Ils sont environ 3 400 en France. On les voit à la messe, en dalmatique blanche, proclamer l’Évangile ou renvoyer l’assemblée au terme de la célébration. On les rencontre dans les couloirs d’hôpitaux, dans les files d’attente des associations caritatives, dans les parloirs de prisons. Les diacres permanents sont le visage le plus ordinaire du ministère ordonné dans l’Église catholique contemporaine — et pourtant l’un des plus méconnus.

Michel Aubert, 57 ans, est l’un d’eux. Diacre permanent depuis son ordination en 2018, il exerce son ministère dans la paroisse de Saint-Fons dans le diocèse de Lyon. Pendant vingt-deux ans, il a travaillé comme ingénieur de process chez Arkema, sur le site chimique de Saint-Fons. Il est marié à Françoise depuis trente ans. Ils ont trois enfants. Rien, dans sa trajectoire, ne semblait destiner cet homme discret à une ordination. Et pourtant.

Nous l’avons rencontré un samedi matin, dans la sacristie de l’église Saint-Pierre-aux-Liens, entre deux réunions de préparation aux obsèques. L’entretien a duré près d’une heure et demie. Michel Aubert parle lentement, avec la précision de l’ingénieur — il a l’habitude de définir ses termes avant d’avancer. Il sourit souvent. Il ne dramatise pas. Et il dit des choses que beaucoup de catholiques ordinaires n’entendront peut-être jamais.

Entretien conduit par Claire Bernard.


Michel, qui êtes-vous avant d’être diacre ?

Avant de parler du diaconat, présentez-vous. Qui êtes-vous, Michel Aubert ?

Honnêtement, je suis avant tout un mari, un père, un ancien ingénieur. J’ai passé la moitié de ma vie active à concevoir et à optimiser des procédés chimiques. Ce qui m’intéressait, c’était la logique des systèmes : comment un ensemble de variables se combinent pour produire un résultat reproductible. Dans la pratique, j’étais celui qui dessinait les flux, qui cherchait où les pertes se produisaient.

Je suis catholique pratiquant depuis l’enfance, mais sans excès. Je n’ai jamais été le genre d’homme à aller à la messe tous les jours. Ma foi, c’était le dimanche, quelques pèlerinages avec Françoise, la prière le soir en famille quand les enfants étaient petits. Rien d’exceptionnel.

Et votre rapport à la paroisse avant le diaconat ?

Actif, mais dans l’ombre. Je faisais partie du conseil pastoral, j’aidais à l’organisation des kermesses, je portais la communion aux malades une fois par semaine. C’est d’ailleurs par là que tout a commencé — pas par une révélation spectaculaire, mais par un geste très ordinaire : aller voir des personnes âgées isolées avec une hostie et rester bavarder une heure. Je vais vous donner un exemple concret : un dimanche, j’apporte la communion à un homme de quatre-vingt-deux ans, veuf, quasi immobile. Il m’a dit à la fin : « Vous savez, le dimanche vous êtes la seule personne que je vois. » Ce n’était pas une plainte. C’était un constat. Et moi, en sortant, j’ai pensé : ce n’est pas suffisant. Pas suffisant de venir une heure par semaine. Il fallait autre chose, une présence plus structurée, plus engagée.


Qu’est-ce qui vous a conduit à demander l’ordination diaconale ?

De la communion aux malades à la demande d’ordination, il y a quand même un pas important…

Un pas qui s’est fait sur plusieurs années, avec beaucoup d’hésitation. Ce qui m’est arrivé — et ce qui arrive à beaucoup de diacres, je crois — c’est d’abord une intuition que ce que je faisais bénévolement manquait d’une forme de… légitimité visible. Pas pour moi, mais pour les gens que j’accompagnais.

Quand vous êtes laïc et que vous allez voir une famille en deuil pour préparer les obsèques, certaines personnes vous regardent avec un peu de méfiance. Pas de malveillance — juste une question dans leurs yeux : « Qui êtes-vous exactement ? Pourquoi vous ? » Le diacre ordonné n’a pas ce problème. Il représente l’Église de manière officielle. Il a reçu le sacrement de l’Ordre. Cette différence, elle semble symbolique, mais elle change tout dans la relation d’accompagnement.

C’est donc une réponse à un besoin pastoral, plus qu’une vocation mystique ?

Sur le terrain, c’est souvent les deux ensemble. Ma femme et moi en avons parlé pendant deux ans avant que je dépose ma candidature auprès du diocèse. Françoise a joué un rôle essentiel — et ce n’est pas un détail : le diaconat permanent ne se décide pas seul. Le couple entre dans la formation ensemble. Si Françoise avait dit non, je ne serais jamais allé plus loin. Ce qui m’a frappé dans son accord, c’est qu’elle a dit : « Si c’est pour servir les gens comme tu le fais déjà, alors oui. » Elle voyait ce que je voyais.


Qu’est-ce qu’un diacre permanent, concrètement ? Quelle différence avec un prêtre ?

Beaucoup de catholiques confondent encore le rôle du diacre et celui du prêtre. Comment l’expliquez-vous simplement ?

En une phrase : le prêtre préside l’Eucharistie, le diacre la sert. C’est le cœur de la différence.

Plus précisément, dans les sept sacrements catholiques dont l’ordination, le sacrement de l’Ordre comprend trois degrés : l’épiscopat (les évêques), le presbytérat (les prêtres), et le diaconat. Le diacre est ordonné pour le service — diaconia, en grec, ça veut dire exactement ça : service. Il ne préside pas la messe, il ne donne pas l’absolution, il n’administre pas le sacrement des malades. Mais il peut baptiser, célébrer les mariages, présider les obsèques, proclamer l’Évangile, distribuer la communion et animer des célébrations de la Parole.

Et dans la vie ordinaire de la paroisse, qu’est-ce que cela change concrètement ?

Dans la pratique, un diacre est disponible là où un prêtre ne peut pas toujours être. Nous sommes ancrés dans la vie séculière — la plupart d’entre nous ont un emploi. Ce qui signifie qu’on est dans les entreprises, dans les administrations, dans les hôpitaux, dans les écoles. On côtoie des gens qui ne mettent jamais les pieds à l’église. On est, dans un sens, l’Église qui sort.


Vos missions liturgiques à la messe : l’Évangile, la prière universelle, le renvoi

Parlons de vos rôles concrets lors du déroulement de la messe catholique. Qu’est-ce qu’un fidèle voit le dimanche ?

Il me voit proclamer l’Évangile au pupitre — en dalmatique blanche, qui est le vêtement liturgique du diacre. C’est un moment que je ne vis pas à la légère. Proclamer l’Évangile, ce n’est pas lire un texte. C’est tenir devant l’assemblée une parole que je suis censé avoir intégrée dans ma vie. Chaque dimanche, je me pose la question : est-ce que j’ai quelque chose à voir avec ce que je vais proclamer ? Ce n’est pas toujours confortable.

Je conduis aussi la prière universelle — les intentions. Et c’est moi qui renvoie l’assemblée à la fin : « Allez, la messe est dite. » Ce qui m’a frappé la première fois que j’ai dit ces mots, c’est leur portée concrète. Vous renvoyez les gens vers le monde. Pas chez eux — dans le monde. Avec ce qu’ils viennent de vivre.

Vous distribuez aussi la communion ?

Oui, comme tout ministre extraordinaire. Mais dans mon cas, c’est en tant que ministre ordinaire de la communion — c’est une différence théologique qui a une réalité pratique. Je peux porter le viatique aux malades en dehors de la messe, à tout moment.


La diaconie : le service charitable, cœur du diaconat

Le mot « diaconie » revient souvent dans votre vocabulaire. Qu’est-ce que ça recouvre dans votre paroisse ?

La diaconie, c’est le service organisé aux plus fragiles. Dans ma paroisse, je coordonne un réseau de visites aux personnes isolées — environ trente bénévoles qui rendent visite à une soixantaine de personnes chaque semaine. Je supervise aussi notre partenariat avec le Secours Catholique local et je participe aux maraudes mensuelles dans le quartier.

Honnêtement, c’est la partie de mon ministère qui me coûte le plus émotionnellement et qui me nourrit le plus. Quand vous passez deux heures dans une chambre de maison de retraite avec quelqu’un qui vous attend depuis huit jours, les questions théologiques sur le diaconat deviennent secondaires. Ce qui compte, c’est l’autre. Et l’Église, à ce moment-là, n’est pas une institution — c’est une main posée sur une main.

L’engagement diaconal dans les paroisses de Corrèze ou dans d’autres régions prend des formes similaires : les diacres sont souvent les pivots invisibles de ce tissu de solidarité concrète qui tient les paroisses vivantes.

Diacre en aube accompagnant une famille endeuillée devant un cercueil, geste d'empathie, extérieur d'église


Comment concilier vie professionnelle, vie de famille et diaconat ?

Vous avez travaillé jusqu’à votre retraite anticipée l’an dernier chez Arkema. Comment avez-vous géré ce triple engagement ?

Avec un planning rigoureux. Ce qui m’a aidé, c’est mon background d’ingénieur : j’ai l’habitude de gérer des processus parallèles avec des contraintes de temps. Je vais vous donner un exemple concret : pendant des années, j’ai réservé le mardi soir au diocèse (réunions de formation continue, accompagnement des futurs diacres), le jeudi matin au ministère paroissial (visites, préparation d’obsèques), et le week-end à la liturgie. Françoise gérait souvent seule le côté logistique familial ces jours-là. Ce n’est pas rien.

Votre famille a-t-elle vécu ce rythme comme une contrainte ?

Ma femme et moi en parlons souvent. Nos enfants étaient adolescents au moment de l’ordination. L’aîné m’a dit une chose que je n’ai pas oubliée : « Papa, tu étais déjà diacre avant l’ordination, tu as juste mis un habit. » Je crois qu’il avait raison. L’ordination a formalisé quelque chose qui existait déjà.

La contrainte réelle, c’est la disponibilité imprévisible. Un diacre ne choisit pas ses urgences. Une famille qui perd un proche le dimanche soir vous appelle le dimanche soir. Ce n’est pas un 9h-18h.


Les familles en deuil : comment accompagnez-vous les obsèques ?

La présidence des obsèques est souvent citée comme une des missions les plus visibles des diacres. Comment vivez-vous cet accompagnement ?

C’est la rencontre la plus intense du ministère, et souvent la première — et parfois la seule — que des familles non pratiquantes ont avec l’Église. Ce qui m’a frappé dès le début, c’est à quel point les gens ont besoin de raconter. Quand je vais préparer une cérémonie avec une famille, je commence toujours par demander : « Parlez-moi de lui, de lui. » Pas : « Voulez-vous des lectures ? » Pas : « Avez-vous choisi un chant ? » D’abord, raconter.

Dans la pratique, cette écoute prend du temps — une heure, parfois deux. Et elle change la cérémonie. Quand les gens ont été entendus, ils entrent dans la liturgie différemment. Ce n’est plus un rituel imposé, c’est quelque chose qui les concerne.

Je pense aussi à le catéchuménat et le baptême des adultes, qui mobilise souvent les mêmes ressources d’accueil et d’écoute — les deux ministères demandent la même qualité de présence humaine, le même art d’accompagner quelqu’un qui entre dans quelque chose qu’il ne connaît pas encore.

Homme en costume de travail avec son étole diaconale posée sur la table de bureau à côté de lui — double vocation professionnelle et diaconal


Les difficultés réelles du ministère diaconal en 2026

Quelles sont les difficultés que vous n’aviez pas anticipées avant l’ordination ?

La solitude théologique, d’abord. Le diacre est entre deux mondes : il n’est pas laïc, il n’est pas prêtre. Dans certaines paroisses, il n’a pas sa place évidente. Certains prêtres ne savent pas vraiment comment l’utiliser. Certains laïcs engagés le regardent avec méfiance, comme si son ordination empiétait sur leur territoire. Ce n’est pas universel, mais ça existe.

La deuxième difficulté, honnêtement, c’est la fatigue. La double vie — professionnelle et diaconale — use. Après vingt ans d’usine et huit ans de diaconat, j’ai quelquefois l’impression d’avoir couru deux marathons simultanément. Ma retraite anticipée l’an dernier n’était pas uniquement pour des raisons personnelles — c’était aussi pour disposer d’un vrai temps disponible pour le ministère.

Y a-t-il des tensions institutionnelles, avec l’évolution de l’Église en France ?

On ne peut pas ignorer que l’Église catholique traverse une crise de confiance. Les affaires de violences sexuelles ont blessé des gens profondément. En tant que diacre, j’en ressens les effets concrets : des familles qui hésitent à me faire confiance au premier contact. Des obsèques où quelqu’un me regarde avec une hostilité que je n’ai pas provoquée mais qui me revient par ricochet institutionnel.

Ce que j’ai appris, sur le terrain, c’est qu’on ne peut pas plaider pour l’institution en général. On peut seulement être digne de confiance soi-même, dans chaque relation. Ça ne suffit pas à réparer, mais c’est ce qu’on peut faire.


Votre épouse Françoise : comment vit-elle votre diaconat ?

Vous avez mentionné plusieurs fois votre épouse Françoise. Quelle est sa place dans votre ministère ?

Une place centrale, mais invisible. Et c’est souvent injuste. Françoise n’est pas diaconesse — il n’y a pas de tel statut dans l’Église latine actuellement. Mais elle porte une part du ministère. Quand je rentre à 22 h d’une préparation d’obsèques difficile, c’est elle qui m’écoute. Quand une famille m’appelle un dimanche après-midi, c’est elle qui gère le repas familial sans moi.

Ma femme et moi avons décidé, au fil des années, de ne pas appeler ça un sacrifice. C’est un choix renouvelé. Elle m’a dit une fois : « Ce que tu fais, je ne pourrais pas le faire à ta place, mais je peux le soutenir. » Je crois que c’est la formulation la plus juste. Elle est le socle de ce qui me permet de tenir.


5 questions rapides : vrai ou faux sur les diacres

Un jeu de vrai ou faux pour finir, avant un dernier mot ?

Un diacre peut célébrer seul une messe ?

Faux. Jamais. C’est la différence fondamentale. Seul un prêtre ou un évêque peut présider l’Eucharistie. Un diacre peut présider une célébration de la Parole, mais pas une messe.

Un diacre peut confesser ?

Faux. L’absolution sacramentelle est réservée aux prêtres et aux évêques. Le sacrement de réconciliation ne fait pas partie des attributions diaconales. Mais un diacre peut orienter vers la confession, préparer les fidèles à la recevoir.

Un diacre peut bénir des objets, des personnes ?

Vrai, avec certaines restrictions. Les diacres peuvent donner la bénédiction à la fin d’une cérémonie qu’ils président, bénir des articles de dévotion, des personnes dans certains contextes. Mais il y a des bénédictions réservées aux prêtres — comme la bénédiction pascale des maisons.

Un diacre est obligé de porter la soutane ?

Faux. Le diacre porte la dalmatique à la messe, l’étole en diagonale (pas comme le prêtre). En dehors des célébrations, il s’habille normalement. Ce qui m’a toujours plu, c’est précisément cette discrétion. Je ne suis pas identifiable dans la rue. Je suis l’ingénieur, le voisin, le collègue — et aussi le diacre.

Il existe des diacres femmes dans l’Église catholique ?

Pas dans l’Église latine actuelle. La question fait l’objet d’études au Vatican depuis plusieurs années. Dans l’Antiquité, il existait des diaconesses aux rôles liturgiques et caritatifs. La Commission doctrinale vaticane n’a pas encore tranché. Pour l’instant, dans notre Église, le diaconat ordonné est réservé aux hommes.


Un message pour ceux qui se sentent appelés au diaconat

Un dernier mot pour quelqu’un qui se dit parfois : « Et si je demandais ? »

Ne pas attendre d’être certain. La certitude n’est pas le signe de l’appel. Dans la pratique, les hommes qui sont entrés en formation avec moi n’étaient pas tous convaincus au départ. Certains sont entrés par curiosité et ont découvert quelque chose de sérieux. D’autres sont entrés convaincus et ont hésité pendant trois ans avant l’ordination.

Ce que je dirais, c’est : parlez-en à votre épouse en premier, parce que sans elle, rien n’est possible. Parlez-en à votre curé, qui peut vous orienter vers le diocèse. Et laissez le processus de discernement faire son travail. Ce que j’ai trouvé dans la vie diaconale et le service pastoral dans notre communauté, c’est qu’on n’est jamais seul : le diaconat se vit en fraternité avec les autres diacres, et cette fraternité est une vraie ressource.

La dernière chose que je dirais : ne cherchez pas à imiter les prêtres. Le diacre est au service, pas au commandement. Si quelqu’un s’appelle par désir de prestige ou d’autorité, il se trompe de vocation. Ce qui nourrit dans ce ministère, c’est exactement l’inverse : le moment où un autre vous dit merci sans savoir ce que vous venez de traverser pour être là.


Michel Aubert exerce son ministère à la paroisse de Saint-Fons dans le diocèse de Lyon. Il est disponible pour des témoignages dans des groupes de discernement ou des retraites paroissiales, sur sollicitation du service diocésain du diaconat.