Sur la place du marché d’Assise, en l’an 1206, un jeune homme richement vêtu retire un à un ses habits, les pose en tas devant son père marchand de drap, et reste nu devant la foule médusée. L’évêque le couvre de son manteau. Le geste est public, scandaleux, irréversible. Le fils de Pietro di Bernardone vient de répudier la fortune familiale pour épouser dame Pauvreté. Il a vingt-quatre ans. Il s’appelle Francesco. Huit siècles plus tard, le monde entier le connaît encore sous ce nom.

L’histoire de François d’Assise n’est pas seulement celle d’un saint médiéval. C’est celle d’un homme qui a vu autrement, à une époque où l’Europe basculait dans l’économie marchande et où l’Église elle-même s’enrichissait. En appelant « frère soleil » et « sœur lune », en partageant son manteau avec un lépreux, en allant pieds nus jusqu’au sultan d’Égypte au cœur de la cinquième croisade, il a inventé une spiritualité du vivant dont la pertinence n’a jamais été aussi vive.

Ce portrait propose un parcours en six stations : la conversion d’un fils de bourgeois, la composition du Cantique des créatures, le choix radical de la pauvreté, la fraternité étendue au cosmos entier, le patronage de l’écologie chrétienne reconnu par les papes, et l’épisode prodigieux de la rencontre avec le sultan Al-Kâmil. Pour situer cette spiritualité dans la grande tradition des saints patrons des animaux, on pourra rapprocher saint François d’autres figures voisines.

Qui était François d’Assise ? Vie et conversion

François naît en 1181 ou 1182 à Assise, en Ombrie, dans la maison de Pietro di Bernardone, marchand de drap prospère qui voyage régulièrement vers les foires de Champagne. Sa mère, Pica, serait d’origine provençale. Le père l’a fait baptiser Giovanni, mais le surnomme rapidement Francesco — « le petit Français » — par référence à ses propres voyages commerciaux et à la mère méridionale.

L’enfance et la jeunesse de François sont celles d’un héritier doré. Il dépense sans compter, s’habille avec recherche, festoie avec ses compagnons, rêve de chevalerie. À vingt ans, il prend les armes pour Assise contre la cité voisine de Pérouse. Capturé, il passe une année en prison. À sa libération, une longue maladie l’immobilise. Quelque chose se déplace en lui. Les fêtes d’autrefois ne sonnent plus juste.

La rencontre avec le lépreux

Le tournant arrive sur une route déserte, près d’Assise. François tombe nez à nez avec un lépreux. Il a toujours fui ces hommes défigurés que la ville reléguait à l’écart. Mais cette fois, sans réfléchir, il descend de cheval, embrasse l’homme, lui donne une pièce. Plus tard, dans son Testament, il écrira : « Ce qui m’avait paru amer fut changé pour moi en douceur de l’âme et du corps. » Cet instant scelle sa conversion. Le visage défiguré du pauvre devient pour lui le visage du Christ.

La voix de Saint-Damien

Peu après, François entre dans la chapelle délabrée de Saint-Damien, en contrebas d’Assise. Devant le crucifix peint, il entend une voix : « François, va, répare ma maison qui, comme tu le vois, tombe en ruine. » Il prend la phrase au pied de la lettre, vend les draps de la boutique paternelle pour acheter des pierres, et commence à reconstruire la chapelle. Son père, furieux, le poursuit en justice. C’est ce procès public devant l’évêque qui aboutit au geste de la place du marché. Plus tard, François comprendra que la maison à réparer n’était pas la chapelle de pierres mais l’Église entière.

Le Cantique des créatures : un texte fondateur

À la fin de sa vie, presque aveugle, rongé par les stigmates qu’il a reçus deux ans plus tôt sur le mont Alverne, François compose dans la grange de Saint-Damien le Cantique de Frère Soleil, plus connu sous le titre Cantique des créatures. Il est en train de mourir. Il chante la beauté du monde.

Le texte, composé en dialecte ombrien autour de 1224, est l’un des plus anciens monuments de la poésie italienne. Sa forme est simple, litanique, lumineuse :

Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures, spécialement messire frère Soleil, qui donne le jour, et par lui tu nous illumines.

Suivent « sœur Lune et les étoiles », « frère Vent », « sœur Eau », « frère Feu », « sœur notre Mère la Terre ». Chaque élément du cosmos est nommé, parent, salué. Quelques mois avant sa mort, François ajoute une strophe sur le pardon, après une réconciliation qu’il a négociée entre l’évêque et le podestat d’Assise. Puis, sur son lit de mort, une dernière strophe : « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la Mort corporelle. » Il accueille la mort comme une sœur. Il meurt en chantant.

Frère soleil, sœur lune et la fraternité cosmique chantée par saint François à Saint-Damien

La pauvreté évangélique radicale

Pour comprendre François, il faut prendre au sérieux son rapport à l’argent. Au XIIᵉ siècle, l’Europe sort du système féodal et bascule dans l’économie marchande. Les villes italiennes inventent la banque, le change, le crédit, la lettre de change. Pietro di Bernardone, le père, est un acteur de ce monde nouveau. Le fils, en se dépouillant, ne fait pas que choisir un mode de vie austère : il pose un acte de protestation contre une société qui sacralise la richesse.

La pauvreté franciscaine n’est pas misère subie ni masochisme. C’est une stratégie spirituelle : si le Christ a choisi de naître dans une crèche, de vivre comme un mendiant itinérant et de mourir nu sur une croix, alors épouser la pauvreté, c’est se conformer au Christ. François appelle la pauvreté « ma dame », parle d’elle comme d’une épouse. Il refuse jusqu’à la possession d’un livre, jusqu’à l’usage de l’argent — au point que la règle franciscaine interdit aux frères de toucher une pièce.

La règle des Frères mineurs

En 1209, François rédige une première règle de vie pour les douze compagnons qui l’ont rejoint. Il marche jusqu’à Rome, demande audience au pape Innocent III, qui finit par l’autoriser à prêcher. La fondation est validée. L’Ordre des Frères mineurs — Ordo Fratrum Minorum — est né. Le qualificatif « mineur » est volontaire : les frères ne veulent pas être au-dessus mais en-dessous, au service.

Le succès est foudroyant. En quelques années, des centaines puis des milliers d’hommes rejoignent François. Sainte Claire, jeune noble d’Assise, fonde en parallèle l’Ordre des Pauvres Dames — les futures Clarisses. Le mouvement franciscain devient une lame de fond qui traverse toute l’Europe. À la mort de François en 1226, son ordre compte déjà plus de cinq mille frères.

Frère loup, frère soleil : la fraternité cosmique

L’innovation spirituelle de François tient en un mot : frère. Là où la théologie classique distingue rigoureusement Dieu, l’homme et la création, le Poverello étend la fraternité à tout ce qui existe. Le soleil est un frère, l’eau une sœur, le loup de Gubbio un frère que l’on apprivoise par la parole, l’oiseau un compagnon de prédication, la mort elle-même une sœur.

Cette extension n’est pas un sentimentalisme romantique. Elle s’enracine dans une lecture théologique précise : si toute créature est issue du même Créateur, alors toutes les créatures sont parentes. La fraternité humaine n’est qu’un cas particulier d’une fraternité plus vaste, qui embrasse le cosmos entier. C’est ce que le pape François appellera, huit siècles plus tard, l’« écologie intégrale ».

Le loup de Gubbio

L’épisode est rapporté par les Fioretti, recueil tardif de récits franciscains. Un loup terrorise la ville de Gubbio. François s’avance seul vers la bête, lui parle comme à un frère, lui reproche ses méfaits, lui propose un pacte : la ville le nourrira, en échange il ne tuera plus. Le loup pose la patte dans la main du saint. La paix est conclue. Que l’épisode soit historique ou parabolique importe moins que sa portée : il dit qu’une autre relation au sauvage est possible, fondée non sur la peur ou la chasse mais sur l’alliance.

Cette tradition vivante de bénédiction et de pacification s’est prolongée jusque dans l’histoire des animaux familiers : à travers les paroisses et les foyers chrétiens, ces gestes de bénédiction nourrissent encore aujourd’hui une tradition vivante des chats au sein des foyers chrétiens qui doit beaucoup à l’esprit d’Assise.

Saint François, patron de l’écologie chrétienne

En 1979, le pape Jean-Paul II proclame officiellement saint François d’Assise « patron céleste des écologistes » par la lettre apostolique Inter Sanctos. Le geste est inédit : pour la première fois, l’Église catholique reconnaît officiellement l’écologie comme un domaine spirituel et confie à un saint la mission d’en porter l’inspiration.

La création comme don : pauvreté évangélique et écologie chrétienne dans la spiritualité franciscaine

Laudato Si’, l’encyclique du pape François

Élu pape en mars 2013, le cardinal Bergoglio choisit le nom de François. C’est la première fois dans l’histoire qu’un pape porte ce prénom. Le geste est lourd de sens : il annonce une orientation pastorale tournée vers les pauvres, le dialogue, la création.

En 2015, le pape François publie l’encyclique Laudato Si’, dont le titre cite directement le Cantique des créatures. Le document est inédit dans l’histoire de la doctrine sociale de l’Église : pour la première fois, un pape consacre une encyclique entière à l’écologie. Il y développe la notion d’écologie intégrale, articule crise environnementale et crise sociale, dénonce le « paradigme technocratique » et appelle à une conversion spirituelle. Saint François d’Assise est cité à plusieurs reprises comme inspirateur principal du texte.

L’encyclique a profondément renouvelé l’engagement écologique des chrétiens, au-delà même des frontières catholiques. Beaucoup de paroisses ont créé depuis lors des « équipes Laudato Si’ », des jardins partagés, des liturgies de la Création, des bilans carbone diocésains. Pour comprendre ce mouvement, voir aussi notre dossier sur la solidarité dans l’Église catholique.

François et l’Islam : l’épisode du sultan Al-Kâmil

L’épisode est moins connu que le Cantique mais peut-être plus stupéfiant. Nous sommes en 1219, en pleine cinquième croisade. Les armées chrétiennes assiègent la ville égyptienne de Damiette. Les combats font rage. François, qui a accompagné les croisés non pour combattre mais pour prêcher, demande à traverser les lignes ennemies pour rencontrer le sultan d’Égypte.

Les soldats chrétiens le retiennent : c’est suicidaire. François insiste. Il franchit le no man’s land désarmé, accompagné d’un seul frère, Illuminato. Les sentinelles musulmanes l’arrêtent, le frappent, l’amènent au sultan Al-Kâmil, neveu de Saladin.

Une rencontre inouïe

Ce qui s’est dit exactement entre les deux hommes reste l’objet de débats historiens. Les sources chrétiennes — de Celano à Bonaventure — diffèrent. Mais un fait est attesté : le sultan, au lieu de faire exécuter le moine en haillons selon la coutume de la guerre sainte islamique, l’écoute pendant plusieurs jours, le traite avec honneur, lui offre des cadeaux, et le laisse repartir en paix vers le camp chrétien.

Cet épisode a marqué durablement la mémoire chrétienne. Il a inspiré la doctrine franciscaine de la mission « non par la dispute et la polémique, mais par la présence et le témoignage ». Il préfigure de huit siècles l’esprit du Concile Vatican II et la déclaration Nostra Aetate. Le pape François a explicitement relié son voyage de 2019 aux Émirats arabes unis et la signature du Document sur la fraternité humaine avec le grand imam d’Al-Azhar à cette mémoire vive de la rencontre d’Assise et de Damiette.

Pour aller plus loin sur cette tradition de rencontre interreligieuse, voir aussi notre article sur la rencontre d’Assise du 27 octobre 1986, où Jean-Paul II avait réuni à Assise les responsables des grandes religions du monde pour prier pour la paix.

Conclusion : le saint des temps qui viennent

Pourquoi saint François parle-t-il si fort au monde contemporain ? Parce qu’il a touché trois nœuds que notre époque retrouve : l’argent qui dévore tout, la nature blessée qu’il faut réapprendre à voir comme parente, l’autre — étranger, croyant d’une autre religion, lépreux des bords de route — qu’il faut oser approcher.

Ces trois nœuds sont aussi ceux du Concile Vatican II, des encycliques sociales contemporaines, de l’écologie chrétienne et du dialogue interreligieux. Le Poverello d’Assise n’est pas un saint d’hier : il est un saint des temps qui viennent. Sa fête, le 4 octobre, et la bénédiction des animaux qui l’accompagne dans beaucoup de paroisses en sont un rappel discret mais tenace.

Et puis il reste ce chant, simple et lumineux, écrit par un homme presque aveugle dans une grange : Laudato sii, mi Signore, per sora nostra matre Terra. Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la Mère Terre.

Pour découvrir d’autres figures de la sainteté chrétienne attachées à la création et aux animaux, voir notre dossier sur les saints patrons des animaux et notre portrait de sainte Gertrude, patronne des chats.