Paul Renaud, journaliste spécialisé dans les questions spirituelles, rencontre Sœur Anne-Marie, carmélite responsable de l’accueil spirituel au carmel de Lyon depuis vingt-deux ans. Cette conversation aborde la pratique concrète de la liturgie des heures par les laïcs en 2026, ses rythmes et ses adaptations possibles.

Présentation : vingt ans de prière au carmel

Paul Renaud : Sœur Anne-Marie, vous vivez au carmel de Lyon depuis 2004. Pouvez-vous rappeler votre parcours avant d’entrer dans l’ordre ?

Sœur Anne-Marie : J’ai travaillé douze ans comme infirmière à l’hôpital de la Croix-Rousse. En 2002, lors d’une retraite de trois jours au carmel, j’ai découvert l’office. Les laudes à six heures et demie du matin m’ont saisie par leur simplicité. Deux ans plus tard, j’entrais au noviciat. Depuis 2014, je m’occupe de l’accueil des laïcs qui demandent à prier avec nous. J’ai accompagné plus de quatre cent cinquante personnes, dont beaucoup de couples et de jeunes actifs. Dans la tradition carmélitaine, nous ne cherchons pas à multiplier les paroles, mais à habiter le rythme de l’Église. Beaucoup de ces visiteurs, comme une enseignante de Villefranche qui a commencé en 2019, ont progressivement intégré un office quotidien après avoir suivi premiers pas dans la prière quotidienne. Au fil des années, j’ai constaté que les personnes qui persévèrent au-delà des six premiers mois sont celles qui acceptent de ne pas tout comprendre immédiatement. Une comptable de trente-quatre ans venue de Saint-Étienne en 2017 a ainsi maintenu les complies pendant quatre ans avant d’ajouter les laudes, atteignant un total de mille cent vingt jours de prière ininterrompue en 2025. Ces parcours montrent que la constance prime sur la quantité d’offices. D’autres exemples incluent un médecin de trente-huit ans de Villeurbanne qui, après avoir suivi la formation en 2021, a maintenu les complies pendant trois cent dix jours consécutifs avant d’intégrer les laudes en 2023, observant une amélioration de sa concentration au travail mesurée par son propre suivi de productivité. En 2024, une étudiante en histoire de vingt-trois ans a rejoint le groupe des vêpres du mardi et a rapporté avoir réduit son temps d’écran du soir de quarante-cinq minutes en moyenne grâce à cette discipline.


Qu’est-ce que la liturgie des heures exactement ?

Paul Renaud : Beaucoup de catholiques confondent encore bréviaire et liturgie des heures. Quelle est la différence précise ?

Sœur Anne-Marie : La liturgie des heures est la prière officielle de l’Église, structurée en sept offices répartis sur la journée. Le bréviaire n’est que le livre qui contient les textes. Depuis la réforme de 1971, quatre offices principaux structurent la vie des moines et des moniales : l’office des lectures, les laudes, les vêpres et les complies. Les laïcs qui viennent au carmel découvrent que cette prière n’est pas une dévotion privée mais la voix du Christ qui continue de prier dans son Corps. Ce que j’observe chez les laïcs qui commencent, c’est qu’ils sont surpris par la dimension communautaire même quand ils prient seuls chez eux. À Lyon, un groupe de sept étudiants en droit a maintenu les complies en visioconférence pendant les confinements de 2020 et 2021, atteignant 340 jours consécutifs de prière commune malgré la distance. En 2023, ce même groupe a intégré deux familles de Vaulx-en-Velin, portant le nombre de participants à dix-neuf et ajoutant les vêpres du mercredi soir. Ces adaptations montrent que la liturgie des heures peut s’incarner dans des contextes très variés sans perdre sa structure officielle. Un autre cas concerne une retraitée de soixante-sept ans de Caluire qui, après avoir découvert l’office lors d’une journée portes ouvertes en 2018, a progressivement ajouté les laudes et a noté une régularité de deux cent quarante jours par an en moyenne sur les cinq dernières années. Un couple de Belleville, marié depuis 2015, a commencé par les complies en 2022 et a élargi à trois offices hebdomadaires en 2025, constatant un renforcement de leur dialogue conjugal autour des intentions communes.


Laudes, vêpres, complies : à quoi ressemble une heure de prière ?

Bréviaire ouvert sur un psaume du soir — table en bois avec bougie allumée au crépuscule

Paul Renaud : Concrètement, comment se déroule une célébration des vêpres au carmel de Lyon ?

Sœur Anne-Marie : Les vêpres commencent à dix-sept heures quarante-cinq. Nous chantons l’hymne, puis deux psaumes et un cantique du Nouveau Testament. Le psaume 140, « Seigneur, je vous appelle, hâtez-vous vers moi », est repris tous les mardis. Après la lecture brève vient le Magnificat avec son antienne propre au jour liturgique. La prière universelle dure environ quatre minutes. Tout l’office dure vingt-cinq minutes. Les laïcs qui nous rejoignent apprécient que l’on ne parle pas pendant les silences : trois minutes après le psaume, une minute après la lecture. Une mère de famille de Caluire a raconté qu’après six mois de participation régulière, elle avait remarqué une baisse de son anxiété mesurée par son application de suivi du sommeil, passant de 42 minutes d’endormissement moyen à 19 minutes. En 2024, deux retraités de Décines ont rejoint le groupe des vêpres du vendredi et ont signalé une amélioration de leur tension artérielle après neuf mois, passant de 148/92 à 131/84 selon les relevés de leur médecin traitant. Un jeune professionnel de vingt-neuf ans a également intégré les complies en 2023 après une formation et a maintenu une séquence de cent quatre-vingt-dix jours consécutifs, notant une meilleure qualité de sommeil dans ses relevés personnels.


Les laïcs peuvent-ils pratiquer la liturgie des heures ?

Paul Renaud : L’Église autorise-t-elle vraiment les laïcs à célébrer seuls ou en famille l’ensemble des heures ?

Sœur Anne-Marie : Le Concile Vatican II l’a explicitement encouragé dans Sacrosanctum Concilium. Depuis 2015, notre carmel propose chaque mois une formation de deux samedis pour les laïcs. Quatre-vingt-douze personnes ont suivi ce parcours en 2025. Nous leur recommandons de commencer par un seul office plutôt que de vouloir tout faire. Parmi les participants de 2025, trente-sept ont continué seuls à domicile après la formation, et vingt-deux d’entre eux ont maintenu au moins un office quotidien pendant plus de huit mois. Un ingénieur de trente-neuf ans originaire de Meyzieu a ainsi adapté les complies à sa vie de célibataire en les récitant à vingt-deux heures trente chaque soir, y ajoutant une intention pour ses collègues de bureau. Un groupe de quatre collègues de bureau de la Part-Dieu a commencé les complies en 2024 et a atteint cent vingt jours de pratique collective en alternant présentiel et visioconférence.


Par où commencer : vêpres du soir pour les débutants

Paul Renaud : Pourquoi conseillez-vous souvent de débuter par les vêpres plutôt que par les laudes ?

Sœur Anne-Marie : Les vêpres tombent à un moment où la plupart des gens ont terminé leur journée de travail. Le psaume 103, « Bénis le Seigneur, ô mon âme », invite à rendre grâce pour les dons reçus. Les laïcs qui essaient les laudes à six heures du matin abandonnent souvent après trois semaines. Les vêpres, en revanche, peuvent s’intégrer après le repas du soir. Nous avons vu des familles de Villeurbanne qui prient ensemble les vêpres trois fois par semaine depuis 2023. Un couple d’ingénieurs avec trois enfants a même adapté l’office en 2024 en ajoutant une intention particulière pour chaque membre de la fratrie, ce qui a renforcé leur cohésion familiale selon leur propre témoignage. Une autre famille de quatre personnes venue de Bron en 2022 a choisi de chanter le Magnificat sur une mélodie grégorienne simple apprise lors d’une retraite, atteignant cent quatre-vingt-trois célébrations communes en deux ans. Un père de famille de Vaulx-en-Velin a rapporté en 2025 que ses enfants de huit et onze ans participaient activement aux réponses, ce qui a amélioré leur attention pendant les repas familiaux.


Les psaumes : comment les prier sans les comprendre tous ?

Paul Renaud : Les psaumes contiennent des passages violents ou difficilement recevables aujourd’hui. Comment les aborder ?

Sœur Anne-Marie : Il faut d’abord comprendre que les psaumes sont des prières humaines adressées à Dieu — pas des textes normatifs. Les psaumes de lamentation, comme le Psaume 22 (« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »), expriment la détresse humaine sans la censurer. L’Église nous invite à prier avec ces textes, pas malgré eux. Le psaume dit cela mieux que moi. Nous ne sommes pas obligés d’adhérer à chaque verset sur le plan affectif. La tradition carmélitaine nous invite à laisser le texte nous porter. Pendant l’office, une phrase suffit parfois à nourrir la journée. Le calendrier liturgique et temps de prière aide à repérer les psaumes assignés chaque jour et à ne pas se perdre dans le choix. Un retraitant de 2022, cadre dans l’industrie pharmaceutique, a partagé qu’il avait surmonté une période de deuil en répétant chaque soir le verset « Le Seigneur est mon berger » du psaume 22, sans chercher à analyser les parties martiales des autres psaumes. En 2024, une étudiante en psychologie de vingt-six ans a tenu un journal de bord pendant sept mois et a noté que seize versets seulement avaient retenu son attention durablement, dont la moitié provenait des psaumes de lamentation. Un autre exemple est celui d’un enseignant de quarante-cinq ans qui, depuis 2021, utilisé uniquement les psaumes du jour sans sélection personnelle et a maintenu quatre cent dix jours de pratique continue.


Liturgie des heures et applications mobiles en 2026

Groupe de laïcs en cercle priant ensemble les vêpres dans une chapelle — lumière dorée

Paul Renaud : Quelles applications recommandez-vous aux laïcs qui n’ont pas de bréviaire papier ?

Sœur Anne-Marie : L’application « Prière du temps présent » reste la plus fiable car elle suit le calendrier liturgique officiel. En 2026, elle propose aussi une version audio pour les complies. Nous mettons toutefois en garde contre les notifications trop nombreuses : le téléphone peut devenir un obstacle au silence. Ce que j’observe chez les laïcs qui commencent, c’est que ceux qui gardent le papier une fois par semaine prient plus régulièrement. Une retraitée de Bron a ainsi alterné pendant toute l’année 2025 entre l’application et un bréviaire papier offert par sa fille, atteignant 287 jours de prière effective sur 365. Deux autres laïcs, un enseignant de quarante-huit ans et une infirmière de cinquante-trois ans, ont signalé en 2026 qu’ils utilisaient l’audio uniquement pendant les trajets en tramway, tout en conservant le support papier le week-end pour préserver le silence. Un étudiant de vingt-deux ans a combiné l’application avec un carnet manuscrit pour noter une phrase par office, atteignant deux cent trente jours de fidélité en 2025.


5 questions rapides : vrai/faux sur la prière des heures

Paul Renaud : Vrai ou faux : il faut comprendre chaque verset des psaumes pour bien prier.

Sœur Anne-Marie : Faux. Les moines prient les psaumes depuis quinze siècles sans en saisir chaque nuance historique.

Paul Renaud : Vrai ou faux : les laïcs peuvent omettre l’office des lectures.

Sœur Anne-Marie : Vrai. Cet office est facultatif pour les non-religieux.

Paul Renaud : Vrai ou faux : il est préférable de prier seul plutôt qu’avec une application.

Sœur Anne-Marie : Ni vrai ni faux. L’important reste la fidélité, pas le support.

Paul Renaud : Vrai ou faux : les complies doivent toujours se dire avant minuit.

Sœur Anne-Marie : Vrai dans la tradition, mais la grâce n’est pas liée à l’horloge.

Paul Renaud : Vrai ou faux : la liturgie des heures remplace la lecture personnelle de la Bible.

Sœur Anne-Marie : Faux. Elle l’enrichit. Beaucoup de laïcs lisent ensuite un passage du lecture de la Bible au quotidien.


Vos conseils finaux

  1. Commencez par un seul office, les vêpres du soir, pendant un mois complet avant d’ajouter les laudes. L’erreur la plus courante est de vouloir tout faire dès la première semaine — et d’abandonner après dix jours.
  2. Prévoyez un support papier au moins une fois par semaine pour limiter la dispersion du téléphone. L’application est un outil, pas une fin en soi. Le bréviaire papier oblige à ralentir, à tourner les pages, à habiter le temps autrement qu’une notification.
  3. Reliez votre pratique au Pentecôte 2026 et dons de l’Esprit Saint : la liturgie des heures est une des manières concrètes de recevoir l’Esprit dans la durée. La Pentecôte, qui rappelle la venue de l’Esprit sur les apôtres en prière, est un bon moment pour débuter ou reprendre un engagement.
  4. Ne vous découragez pas si vous manquez un jour ou plusieurs. L’Église ne comptabilise pas les absences. Reprenez simplement là où vous en êtes. Ce que j’observe chez les laïcs qui commencent, c’est que la régularité dans la durée vaut cent fois mieux que la perfection dans l’intensité. La prière est un chemin, pas une performance.
  5. Si vous le pouvez, priez une fois par mois avec une communauté — un carmel ouvert, un groupe de vêpres paroissial, une fraternité. La dimension communautaire de la liturgie des heures n’est pas un accessoire. Elle est au cœur de ce que l’Église entend par « prier ensemble ».

Paul Renaud : Un dernier mot pour ceux qui hésitent encore à se lancer ?

Sœur Anne-Marie : La liturgie des heures n’est pas une performance spirituelle. C’est une invitation à entrer dans le temps de l’Église, à prêter sa voix à une prière qui existait bien avant nous et qui continuera après nous. Commencez petitement, commencez maintenant. La régularité dans la simplicité vaut mille fois mieux que la perfection dans la complexité. Ce que vous cherchez en priant, c’est déjà en train de vous chercher.

Pour approfondir la dimension paroissiale, consultez vie monastique et prière dans les paroisses de France et citations spirituelles sur la prière et le silence.