bulgarie, à la suite de l’élargissement européen et des mouvements migratoires consécutifs.

Pour la pastorale, l’événement déclencheur n’est jamais théorique. C’est un curé qui rencontre un confrère engagé sur un autre terrain. C’est un paroissien retraité qui propose une caravane qu’il n’utilise plus. C’est une voisine qui parle roumain et qui peut servir d’interprète. C’est un proviseur d’école qui appelle parce qu’un enfant ne sait pas lire mais voudrait apprendre. La providence, dans la pastorale ordinaire, ne descend pas du ciel ; elle se présente sous forme de coups de téléphone, d’opportunités matérielles, de personnes ressources.

La caravane, le terrain, le branchement d’eau

Concrètement, accueillir une famille rom dans le périmètre d’une paroisse de banlieue suppose trois choses très matérielles : un endroit où la caravane peut stationner légalement, un branchement d’eau, et un raccordement électrique de fortune. Dans certains cas, la solution est trouvée chez un paroissien qui dispose d’un jardin assez grand. Dans d’autres, la municipalité finit par tolérer l’installation sur un terrain public à condition que des bénévoles s’engagent comme référents.

Les paroissiens engagés témoignent presque toujours d’une appréhension initiale, parfois forte. Les images médiatisées des grands campements en bord d’autoroute pèsent sur l’imaginaire. La crainte que la propreté ne soit pas tenue, que les outils du jardin disparaissent, que la sécurité ne soit pas assurée — ces craintes sont normales et la pastorale n’a pas à les nier. Ce qui est frappant, dans les retours d’expérience, c’est que ces craintes sont presque toujours démenties par la réalité concrète : les familles installées entretiennent leur abord, balaient leur terrain, ne touchent pas aux affaires des voisins. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a jamais de tensions ; cela veut dire que l’imaginaire collectif a tendance à être plus dur que les faits.

Le rôle décisif des retraités

Une observation revient dans tous les récits : ce sont presque toujours des retraités qui rendent l’accompagnement viable. Parce qu’ils ont du temps, parce qu’ils peuvent accompagner les démarches administratives, parce qu’ils peuvent aller à pied à l’école avec un enfant, attendre une heure devant un guichet, refaire un dossier qui a été perdu. Une retraitée ancienne institutrice qui vient deux fois par semaine donner des cours de lecture à un garçon de dix ans. Un retraité qui assure les transports vers le centre social où les parents apprennent le français. Un autre qui gère la relation avec la mairie et avec la Maison du Rhône.

Ce rôle des retraités dans la pastorale d’accueil mérite d’être souligné. La paroisse ne peut pas, à elle seule, résoudre les problèmes structurels de la migration. Mais elle dispose d’une ressource précieuse : du temps disponible, des compétences professionnelles encore intactes, un réseau local. Quand cette ressource est mise au service d’une famille, elle change concrètement une trajectoire.

Personnes âgées et enfants partageant un goûter dans une salle paroissiale — accompagnement intergénérationnel

Un engagement pastoral construit dans la durée

L’accueil ne se réduit pas à un geste de bienvenue. Il s’inscrit dans le temps long, et c’est ce qui fait sa différence avec une simple aide d’urgence. Les paroissiens qui se sont engagés dans cet accompagnement parlent en années, pas en semaines. Cinq ans, sept ans, parfois dix ans. Avec des phases de progrès, des phases d’enlisement administratif, des phases de découragement.

Les démarches administratives, jour après jour

Inscrire les enfants à l’école suppose de fournir un justificatif de domicile, ce qui suppose une adresse, ce qui suppose une boîte aux lettres. La famille accueillie a souvent une boîte aux lettres chez le paroissien qui l’héberge, avec un nom de plus écrit en dessous. Inscrire les parents au centre social pour qu’ils apprennent le français suppose de connaître le calendrier des inscriptions, de remplir un dossier, parfois de fournir des photos d’identité. Solliciter le Secours populaire et les Restos du cœur pour l’aide alimentaire suppose de comprendre les conditions d’accès. Voir un médecin et un dentiste suppose une couverture maladie, donc l’AME ou la CMU, donc un dossier complet à la sécurité sociale.

Chacune de ces démarches, prise isolément, n’est pas insurmontable. Empilées, elles forment un labyrinthe que personne ne peut traverser sans un accompagnateur. La paroisse n’apporte pas une solution magique ; elle apporte un compagnon, c’est-à-dire quelqu’un qui partage le pain, au sens premier du mot, et qui ne lâche pas avant que la famille ne soit autonome.

Une économie domestique partagée

Du côté du paroissien qui accueille, l’engagement a aussi un coût matériel. Une bouteille de gaz par mois. La consommation d’eau et d’électricité. Un investissement modeste pour isoler une caravane. Une cabane de jardin remise à disposition. Ces sommes ne sont pas considérables, mais elles ne sont pas symboliques non plus. Elles disent qu’on accepte que sa propre maison soit moins entièrement à soi, et que cela fait partie du contrat.

Côté famille accueillie, la fierté est en jeu. Les paroissiens témoignent souvent qu’ils ont dû refuser, doucement, qu’on leur redonne une partie de l’aide alimentaire reçue. La famille accueillie veut rendre. La pastorale doit accepter cette dignité, sans en abuser et sans la mépriser. C’est l’une des leçons les plus fines de ce type d’accompagnement : ne pas être seulement celui qui donne, mais accepter aussi de recevoir.

La place des Roms dans l’enseignement social catholique

Cet engagement n’est pas un hobby individuel. Il s’inscrit dans une tradition longue de l’enseignement social de l’Église, qui a régulièrement attiré l’attention sur la condition des minorités itinérantes ou marginalisées.

Une tradition pontificale continue

Paul VI a reçu en 1965 un pèlerinage international des gens du voyage à Pomezia, près de Rome. Il leur a tenu un discours resté célèbre dans la pastorale du voyage : « Vous êtes au cœur de l’Église. » Jean-Paul II a parlé à plusieurs reprises des « peuples gitans » comme étant « particulièrement aimés par le Christ ». Le Pape François, dans son encyclique Fratelli tutti en 2020, a appelé l’Église à un « regard de fraternité » sur les groupes historiquement marginalisés, avec une mention explicite des Roms et Sintis.

Ces interventions ne créent pas une obligation juridique pour les paroisses. Elles dessinent un horizon. Quand une paroisse de banlieue accueille concrètement une famille rom, elle ne fait pas œuvre originale ; elle inscrit son engagement local dans un courant ecclésial millénaire qui va de l’hospitalité monastique du Moyen Âge aux engagements contemporains du Secours catholique et du CCFD-Terre solidaire.

Le Secours catholique et le réseau associatif

Aucune paroisse, en France, ne mène un tel accompagnement seule. Le Secours catholique-Caritas France joue un rôle structurant : il forme les bénévoles, il met en réseau les expériences locales, il porte un plaidoyer national. La Ligue des droits de l’homme, l’association CLASSES dans le Rhône, et plusieurs autres collectifs spécialisés sur la question rom, complètent ce maillage.

Pour une paroisse, s’inscrire dans ce réseau, c’est se donner les moyens de ne pas réinventer la roue à chaque famille accompagnée, et c’est aussi participer à un plaidoyer plus large pour des politiques publiques moins erratiques sur la question rom. Cf. notre page sur la solidarité dans l’Église catholique pour le panorama plus complet de l’engagement caritatif catholique en France.

Difficultés et incompréhensions : ce que la mémoire pastorale retient

Tout n’est pas linéaire. Une histoire pastorale honnête doit aussi nommer ce qui ne marche pas, ce qui décourage, ce qui interroge.

Les voisins, la rumeur, le quartier

L’installation d’une famille rom, même discrète, suscite des réactions dans le voisinage. Certains voisins approuvent, d’autres craignent une dégradation du quartier. Les paroissiens engagés témoignent d’avoir reçu des questions parfois agressives, parfois simplement perplexes. Le travail de la paroisse, dans ces moments, est aussi un travail d’explication : non, la propriété n’est pas dégradée ; oui, les enfants vont à l’école ; non, il n’y a pas plus de saleté qu’avant. Ce travail d’explication, mené calmement et dans la durée, finit souvent par retourner les craintes en intérêt poli, parfois en collaboration active.

Les blocages administratifs

L’expérience montre aussi que les démarches administratives peuvent durer beaucoup plus longtemps que prévu. Une demande de titre de séjour qui s’enlise pendant trois ans, une scolarisation qui est suspendue parce qu’un papier manque, une carte vitale qui n’arrive jamais. Ces blocages ne sont pas la faute des familles ni des accompagnateurs ; ils sont le produit d’une administration parfois engorgée, parfois indifférente. La pastorale n’a pas le pouvoir de les lever ; elle peut seulement tenir bon, accompagner sans renoncer, et porter ces situations dans le réseau associatif national pour qu’elles deviennent visibles.

Les départs et les retours

Parfois, une famille accompagnée pendant des années repart, vers un autre pays européen, vers un autre département, vers un retour temporaire en Roumanie. Ces départs sont vécus comme des deuils. La pastorale apprend à les accepter : on n’accompagne pas pour garder, on accompagne pour rendre libre. La fraternité ne se mesure pas à la durée passée ensemble, elle se mesure à ce qui reste quand l’autre est parti.

Mains qui se serrent au-dessus d'une carte d'Europe — solidarité au-delà des frontières

L’héritage de cet engagement et ses prolongements actuels

Dix ou douze ans plus tard, que reste-t-il d’un tel engagement à Saint-Fons et Feyzin ? Plusieurs choses, plus ou moins visibles selon les angles.

Des familles autonomes

Plusieurs des familles accompagnées ont gagné leur autonomie au sens plein : un logement à elles, un emploi déclaré pour les parents, une scolarité régulière pour les enfants. Certaines sont restées dans la commune, d’autres ont déménagé. Le lien personnel avec les paroissiens accompagnateurs est souvent demeuré, sous forme d’appels, de visites, de cartes de Noël. Une mère devenue grand-mère, un enfant devenu adolescent, un repas annuel chez les anciens accompagnateurs. La paroisse n’a pas donné une famille, mais elle a tenu une porte ouverte, et la porte est restée ouverte.

Une communauté paroissiale transformée

L’autre héritage, moins immédiatement visible, est dans la paroisse elle-même. Avoir traversé un tel engagement transforme la sensibilité d’une communauté chrétienne. La célébration de Noël n’a plus tout à fait la même couleur quand on a partagé la bûche avec une famille rom dans la salle paroissiale. La lecture des béatitudes prend une autre épaisseur. La liturgie du Carême — voir notre article sur le Carême 2026 — gagne une consistance que les seules méditations livresques ne donnent jamais. C’est un héritage spirituel discret mais réel.

Des prolongements aujourd’hui

L’engagement auprès des familles roms n’est aujourd’hui plus aussi central dans la pastorale locale qu’il a pu l’être il y a une décennie. Mais il a ouvert des prolongements : accueil des demandeurs d’asile, accompagnement de familles ukrainiennes après 2022, présence dans les permanences sociales de quartier. La pédagogie acquise — patience, durée, réseau associatif, autonomie comme horizon — sert dans ces nouveaux contextes.

À l’échelle plus large de la commune, voir notre page consacrée à Feyzin et celle consacrée à Saint-Fons qui retracent les liens entre la paroisse et le tissu local. Le dialogue avec les autres communautés religieuses du quartier — voir notre dossier sur le dialogue interreligieux — s’est lui aussi nourri de ces années où l’on a appris à regarder le voisin comme un frère, et non comme un problème.

Une parole pour conclure

Une paroisse ne se mesure pas seulement au nombre de baptêmes, de mariages, ou d’inscriptions au catéchisme. Elle se mesure aussi, et peut-être surtout, à sa capacité à accueillir ceux qui ne sont pas attendus. Pendant plusieurs années, à Saint-Fons et à Feyzin, des familles roms ont trouvé une porte ouverte. Personne n’a tiré gloire de cet accueil. Mais la mémoire pastorale en garde la trace, et c’est cette trace que cet article voulait rendre lisible. Pour ceux qui l’ont vécu, et pour ceux qui pourraient, demain, dans une autre situation et un autre quartier, recommencer le même chemin. La mémoire des engagements modestes et tenaces, ceux qui ne font pas la une des journaux, est aussi ce que cherche à honorer le travail patient du Souvenir Français du Doubs — une attention sœur, dans un autre registre.

La rédaction