Homélies à relire

Homélie – dimanche 27 juin 2021 (13e – Année B) 

Quand nous prions, nous disons souvent : « Dieu tout puissant ». Alors on s’imagine Dieu qui crée la vie, qui façonne le monde, qui érige les montagnes… Dieu peut tout. Oui, Dieu est là dans son acte de création. Mais parfois je préfère le nommer « Dieu tout aimant ». Au fond, c’est peut-être la même chose puisqu’il crée par amour, mais cela m’est plus facile. Cela m’oblige à ne pas oublier que Dieu est amour. C’est important je crois parce que lorsque nous voyons la souffrance de tant de personnes autour de nous et dans le monde, nous pourrions être désespérés. Or, Dieu tout aimant nous dit bien que le Père n’oublie aucun de ceux-là et qu’il les rejoint dans leurs épreuves. Dieu se met à hauteur d’homme, au plus proche de nous, il se place parmi nous : Jésus est là, au coeur même de notre humanité pour nous dire que le Père nous aime d’un amour fou, jaloux, débordant. Il est là pour nous dire que le Père se laisse toucher par les souffrances  de chacun et les maux de notre temps. Il se laisse émouvoir par nos fragilités humaines et nos angoisses de ce qui vient. 

L’Evangile de Marc qui entremêle deux récits ce matin insiste sur ce contact-là, entre Dieu et notre vie. C’est une rencontre bien réelle, bien incarnée pourrions-nous dire, puisque Jésus est touché par la supplique de Jaïre autant que par la main de cette femme dont on ignore le nom mais qui dit la détresse de tant de femmes. C’est ainsi que la relation entre Dieu et nous se tisse : lorsque Jésus se laissant toucher par notre humanité nous touche à son tour par sa grâce divine. Cette relation entre Dieu et les hommes est autant intime qu’universelle puisque nous sommes, tous, invités à vivre une telle rencontre. 

Car à bien y regarder, Jaïre et cette femme, ces deux protagonistes n’appartiennent pas aux mêmes groupes sociaux, ne sont pas de statut identique, n’existent pas aux yeux du monde de la même manière. Pourtant l’un et l’autre, au coeur de leur foi, vivent cette même rencontre avec le Christ qui porte sur chacun un regard singulier, qui cherche à les connaître et à les reconnaître pour ce qu’ils sont : des personnes à part entière. L’un et l’autre ont su, non sans un peu d’audace, poser leur regard sur Jésus et ont reçu un regard d’amour en échange. Jésus Christ est venu pour nous remettre debout, pour nous relever dans notre dignité humaine et nous élever vers l’amour du Père. Autrement dit, il vient pour nous ressusciter. 

Et si nous avons été créés à l’image de Dieu comme le livre de la Sagesse nous le rappelle ce matin, c’est pour que, à l’image du Père, nous soyons capables d’aimer à notre tour. Comme la fille de Jaïre perdant la vie, comme cette femme exclue de toute vie sociale, le Christ nous appelle à l’existence pour aimer comme nous sommes aimés. Gratuitement, aimer. Dans la joie, aimer. Tout simplement aimer. Cet amour, nous l’avons reçu par abondance et nous sommes invités à le donner avec la même abondance. C’est le mouvement même de toute la vie du Christ que Saint Paul rappelle aux Corinthiens dans sa lettre : « lui qui est riche, il s’est fait pauvre, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté ». Et il précise : « il s’agit d’égalité ». Nous pourrions dire qu’il s’agit de l’égale dignité des fils et des filles de Dieu. Avec et par le Fils, nous recevons du Père cette même grâce de l’amour. Car de cet amour, nous avons tous besoin. De ce regard bienveillant, de cet encouragement, de cette consolation, nous avons tous besoin. Mais, chose extraordinaire, plus nous le donnons et plus cet amour se multiplie ; plus nous le partagerons et plus nous en vivrons. 

Ces deux récits entremêlés nous appellent aujourd’hui à nous interroger : à la suite du Christ, et de ses disciples présents à ses côtés ce jour-là, comment nous laissons-nous toucher par la souffrance de nos contemporains ? Comment relevons-nous dans leur égale dignité tant de femmes qui, parce qu’elles sont femmes, sont encore trop souvent exclues ou traitées inégalement ? Avec la même audace que Jaïre et cette femme, osons nous rapprocher un peu plus du Seigneur, osons lui demander de nous relever dans l’égale dignité des filles et fils de Dieu, osons lui demander de nous relever de nos endormissements mortifères pour nous et pour notre monde. Laissons-nous, à notre tour, toucher par la grâce de sa résurrection. Entendons les mots de « Dieu tout aimant » qui sont adressés à notre temps et à notre Eglise : « Talitha koum » – jeune fille, je te le dis, lève-toi ! 

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 20 juin 2021, 12e dimanche du Temps ordinaire (Mc 4) 

En cette fin d’année scolaire, au moment des bilans et des relectures, nous pouvons nous interroger : quelles sont mes tempêtes intérieures, mes colères, mes coups de gueule pour ces mois passés ? Qu’est-ce qui m’effraie ? Autres questions qui, me semble-t-il, nous interrogent : qu’est-ce qui m’apaise ? Ou plutôt qui m’apaise ? Dans cette année, si particulière, que nous venons de vivre où le doute et la peur nous ont assaillis, à quoi, à qui, me suis-je fié ? 

Au Christ, évidemment. Personnellement, je me suis raccroché à lui. Je lui ai fait confiance. J’ai gardé le cap alors qu’au boulot je vivais des réorganisations incessantes et pas toujours confortables. Alors que pendant plusieurs mois en télétravail, comme des millions de personnes, j’ai mesuré que le travail c’est aussi du lien social. Avec le Christ, j’ai gardé le cap alors que, comme tout le monde, j’ai angoissé en écoutant les média qui de jour en jour comptabilisaient le nombre des victimes, et cela jusqu’à accompagner un collègue dans un épisode dépressif suicidaire. Alors oui, je me suis fié au Christ, à la force de sa Parole, à sa pertinence dans la crise que nous vivons. Dans l’épreuve, j’ai risqué ma foi ou plutôt j’ai vécu dans l’espérance. Vous le savez, l’espérance est symbolisée par une ancre : cette vertu nous empêche d’être emportés en pleine tempête, elle nous retient. 

Mais je me suis fié à autre chose. Non pas au Professeur Raoult, mais à vous communauté chrétienne de Saint Fons et Feyzin. Avec vous, parmi vous, mes craintes ont été apaisées car j’ai vu notre capacité d’adaptation et de résilience. Alors que nous cherchions à tâtons comment renouveler notre manière de faire Eglise, je nous ai vus oser essayer autrement et, comme les disciples, « passer sur l’autre rive ». Et si nous avons tous été surpris par l’ampleur de la tâche, devant s’ajuster sans cesse aux circonstances imposées par le diocèse et les autorités sanitaires, c’était pour prendre notre part à ce défi commun, pour prendre soin les uns des autres. 

Depuis septembre, nous avons connu une réorganisation paroissiale : plus de curé (mon Dieu !), mais une coordinatrice pastorale, Maryline, que je tiens à remercier tout particulièrement. Tu as tenu bon, malgré les vents contraires et les vents de côté. Je me rends bien à l’évidence que nous n’avons pas su partager avec toi, avec l’EAP, avec les prêtres, avec toute notre communauté, la charge qui t’incombait. Sûrement nous avons manqué de temps, de rencontres autrement que par Zoom, et même de préparation en amont pour que ce projet se vive au mieux. Avec les membres de l’Equipe Pastorale, nous avons bien compris que tout ne se ferait pas en une année, et que nous-mêmes nous avions besoin de temps pour travailler autrement aux projets pastoraux, pour décider ensemble de la conduite de notre ensemble paroissial. Vous vous en doutez, la synodalité que le Pape François appelle de ses voeux pour l’Eglise ne se fera pas en quelques mois (surtout en temps de pandémie). Peut-être, néanmoins, ces derniers mois, avons-nous essayé de faire Eglise en étant, un peu plus, des femmes et des hommes coresponsables de notre communauté chrétienne, et je dirai même de notre communauté humaine. Nous avons essayé d’être un peu plus, et ensemble, des disciples-missionnaires pour signifier que tout ne joue pas dans nos liturgies, mais aussi dans nos fragilités et nos solidarités quotidiennes, dans nos diversités et notre fraternité ordinaire. Et les exemples sont nombreux : collectes de nourriture, coups de téléphone et visites aux malades et aux personnes âgées, dialogue avec nos voisins d’autres confessions, etc. 

Alors oui, nous sommes surpris par la route qui nous reste à parcourir. Chemin faisant, nous découvrons que le Christ nous attend finalement un peu plus loin, toujours ailleurs, là où nous ne l’avions pas envisagé. Pour ma part, cela fait 5 ans que je suis prêtre avec vous. Avec vous mais pas uniquement pour vous. Vous le savez, il y a bien des manières d’exercer le ministère de prêtre dans l’Eglise parce qu’aucune ne peut signifier à elle seule le ministère-même de Jésus Christ. C’est une conviction forte pour moi. Et c’est pour cela que je me réjouis de la belle équipe de prêtres au service de nos communautés. Nous avons nos forces, et comme chacun de vous, nous avons aussi nos faiblesses. Pour une grande part, ma semaine se passe au travail. Là où l’évêque de la Mission de France m’a envoyé au nom de l’Eglise. Si j’ai choisi de répondre à cet appel, c’est pour lui, le Christ. Pour sa manière extraordinaire de parler au coeur inquiet des hommes et des femmes de notre temps. Pour répondre à leur curiosité sur le monde inconnu de l’Evangile, pour partager avec eux qu’il est bon et heureux de cheminer entre frères et sœurs au sein d’une communauté comme la nôtre. C’est pour cela que j’ai choisi d’être missionnaire : pour signifier par ma présence, comme prêtre au milieu de mes collègues, que leur vie aussi est rejointe par la parole apaisante du Christ et que l’Eglise se soucie d’eux. 

Ces dernières années, et cette année passée en étant simplement prêtre auxiliaire (c’est-à-dire littéralement « qui aide ») m’ont rempli de joie. Peut-être ne l’ai-je pas assez partagé, reversé dans l’action de grâce le dimanche avec vous… Mais soyez-en sûrs, ce qui m’a permis de traverser les premières années parfois tempétueuses de mon ministère, et le cyclone de cette dernière année, ce qui m’a permis chaque jour de partir au travail pour y vivre l’Evangile, c’est le Christ et c’est vous.

Depuis plusieurs années, avec les prêtres de la Mission de France, vous avez vécu des hauts et des bas. Cette année qui s’achève n’échappe pas à ce bilan selon moi : des peines et des joies. Aujourd’hui, dans notre liturgie, nous avons surtout choisi de mettre en avant nos joies, mais n’oublions pas tout le reste et remettons-le bien volontiers entre les mains du Seigneur qui saura bien en faire quelque chose. Il a un certain talent pour recycler et transformer… 

En tous cas, ce qui nous a été donné de vivre au cours de cette année ô combien singulière, nous pouvons le voir comme l’opportunité pour notre ensemble paroissial de se situer au coeur-même de la vie de l’Eglise qui est à Lyon. Suite à l’appel de Mgr Dubost, alors administrateur du diocèse, et avec deux autres paroisses, nous avons tenté de redécouvrir la responsabilité de chaque baptisé, et pas seulement celle des prêtres. Ce que nous avons essayé de vivre, tant bien que mal, nous ne l’avons pas fait pour nous-mêmes, nous n’avons pas orgueilleusement et « quoi qu’il en coûte », tenu tel ou tel rendez-vous, telle ou telle habitude ou messe parce qu’il fallait le faire, parce que cela s’est toujours fait ainsi… Ici comme dans d’autres communautés chrétiennes, nous savons bien que l’Eglise est appelée à renouveler son mode de présence et son organisation en faisant une plus grande place aux baptisés pour rendre compte de l’égale dignité des enfants de Dieu. Nous savons bien que l’Eglise n’est pas faite pour elle-même, qu’elle ne chemine pas sur terre pour s’annoncer elle-même. Mais parce que nous cherchons sans cesse à témoigner d’un Autre, de celui qui sait parler aux foules et mettre le calme dans nos coeurs parfois tourmentés. En lui, comme le dit Saint Paul, « nous sommes des créatures nouvelles ». 

Je fais un voeu ce matin : n’ayons pas peur de la nouveauté, de ce qui change en nous et autour de nous. Après cette année de crises, après une année où nous avons tenté, sûrement maladroitement, de chercher une nouvelle manière de faire Eglise, et pour l’année qui vient, ne nous regardons pas les uns les autres de manière simplement humaine, ne regardons pas notre communauté de manière simplement humaine. Regardons-nous avec les yeux du Christ ressuscité. Comme Paul le lance aux Corinthiens, portons un autre regard, un regard empli d’espérance : « le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau est déjà né. » Bonne fin d’année à tous. 

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 30 mai 2021, fête de la Trinité (Mt 28) 

Pâques, Ascension et dimanche dernier Pentecôte. Depuis deux mois nous avons vécu ces fêtes et voilà désormais le temps ordinaire qui s’ouvre de nouveau devant nous, le temps du quotidien, celui de la mission, de l’Eglise, de l’Evangile. Aujourd’hui où nous fêtons Dieu Trinité, nous célébrons Dieu tel qu’il se révèle à notre humanité, tel qui s’est manifesté dans notre monde et qui, chaque jour, continue de se rencontrer à la fois comme Père, et comme Fils, et comme Esprit. 

Un seul Dieu qui est Trinité : à première vue il semble difficile de dire que 1 = 3 !? Et pourtant Dieu se révèle ainsi : en nous surprenant, en défaisant tous nos modèles, toutes nos logiques de calculs. Ce n’est pas pour nous embrouiller, peut-être pour nous empêcher de penser que nous avons déjà tout compris… Mais ne voyons pas Dieu comme une équation à résoudre : Dieu Trinité, cela relève du mystère, un mystère qui nous fait du bien ! 

Nous l’avons entendu dans la lecture du Deutéronome, les temps anciens peuvent cependant nous aider à découvrir quelque chose de ce mystère. Oui, nous pouvons relire notre vie déjà vécue, plus ou moins longue, et y trouver, y reconnaître les manifestations de l’amour de Dieu Père : tant de moments où sa tendresse et sa miséricorde étaient avec nous comme soutien. Et au moment où nous nous tournons avec espérance vers la sortie de la crise, nous pouvons reconnaître Celui qui était là, à nos côtés, au cours de ces derniers mois. 

Nous pourrions aussi nous réjouir d’être invités à participer à ce mystère en nous faisant proches des plus petits. C’est là que quelque chose de Dieu se révèle, c’est dans cette fraternité toute humaine que nous pouvons nous rapprocher du Fils. Alors quand cette semaine nous découvrons dans les médias que près de deux millions de personnes sont touchées par la grande pauvreté en France, comment réagissons-nous ? Comment reconnaissons-nous en eux un rendez-vous avec le Christ ? 

Enfin, pour discerner quelque chose du mystère de Dieu Un et Trinitaire, nous pourrions tenter de vivre chaque jour nouveau en recherchant, dans les signes des temps, les marques de son Esprit. Nous le croyons agissant en chaque femme, chaque homme de bonne volonté. C’est lui qui nous pousse là où nous ne pensions pas aller, c’est lui qui nous fait sortir de nos endormissements et de nos peurs. C’est lui qui nous fait entrer dans l’élan même de Dieu. 

Bref, Dieu Trinité n’en finit pas de nous aimer et de nous appeler à le rejoindre. Dans notre vie, Dieu se conjugue autant au passé, au futur, qu’au présent. Ce qui le caractérise, ce qui nous permet de le reconnaître, c’est son amour. Dieu est amour ; et il nous invite bel et bien à nous mêler à son amour : avec tendresse, à le nommer lorsque nous l’appelons Abba – Père ; avec joie, à le reconnaître Vivant parmi nous ; avec audace, à participer à son œuvre de création portés par son Esprit. Et si le temps que nous vivons est encore traversé de doutes et de questions, c’est précisément là que Dieu Trinité nous appelle, nous chrétiens, à être des fils, des frères, des envoyés. 

Dieu est Père, et Fils, et Esprit. Ce mystère, nous pouvons en observer quelque chose dans le travail de certains artistes, dans des tableaux, des icônes, des vitraux… La manière dont Dieu est parfois représenté peut nous aider. Une des plus célèbres images est l’icône peinte au XVe siècle par un moine russe : Andreï Roublev. Dans cette icône, le Père, le Fils, l’Esprit échangent un regard. Dieu est en lui-même ‘relation’, Dieu Trinité est mouvement d’amour. Et Dieu est tellement mouvement d’amour qu’il déborde de lui-même, il se donne, il se répand, il se partage. Et nous sommes, tous, invités à nous mêler à cette communion, à entrer dans le mystère de cette relation. 

Ici ou là, nous pouvons être interrogés : « Qui est Dieu ? – C’est quoi la Trinité ? » Nous ne pouvons pas répondre avec une définition toute faite. Même les meilleurs théologiens, qui essayent de nous aider à avancer, reformulent sans cesse leur réponse. Bien sûr, nous pouvons citer l’Ecriture : « C’est le Seigneur qui est Dieu, là-haut dans le ciel comme ici-bas sur la terre.» (Dt 4) Ou encore : « La terre est remplie de son amour. » (Ps 32) Bien plus encore, nous pouvons témoigner. Nous pouvons dire que Dieu est une rencontre, Dieu est celui qui vient à nous, celui qui se dévoile fidèlement présent parmi nous. Il est à la fois le tout-autre, et le tout proche. Comme les disciples dans l’Evangile de Matthieu, nous pouvons nous risquer dans cette aventure de l’amour. Etre envoyés « au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit », c’est être envoyés ensemble dans un même mouvement d’amour.

P. Guillaume Roudier

Homélie – dimanche 23 mai 2021, fête de Pentecôte (Ac 2, 1-11//Jn 15, 26-16, 15

Souvenez-vous du début de la Bible, de la Genèse : « Au commencement était le Verbe… et l’Esprit planait au-dessus des eaux. » Dieu façonne le monde selon sa Parole et par son Souffle créateur (πνευμα). C’est à partir de là que tout a commencé, c’est de là que nous venons, c’est de là que nous partons. D’un tas de poussière informe, Dieu a façonné un tout. D’un « tohu-bohu » originel, il a fait un monde de vies. Et son travail de création, le Seigneur le poursuit. Aujourd’hui, des hommes déformés par la peur, malmenés par les angoisses des crises que nous vivons, il fait des hommes nouveaux, des témoins d’espérance, des messagers de paix, des bâtisseurs d’amour. Il donne sens à notre vie. 

Si nous cheminons encore dans un clair-obscur sans toujours savoir ce qui se dessine à l’horizon, nous sommes invités à nous laisser rencontrer par la vie qui vient de Dieu et plus encore habiter par son Souffle. Oui, n’en doutons pas, l’Esprit nous dépoussière. L’Esprit fait le ménage dans notre vie pour que l’amour, et rien que l’amour, y demeure. L’Esprit fait de nous des êtres étonnants, des êtres capables d’aimer Dieu, et en même temps capables d’aimer l’humanité toute entière.  

Le récit des Actes des apôtres le raconte, ceux qui ont peur, ceux qui sont enfermés dans la peur, vont être soufflés par la joie de l’amour universel. Rien ne pourra être retenu, tout va se transformer. Quelle aventure ! Après les années dans le désert pour le peuple sorti d’Egypte, après la nuit de Pâques pour les disciples, Pentecôte est l’ultime passage : celui de la peur à la joie, celui de l’entre-soi vers la multitude. C’est le temps de l’Eglise, le temps de la mission. 

Dans l’histoire du peuple de Dieu, le récit de Babel illustrait notre tentation humaine à vouloir tout uniformiser, nous élever, tout maîtriser. Animés par l’Esprit de Dieu, en cette fête de la Pentecôte, c’est tout autre chose : nous choisissons la diversité, nous acceptons de devenir serviteur de la Parole, nous nous réjouissons de nous laisser faire par l’inattendu. Cet inattendu nous surprend, et les marins le savent bien, le vent peut venir de n’importe où : de face, de travers, de derrière. Aussi, Dieu peut nous pousser, nous renverser, nous attirer. Le vent souffle où il veut… Ce qui est certain, c’est que nous avons à nous déplacer, à voir le monde autrement. 

La grande chance de l’humanité aujourd’hui est de connaître l’immensité du monde dans sa diversité, un mélange incroyable de peuples, de religions, de dons. Tout cela entremêlé. Voilà ce qu’est la belle fête de Pentecôte : la fête des peuples de Dieu ! Et c’est précisément là que nous sommes envoyés, à cette heure favorable. Car c’est bien ce monde, cette réalité tout entière qui est appelée à devenir le Royaume de Dieu. Mais ce monde où l’Esprit nous envoie n’est pas forcément au loin, de l’autre côté de la Terre. Autrefois les grands missionnaires le pensaient et ils partaient en Asie ou en Amérique du Sud. Aujourd’hui, pour nous, le monde auquel nous sommes envoyés commence ici, dans nos quartiers avec nos voisins, au travail avec nos collègues, à l’école avec nos copains. 

Ici et là, nous pourrons compter sur les dons de l’Esprit : la sagesse, qui nous fait goûter la présence de Dieu en toute chose. L’intelligence des Écritures, qui nous permet l’interprétation des signes des temps. La science, qui nous permet de reconnaître Dieu à l’oeuvre dans la nature et dans l’histoire. La force, qui nous donne la persévérance dans l’épreuve et le courage du témoignage. Le conseil qui nous guide dans le discernement spirituel et nous permet de nous ajuster à ce qu’il convient de faire. La piété, ce lien qui donne un sens à toute notre vie, qui nous fait entrer dans la tendresse de Dieu en nous rendant proche les uns des autres. La crainte, c’est-à-dire l’humilité, la conscience de l’infinie distance entre Dieu et nous. 

L’Esprit nous guide, soyons dans la paix et la joie. Je le redis, la Pentecôte, c’est le temps de l’aventure missionnaire, le moment où nous sommes envoyés pour témoigner : témoigner c’est-à-dire rendre compte de notre foi, de notre espérance, de l’amour de Dieu ; témoigner c’est aussi constater que l’Esprit est déjà à l’œuvre ici et maintenant. Oui, au milieu de nous se tient celui que nous ne cessons de découvrir. Voilà de quoi nous réjouir ! Tout à l’heure, à la fin de cette célébration, nous le vivrons ensemble, nous serons envoyés, soufflés par le Vent de l’Esprit : « Chacun à l’écoute des autres, et tous à l’écoute de l’Esprit Saint » comme nous y invite le Pape François.

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 16 mai 2021, 7e dimanche de Pâques (Jn 17,11-19)

Nous venons d’entendre une partie de la grande prière de Jésus qui précède son arrestation : « la grande prière sacerdotale ». Cette prière adressée par le Fils au Père concerne ses disciples, « ceux qui sont là » avec lui. Et à travers eux, c’est déjà le monde entier qui est évoqué, une multitude d’hommes et de femmes à qui ils vont bientôt être envoyés, et nous avec eux. Oui, cette prière nous place précisément au seuil de la Pentecôte à venir, et c’est bien de la mission dont il est déjà question : la mission des disciples que le Christ va envoyer dans le monde, à sa suite. 

Nous pouvons néanmoins être étonnés de cette distinction forte chez Saint Jean : « ne pas appartenir au monde… » Ne pas appartenir au monde ne signifie pas ne pas avoir les pieds dans le monde, cela ne signifie pas ne pas connaître le monde, mais plutôt ne pas s’y confondre, ne pas s’y perdre, ne pas lui être dépendant… « Car le monde n’est pas toujours un obstacle à prier pour le monde, comme l’écrit Madeleine Delbrêl. Si certains doivent le quitter pour le trouver et le soulever vers le ciel (elle évoque là les moines et moniales), d’autres doivent s’enfoncer en lui pour se hisser, amis avec lui, au même ciel. » Ne pas appartenir au monde mais donc plutôt s’y enfouir, le fouler, s’y mêler pour le faire tout entier entrer au Ciel. Être envoyés dans le monde, pour le monde, à la suite de Jésus de Nazareth, c’est déjà faire advenir le Royaume ici et maintenant. 

Pour les disciples envoyés, c’est dans leur rencontre avec le monde que tout va précisément se jouer ; c’est dans leur témoignage que tout va se mêler : à la fois la Parole de Celui qui les envoie, et la parole de celles et ceux qu’ils vont rencontrer ; à la fois l’Evangile, et les histoires humaines. Oui, le Christ envoie au monde ceux qu’il appelle ses amis pour qu’à l’échelle de leur vie, dans chacune de nos vies, l’extraordinaire de Dieu puisse se rencontrer dans l’ordinaire des jours. L’extraordinaire de Dieu et l’ordinaire des jours, l’un et l’autre intimement mêlés à l’échelle de nos vies de disciples, à l’échelle de notre communauté chrétienne au coeur de la ville. Comme le font résonner les Actes des apôtres et la lettre de Jean, c’est à cette vie fraternelle et juste, c’est-à-dire ajustée au monde, dans la fidélité à l’Evangile, que nous sommes envoyés. 

Et c’est parce que non seulement le Fils sait la difficulté de cette tâche mais qu’il connaît aussi sa valeur, qu’il nous confie au Père : « pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes » dit-il. Oui, il sait la difficulté parce qu’il connaît le cœur hésitant de ses amis ; mais il connaît aussi la valeur de cette vérité car lui est parfaitement uni au Père qui l’a envoyé. « Comme nous-mêmes… » : voilà bien la comparaison qui nous rappelle à quelle image nous sommes faits, à quoi nous sommes appelés « comme lui ». Oui, cette relation unique entre le Père et le Fils, nous sommes appelés à la découvrir ; et même plus, à y participer, avec tout ce qui fait notre humanité. Autrement dit, cette prière du Fils au Père vient nous placer précisément là, dans l’intimité de Dieu, au milieu de Dieu. Nous pouvons y entendre l’invitation à faire de nos vies de disciples, de nos vies mêlées, un langage nouveau pour témoigner de la Bonne Nouvelle, pour dire et pour vivre cet amour de Dieu : « Dieu est amour », nous dit Saint Jean. 

Et je finis en citant à nouveau quelques mots de Madeleine Delbrêl : « Jésus, partout, n’a cessé d’être envoyé. Nous ne pouvons pas faire que nous ne soyons, à chaque instant, les envoyés de Dieu au monde. Jésus en nous ne cesse pas d’être envoyé, au long de ce jour qui commence, à toute l’humanité, de notre temps, de tous les temps, de ma ville et du monde entier. » 

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – jeudi 13 mai 2021, Ascension du Seigneur (Lc 1, 1-11 ; Mc 16, 15-20)

Dans le récit des Actes des apôtres, attribués à Luc, le dernier entretien des disciples avec Jésus se passe au cours d’un repas. Ce n’est pas anodin. Le repas partagé avec Jésus est ce lieu, ce moment où quelque chose de Dieu se donne à voir, à toucher, à goûter, à rencontrer. Le repas, c’est là où tout a commencé pour Jésus : souvenez-vous du premier miracle, à Cana en Galilée. Là où tout s’est noué : souvenez-vous du soir de la Cène, à Jérusalem. Là où tout s’est révélé : souvenez-vous de cette auberge près d’Emmaüs… Et aujourd’hui, à Saint-Fons comme à Feyzin, c’est encore un repas qui nous rassemble et auquel, vous les jeunes qui faites votre première communion, vous êtes conviés. 

Pour vous, comme pour chacun des membres de notre communauté, il nous aura fallu quarante jours pour nous préparer à cette fête de l’Ascension. Quarante jours depuis la résurrection de Jésus, ce n’est pas sans nous rappeler d’autres temps de quarante jours ou de quarante années… Quarante jours d’apparitions et de révélations. Quarante jours pour re-susciter en nous l’espérance et nous préparer à ce qui vient. Temps du repas, temps d’attente et de transformation, temps d’élévation, ce récit de Luc est donc hautement symbolique. Et nous retrouverons ainsi, dans l’évangile de Marc, ce qui donne sens à notre vie, pour nous qui marchons à la suite des premiers apôtres : l’envoi. 

« Allez, proclamez. » Mais les disciples, loin d’être directement « envoyés en mission » dans le récit de Luc, reçoivent l’ordre d’attendre : ils n’ont pas à prendre l’initiative de ce qui commence. Il leur faut en revanche se tenir prêts pour recevoir le Souffle qui les transformera et les enverra. Car lui seul peut les porter plus loin que les murs de Jérusalem, au-delà de la délivrance de la servitude romaine. Lui seul, l’Esprit du Fils assis à la droite du Père, peut les mener, peut nous mener réellement vers le Royaume. Lui seul peut nous porter et nous envoyer au monde. 

Si comme les apôtres nous sommes appelés à être les témoins, les acteurs du Royaume annoncé, sachons donc reconnaître que ce ne sera pas de notre propre fait, à cause de nos compétences ou de notre mérite, mais bien grâce au souffle, à l’élan donné par l’Esprit. Avec beaucoup d’humilité, sachons nous mettre sous la conduite de l’Esprit qui nous est promis. Humilité, cela n’a-t-il pas à voir avec l’humus, cette terre fertile, cette argile féconde dont nous sommes faits et qui prend vie par le Souffle de Dieu ? L’humilité des disciples du Christ est nécessaire, surtout dans ce temps que nous vivons où nous redécouvrons combien nous ne maîtrisons pas tout. 

Comment ne pas noter, également, que l’envoi par Jésus aujourd’hui s’adresse à une communauté. Oui, cette annonce est faite aux onze, à eux réunis, sans qu’apparaisse la moindre individualité. C’est ensemble, dans cette diversité unifiée, qu’ils porteront le vrai témoignage au monde. Pour notre communauté chrétienne, ici rassemblée dans une belle diversité d’âges, d’origines, de métiers, d’engagements sociaux, de forces et de fragilités, je trouve que cela peut nous inspirer. Nous savons combien chacun est attendu, combien chacun et chacune est appelé à se mettre au service de tous.  

En effet, si nous ne souhaitons pas rester attachés à ce qui s’en va, « les yeux fixés sur le ciel », nous sommes bel et bien appelés à considérer désormais ce qui vient et qui est devant nous. Oui, pourquoi rester là à regarder le ciel sinon pour essayer de voir passer Thomas Pesquet dans la Station Spatiale Internationale ? Pourquoi chercher ailleurs ce qui est en train d’advenir ici et maintenant ? Contemplons notre terre, regardons ces visages d’hommes et de femmes qui nous entourent. Une fois le repas partagé, c’est là que nous serons envoyés, ensemble, par l’Esprit pour témoigner dans toute la Création, « jusqu’aux extrémités de la terre ». 

Pour cette mission, nous ne serons pas seuls. L’Esprit, que nous fêterons bientôt à Pentecôte, nous est annoncé. Nous pouvons être rassurés. Si le Fils est assis à la droite du Père, il n’est pas pour autant absent de notre monde, il ne s’éloigne pas de nos vies. Si la nuée dont parle Luc le soustrait au regard des apôtres, ce n’est que pour mieux considérer désormais ce qui vient et qui est devant nous : le monde, dans lequel il nous appelle à témoigner. Jésus, par son ascension auprès du Père, n’a de cesse de « travailler avec nous » à la construction de son Royaume qui déjà se devine dans notre commune espérance. 

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 18 avril 2021, 3e dimanche de Pâques (Lc 24, 35-48)

Nous sommes toujours dans le temps pascal, dans le temps de la fête où la Bonne Nouvelle de Pâques, celle de la Résurrection, ne cesse de mettre la joie dans nos cœurs. Dimanche dernier, comme Thomas, nous avons pourtant redit notre incrédulité face à tout cela, et combien nous comptions sur la miséricorde de Dieu pour nous aider à croire que c’est bien à notre temps, à notre monde que cette Bonne Nouvelle est adressée. 

Aujourd’hui, c’est encore bien elle, cette Bonne Nouvelle qui se fait entendre dans le témoignage de ces disciples qui rentraient d’Emmaüs : le Seigneur ressuscité s’est fait reconnaître par eux à la fraction du pain ! Autrement dit, dans ce geste de partage, le Seigneur s’est donné à voir. Et c’est encore dans un partage, par leur témoignage, que le Seigneur de nouveau se rend présent, là, au milieu d’eux. C’est là que sa parole devient annonce de la paix. Etonnant donc que cette présence les trouble ! Effrayés, les disciples se réfugient dans l’imaginaire, dans un autre monde, celui des esprits. Mais il s’agit bien de notre monde, et il s’agit bien de Jésus, celui qu’ils ont suivi, celui qu’ils ont touché, celui qui se donne encore à voir et à toucher. Celui qui est ressuscité est bien là, devant eux. Ils n’osent pas encore y croire. 

« Avez-vous ici quelque chose à manger ? » Jésus a faim. Ils lui remettent un morceau de poisson grillé, part de la nourriture déjà prête pour eux. Quoi de plus normal, pour ce corps empli de vie nouvelle, que de manger, que de partager la faim de ces hommes ? Lui qui se donne à nous, il a faim de ce qui vient de nous, comme il avait déjà soif de ce que la Samaritaine pouvait lui donner à boire au bord du puits. Il désire tant partager notre table ! Oui en ce geste, ce sont déjà les prémisses de notre communion avec lui, tel que nous le vivrons au cours de notre eucharistie. 

Et c’est ainsi, par Jésus ressuscité, présent parmi eux, que les disciples entrent dans l’intelligence des Ecritures. Ce n’est donc pas une expérience seulement intellectuelle, ni même spirituelle, mais corporelle, nous pourrions dire également incarnée. Ce faisant, Jésus incorpore les disciples à ce qui fait désormais son corps, à sa résurrection. Ils deviennent, nous devenons membres du corps du Christ, membres de son Eglise. Et c’est pourquoi le temps pascal est véritablement le temps de la joie des baptisés. 

Evidemment, nous sommes encore emplis de craintes, de doutes, d’angoisses pour ce qui est et ce qui vient. Nous aimerions tant que les choses soient différentes. Car si les événements du monde nous dépassent, si l’horizon n’est pas clair, comment avancer en confiance ? Comme les disciples d’Emmaüs, nous aurions bien envie de sortir, de courir vers nos compagnons, les retrouver, leur raconter, partager un repas… Nous aimerions si simplement vivre et témoigner de notre joie. Mais le confinement, les restrictions que nous connaissons, compliquent un peu les choses. 

Pourtant, que cela soit sur les routes d’Emmaüs ou dans le secret d’une maison confinée, nous croyons que le Ressuscité y est présent, c’est là qu’il est à rencontrer aujourd’hui. Pas dans un autre monde imaginaire ou regretté, mais dans notre monde. C’est là qu’il nous appelle à témoigner de notre foi et de notre espérance. Oui, Jésus, par sa vie, sa mort et sa résurrection, par ce qu’il révèle et accomplit de l’Ecriture, nous enracine là, dans le monde. Il nous met en lien avec l’aujourd’hui.

Pour ma part, c’est ainsi que j’ai présenté mes meilleurs voeux à mes amis musulmans pour cette période de Ramadan qui commençait mardi, que j’ai visité hier un ami hospitalisé pour dépression grave, que j’évoquerai jeudi prochain la Journée mondiale de la Terre avec mes collègues… Souvenez-vous dans le Psaume que nous avons entendu : « Beaucoup demandent : ‘Qui nous fera voir le bonheur ?’ » Et ce qui suit : « Sur nous, Seigneur, que s’illumine ton visage ! » Oui, les occasions pour porter le visage du Ressuscité ne manquent pas, malgré nos masques. 

Et que dire de nos assemblées ? Sinon qu’elles nous sont une grande joie, chaque dimanche, lorsque nous nous retrouvons pour nous ouvrir ensemble à l’intelligence des Ecritures, pour partager la table de l’eucharistie. Oui, il est bon que nous prenions le temps de rendre grâce dans cette joie pascale qui finalement nous enverra ensemble pour témoigner et annoncer au monde, à la suite du Christ ressuscité : « La paix soit avec vous ! » 

 P. Guillaume ROUDIER 

Homélie du dimanche 3 avril 2021, jour de Pâques (Jn 20, 1-9)

C’est un nouveau jour. Un jour de plus, un jour qui semble bien ordinaire et qui commence comme tous les autres. Un jour qui, pour Marie Madeleine, débute sans Jésus. Oui, la veille, Jésus est mort sur la croix. Et toutes ces promesses de l’Ecriture, tout ce qui faisait la foi de cette femme, de ces femmes et de ces hommes qui le suivaient, tout cela semble donc avoir été vain. Leur espoir de voir le Roi des Juifs se lever contre l’oppression, la souffrance, le désespoir, tout cela semble mort avec Jésus. La haine et l’injustice, le mensonge et la peur semblent avoir eu le dernier mot. 

Marie Madeleine est bel et bien confrontée à la mort et au non-sens de tout cela. Voulant porter les soins rituels sur le corps de Jésus, voulant sûrement le toucher une dernière fois, elle retourne au tombeau pour embaumer son corps. Mais la pierre qui fermait le tombeau a été enlevée, et de même le corps de Jésus, lui aussi, a été enlevé. Au chagrin de la mort de Jésus se rajoute maintenant l’incompréhension. Le corps a été enlevé. 

C’est alors qu’une parole se fait entendre dans notre monde, un murmure, une question : « On a enlevé le Seigneur du tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. » Voilà que ces quelques mots viennent tout changer. En courant vérifier par eux-mêmes, peut-être que Pierre et Jean commencent à se remémorer, et à comprendre, ce que Jésus leur avait annoncé : qu’il devait mourir pour ressusciter. Voilà que le témoignage de cette femme, ces quelques mots, cette course vers l’espoir, voilà que par eux tout commence. Et d’ailleurs, ce n’est pas sans nous rappeler un autre commencement, quand déjà une femme, Marie, la mère de Jésus, avait osé dire « oui ». Ici, Marie de Magdala, « apôtre des apôtres », est la première à courir, la première à ne pouvoir retenir pour elle ce qui est en train de se passer : l’espérance habite désormais notre terre. 

Oui, c’est maintenant que tout commence. Car la mort de Jésus sur la croix n’a jamais été annoncée comme un terme, mais comme un passage (pessah en hébreu signifie passage). Et sa résurrection n’est sûrement pas la fin de l’histoire, au contraire, c’est le début de notre histoire. Quelle chose extraordinaire ! Quel retournement ! Voilà qu’un simple matin, en Judée, vient tout changer. Un peu comme pour vous qui allez recevoir ce matin le baptême à Saint-Fons. C’est un jour d’apparence bien ordinaire et pourtant le reste de votre vie en sera transformé. Désormais, votre histoire va être toute entière orientée vers Jésus-Christ ressuscité ! C’est en lui que vous allez être baptisés. C’est lui qui vient demeurer en vous, et vous en lui. 

Mais alors que faire de la question de Marie Madeleine ? Où a-t-on déposé le corps du Seigneur ? Si Jésus n’est pas là, c’est qu’il est ailleurs ! Où le trouver ? Avec vous qui êtes baptisés ce matin, avec votre foi qui vient renouveler notre foi, il nous faut changer notre regard, cesser de le chercher là où nous le pensions mort pour découvrir que le Vivant nous attend ailleurs. Comme Marie Madeleine, comme Pierre et Jean, Jésus nous fait courir. Il nous envoie dans le monde pour voir, et pour croire, pour témoigner qu’en même temps que son tombeau, ce sont nos ténèbres qu’il a vaincus. En même temps que Jésus s’est levé, il nous appelle à le suivre, debout, en ressuscités ! 

Evidemment, dans les circonstances que nous connaissons, il est bien difficile de croire que les jours d’angoisse et de peine sont terminés. Il est difficile de quitter nos mines de Carême en restant confinés chez soi ! Comment croire qu’il serait là, présent sur le visage du plus jeune qui peine à rester à la maison alors que le soleil l’appelle à rejoindre les copains dehors ? Là, présent sur le visage du plus âgé qui peine à rester seul quand bien même il a été vacciné ? Là, présent sur le visage du plus malade qui peine à respirer dans sa chambre d’hôpital ? Là, présent sur le visage du travailleur qui peine à croire que son activité va perdurer ? 

Comment croire qu’il est présent sur tous ces visages ? Peut-être, comme vous qui allez être baptisés, sommes-nous invités à laver nos yeux, à changer notre regard et à parcourir ce jour, et l’horizon de tous ces jours à venir, pour y reconnaître le Ressuscité qui nous y attend. Oui, nous pourrions répondre à cette belle invitation du pape François quand il évoque ses souvenirs argentins et cette tradition pascale des grands-mères qui emmènent les enfants se laver les yeux pour qu’ils aient le regard du Christ ressuscité : « Ne vous lassez jamais de renouveler votre regard. Le regard ouvre à l’espérance » nous dit-il.  

Croire en Jésus ressuscité, c’est passer de la crainte à la confiance, vivre ce passage de la peur à la paix, de la fermeture à l’ouverture, de l’attendu à l’inattendu. Comment pourrions-nous croire sans changer notre regard sur le monde ? La résurrection de Jésus est un appel à nous mettre en marche dans ce monde, à le chercher, à le rejoindre sur nos routes humaines, là où il nous précède, en Galilée, au carrefour des nations. Peut-être ces jours devant nous, si incertains et si pesants, apparemment si ordinaires, vont-ils finalement révéler le mystère extraordinaire de Dieu parmi nous ? Car depuis ce petit matin en Judée, l’espérance nous est offerte et c’est cela la joie de Pâques !  

P. Guillaume ROUDIER

Homélie du Jeudi 1er avril 2021, Célébration de la Cène (Jn 13, 1-15)

Nous voilà à quelques heures de cette nuit si particulière que nous connaissons bien. Depuis la nuit de la crèche à Bethléem, le temps a passé mais le geste de Dieu envers notre humanité demeure le même : il nous signifie son amour. Étonnamment, au cours de ce repas dont nous célébrons le mémorial, Jésus ne va pas parler de « mort » mais de «passage ». Passage d’un lieu, « le monde », à quelqu’un, « son Père ». Evidemment, nous connaissons la suite du récit mais ce qui est à entendre dans ces quelques lignes ne se situe pas dans les prémices de la croix, mais au-delà : « Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. » (Jn). D’ailleurs en grec, ces mots ne désignent pas une fin, plutôt une direction : « il les aima vers le terme », c’est-à-dire dans le sens de ce qu’il est en train d’accomplir avec eux et pour eux depuis sa venue. Ce n’est pas un point final, mais un sens, une orientation. 

Et si on pense à ces nombreux repas partagés à travers les Evangiles, nous pourrions y trouver quelques similitudes, quelque chose qui a rapport au même envoi : Cana et le vin qui coule en abondance, la multiplication des pains sur la montagne, les repas avec les nombreux pharisiens autant qu’avec la multitude des pécheurs, avec les disciples de Jean Baptiste, la soirée passée avec Marthe et Marie… et j’en oublie. Que de temps passé à partager des moments simples avec ses amis, mais aussi avec ceux qui ne le comprennent pas ! A chaque fois, ce sont des gestes ordinaires qui viennent traduire la même présence d’amour de Dieu.  

Et maintenant ce dernier repas où nous ne faisons pas seulement mémoire d’un geste symbolique par lequel Jésus donnerait une leçon. Ce n’est pas seulement un geste rituel de purification préparant au repas. Le lavement des pieds est essentiellement un geste testamentaire, c’est-à-dire un geste de fondation. C’est un vrai geste, un geste de vérité. C’est peut-être ce que Pierre n’avait pas compris au début. Ce geste a un réel effet puisqu’il investit et institue réellement les apôtres en « disciples-missionnaires » comme dirait le pape François. Le lavement des pieds est un geste qui ouvre, qui nous ouvre aux autres et qui ouvre la table à la multitude. C’est un geste qui ouvre un horizon en nous orientant vers la promesse d’un accomplissement : « plus tard… » Or nous avons besoin d’horizon, surtout en ce moment. 

Face à cette heure cruciale, dans cette crise de doute des disciples, Jésus est dans une liberté totale. « Sachant que le Père lui a tout remis dans les mains », il revêt le tablier de serviteur. Il dépose ses vêtements et se ceint d’un linge pour laver les pieds de ses disciples. Il dépose ses vêtements comme le bon berger « dépose sa vie pour ses brebis » : ce n’est pas uniquement un abaissement, il s’agit aussi d’un embrassement. 

Bien sûr, nos pieds nous portent parfois là où nous ne souhaiterions pas aller. Nos pieds nous trahissent, et nous tournons nos talons, nous pouvons fuir notre engagement. Bien que lavés par le maître, les pieds de Judas se lèvent contre lui. Cela nous renvoie à notre propre liberté de « passer » du monde au Père, ou nous pourrions dire encore, de mon quotidien à mes frères. Pour avoir « part avec Jésus » il nous faut devenir un homme de passage. 

Oui, ce geste nous convoque, à notre tour, à nous mettre à hauteur d’homme, à nous agenouiller pour être à la hauteur de la vie des hommes et des femmes de notre temps dont le genou a fléchi à cause des supplices, de la souffrance, de la haine ou du désespoir : « afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » Servir et prendre soin, sans humiliation mais humblement et dans ce même amour dont le Fils nous aime. 

Au cours de ce repas, dans ce geste du lavement des pieds, c’est l’Alliance qui s’accomplit. Et c’est pourquoi, à chaque fois que nous nous réunissons pour célébrer en communauté, que nous apportons du pain et du vin à la table commune, que nous revêtons à notre tour le tablier de « disciples-missionnaires » dans l’ordinaire des jours, nous rendons grâce pour cette alliance qui ouvre notre histoire et dans laquelle Dieu nous donne rendez-vous. C’est le temps de l’action de grâce, celui de l’eucharistie, et nous découvrons alors que la foi entre aussi par les pieds.

 P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 28 mars 2021, fêtes des Rameaux (Mc 11,1-10 ; 14,1-15,47)

Qui est-il ? Qui est cet homme qui entre dans la ville sainte de Jérusalem monté sur un âne ? Tous l’acclament en lui faisant un accueil digne d’un roi : les manteaux sont déposés par terre en guise de tapis d’honneur, les branches vertes de palmier sont agitées pour acclamer ce héros. Mais est-ce vraiment le roi qu’Israël attendait, le chef de guerre, le libérateur ? Nous pouvons nous interroger : un roi ne devrait-il pas plutôt monter un superbe étalon, accompagné de ses trophées de batailles ? Aucun trésor pris à l’ennemi, aucun esclave, nous ne trouvons ici que des cris de joie et d’espérance : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le règne qui vient… » 

Ce Jésus pourrait-il être finalement un imposteur ? Ce qui a été dit de lui jusqu’à présent, ce que la rumeur venant de Galilée prétend, tout cela est-il seulement vrai ? Les juifs attendent un glorieux libérateur, alors comment croire que cet homme monté sur une bête de somme pourrait les sauver ? Parmi ses disciples, certains disent qu’il est « le Prince de la paix ». Voilà de quoi surprendre et dérouter : celui qui amène la victoire de Dieu avancerait si humblement, sur un ânon ? Après les acclamations, ce sont les doutes qui vont bientôt se faire entendre ici et là. 

Pourtant, Jésus de Nazareth, le Galiléen, n’a pas cessé de nous surprendre. Depuis sa naissance dans une étable (où déjà un simple âne veillait sur lui), au long de la trentaine d’années passées au travail au côté de Joseph, et maintenant sur cet ânon, Jésus se rend présent à son temps en embrassant la condition des plus petits : « ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. » (Ph 2) Par ces mots, Saint Paul nous dit combien, par le Fils, Dieu s’abaisse, afin que nous soyons élevés. 

Alors que la Semaine sainte commence, nous pouvons nous interroger : quel accueil allons-nous lui réserver dans notre existence tempétueuse ? Allons-nous le reconnaître et l’acclamer quand il viendra, ou bien le rejeter et le condamner ? Sommes-nous capables de discerner les signes des temps annonçant sa présence parmi nous, même en cette période troublée, ou attendons-nous encore et encore un roi tel qu’il n’en existe pas dans le Royaume de Dieu ? Sommes-nous prêts à risquer notre foi et à y engager notre vie ? 

Ne l’oublions pas, Jésus va être trahi, livré aux insultes, abandonné par ceux qui se disaient ses compagnons, il va subir toute la haine et la violence humaine. Celles qui font mal, celles qui blessent, celles qui torturent et qui tuent. Connaissant tout l’amour et l’empathie de Jésus pour celles et ceux qu’il croise, nous pourrions dire qu’il va partager jusqu’au bout la souffrance de toute femme battue, de tout homme torturé, de tout enfant abusé, de tout vieillard abandonné, de tout étranger rejeté… Comme eux, son visage va être méconnaissable, défiguré par l’indifférence et le mépris. 

Et c’est précisément là que le visage de Dieu nous appelle, c’est là qu’il doit nous interpeller et nous faire réagir. Au pied de la croix, le centurion ne s’y trompera pas. Il est saisi par ce visage d’homme qui donne à voir Dieu. Lui le païen, lui par qui Jésus est mis en croix va être saisi par ce geste d’amour et d’abandon : « Vraiment, celui-ci était Fils de Dieu. » Oui, la gloire de Jésus n’est pas dans un étalon ou dans les trophées de guerre, elle réside dans son humilité et sa confiance qu’il remet finalement entre les mains du Père. 

Les mois passés ont été difficiles, les mois à venir le seront encore, nous le savons. Mais plus que jamais nous devons tourner notre regard vers ce passage à venir, vers la Pâque du Christ qui se dresse devant nous. Il nous ouvre à la vie en Dieu, la vie humaine qui s’accomplit dans une même solidarité, dans un destin commun. Désormais, ce sont les plus petits, tous les oubliés de ce monde qui nous interpellent et nous obligent à changer notre regard, comme le centurion l’a fait. 

Il ne s’agit pas seulement de s’agiter et d’acclamer Jésus aujourd’hui avec nos rameaux mais, avec lui, jusqu’au bout, se faire frères et sœurs de la multitude. Le Bienheureux Charles de Foucauld dirait se faire « frère universel ». Madeleine Delbrêl dirait qu’en eux « c’est Dieu qui vient nous aimer ». Et comment oublier ces mots du Concile Vatican II nous invitant à partager « les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps » ? 

A l’image de ce temps et de notre humanité, la foule qui accueille Jésus aux portes de Jérusalem est nombreuse, plurielle et changeante, traversée par des questions, des doutes, des tensions et des contradictions. En pleine crise de la Covid, cela nous parle alors que nous hésitons à faire confiance, à croire positivement en ce qui vient, à partager notre espérance… En tous cas Jésus, lui, hier comme aujourd’hui, accepte de se tenir là, présent humblement parmi nous. Il accepte de se laisser tout entier traverser, transpercer par notre humanité, de part en part. 

Nous l’avons entendu, Jésus vit la passion (la souffrance). Mais je dirai aussi qu’il accomplit sa passion pour notre humanité. Il va jusqu’au bout de sa passion pour nous en demeurant présent au milieu des tempêtes actuelles comme il était déjà présent, dans la barque, lors de la tempête sur la mer de Galilée : nous agités et craintifs, lui serein et confiant. Et si certains dévisagent déjà cet homme lors de son entrée à Jérusalem, lui, au contraire, n’a de cesse d’envisager, pour nous tous, un horizon de paix. Voilà qui il est, voilà qui est cet homme monté sur un ânon qui s’abaisse pour que nous soyons, par lui, élevés. Acclamons-le : Hosanna ! 

 P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 14 mars 2021, 4e dimanche de Carême : scrutins des catéchumènes (Jn 9, 1-41, texte de l’Année A)

Dans l’Ancien Testament, dans le livre de Samuel, nous pouvons lire : « Dieu ne regarde pas comme les hommes. » (Sam 16). Dieu ne regarde pas comme les hommes… Mais comment regardent les hommes ? Ils regardent sûrement mal. Sûrement, voyons-nous trouble à cause des filtres de l’argent, du pouvoir. Sûrement, portons-nous des œillères à cause de l’égoïsme et de la peur de l’autre. Sûrement, sommes-nous aveuglés par l’angoisse de ce que nous vivons depuis un an maintenant, aveuglés par le doute alors que l’avenir est incertain. Or, dans les moments sombres de notre temps, aux moments cruciaux de notre histoire, il nous faut réentendre la promesse de Dieu qui nous tend vers un horizon.

Souvenez-vous, au commencement, à partir de rien, d’un désordre complet, Dieu a façonné la vie avec de la terre et du souffle. Ici, dans ce récit de l’aveugle-né, nous retrouvons justement la terre et la salive. Et voilà que l’homme est à nouveau créé, une création nouvelle par le Fils, le Verbe de Dieu. L’homme nouvellement créé n’est pas une statue d’argile, immobile qui prend la poussière comme ces bibelots sur le rebord d’une étagère. Non, il est une création nouvelle, créé pour être envoyé dans le monde comme témoin de la Parole qui ouvre un « à-venir ». C’est bien le sens de cette invitation de Jésus à aller se laver à la piscine de Siloé, à oser accomplir cet acte rituel devant les hommes. Cet appel, nous le redécouvrons aujourd’hui grâce à vous Sébastien, Philippe, dans ce pas en avant que vous accomplissez vers votre baptême.

Car c’est là, précisément, que les mots de Saint Paul résonnent : « Frères, autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière… » (Ep 5) Nos yeux désespérés s’ouvrent et non seulement nous voyons mais bien plus nous découvrons que nous sommes porteurs de la lumière, porteur du Christ, porteurs d’avenir pour notre monde. C’est ce que le pape François affirme dans son encyclique Laudato Si’ repris par le CCFD en ce temps de carême : il nous invite « à aller plus loin et à bâtir avec d’autres le monde d’après ».

Si nous croyons en Jésus et en sa Bonne Nouvelle, véritable lumière, nous ne pouvons nous contenter d’être comme ces pharisiens qui croient tout savoir, mais finissent par loucher sur leurs certitudes en oubliant de s’ouvrir aux autres, et tout particulièrement aux plus petits et à ceux qui souffrent. Finalement, n’est-ce pas eux les véritables aveugles quand ils affirment que, si cet homme est né aveugle, c’est que lui ou ses parents ont péché ? Jésus l’affirme : la maladie et l’épreuve ne sont pas liées au péché, aux aléas de notre vie. Personne ne peut être accusé d’être à l’origine de la souffrance qu’il porte.

En revanche, nous pouvons nous interroger : comment vivons-nous cette épreuve, comment traversons-nous ce temps de crise ? En effet, si Jésus ne se focalise pas sur la maladie et son origine, il nous invite à nous porter solidaires des plus fragiles et partager ensemble une commune espérance. Oui, il nous invite à aller de l’avant en dépassant nos a priori et nos angoisses. Croire en Jésus, c’est chercher à voir le monde autrement, au-delà des masques. Nous croyons qu’en plongeant notre regard dans celui du Fils, il nous est donné la joie d’entrevoir quelque chose de la divine ressemblance de l’homme.

A la fin de ce passage, chez Saint Jean, Jésus parle d’un jugement qu’il est venu rendre. En grec, le terme serait plutôt « une remise en question » (krima). En ce temps d’épreuve pour notre monde, ne soyons pas aveuglés par nos peurs. Faisons tomber nos œillères (mais gardons nos masques !). Avec vous, Sébastien, Philippe, dans cette étape que vous vivez aujourd’hui, découvrons l’homme nouveau qui naît de la terre et de la bouche de Dieu. Portons un regard neuf, lavé, rincé, comme cet ancien aveugle qui désormais est envoyé pour témoigner du regard d’amour de Dieu.

« Dieu ne regarde pas comme les hommes » nous disait Samuel. Heureusement, les hommes sont invités à regarder comme Dieu. Et je termine en citant le pape François. En 2018, à la fin de sa visite à la maison d’arrêt romaine de Regina Coeli, il eut ces paroles en réponse à la salutation d’un détenu :

« Tu as parlé d’un nouveau regard, de renouveler le regard… Cela fait du bien, parce qu’à mon âge, par exemple, survient la cataracte, et l’on ne voit pas bien la réalité. C’est ce qui se passe avec l’âme : le travail de la vie, la fatigue, les erreurs, les désillusions obscurcissent le regard, le regard de l’âme. Et c’est pour cela que ce que tu as dit est vrai : profiter de chaque occasion pour renouveler son regard. Dans de nombreux villages de mon pays, quand on entend les cloches de la résurrection du Seigneur, les mamans, les grands-mères emmènent les enfants se laver les yeux pour qu’ils aient le regard de l’espérance du Christ ressuscité. Ne vous lassez jamais de renouveler votre regard. Le regard ouvre à l’espérance. »

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 28 février 2021, 2e dimanche de Carême (Mc 9, 2-10)

Nous avançons dans notre marche vers la lumière de Pâques et, déjà, cet épisode connu de la Transfiguration nous laisse entrapercevoir quelque chose du mystère pascal à venir. Juste avant, Jésus a accompli des guérisons, des libérations, des multiplications de pains… Autant de signes qui vont amener l’admiration des foules et la confession de Pierre : « Tu es le Christ. » Ce à quoi Jésus répondra par l’annonce de sa Passion et des épreuves qui attendent ceux qui marchent à sa suite. Et six jours après, selon Marc, nous voilà rendus au pied d’une haute montagne. Symbole, s’il en est, de la révélation. Souvenez-vous de ces nombreux rendez-vous entre Dieu et les prophètes sur les sommets de la Terre promise… 

C’est là, tout en haut, après l’effort d’une ascension, que Jésus est transfiguré devant les trois disciples qu’il avait appelés à le suivre. En grec, le mot est « métamorphosé », c’est-à-dire il change, il se transforme, il déploie ce qu’il est réellement. Jésus est là, et en même temps il n’est plus avec eux. C’est bien lui, et en même temps il est autre. Déjà, quelque chose de la vie nouvelle se laisse percevoir. Le changement est manifesté par la blancheur éclatante de ses vêtements qui sont pourtant ceux du fils d’un charpentier : « d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille » nous dit le texte. Ou si nous traduisons littéralement : « aucun foulon sur la terre ne peut ainsi blanchir ». C’est une manière de décrire ce qui est indescriptible, de nommer ce qui n’a pas de mot pour se dire. Cela étonne, cela surprend, cela plonge les trois témoins dans un état de sidération tel, qu’à posteriori, ils ne sauront dire exactement ce qu’ils ont vu. 

Et l’apparition de deux grandes figures de l’Alliance, Elie et Moïse, confirme cette étrangeté. Le passé rejoint alors le présent. Tout est réuni dans ce temps et ce lieu. Même si nous ne savons pas ce qu’ils échangent avec Jésus, il n’en reste pas moins la force de cette rencontre. Et c’est peut-être cela qui pousse Pierre à vouloir figer cette scène en dressant des tentes comme on prend une photographie. Mais non, ce n’est pas la fin, ce n’est pas le moment annoncé de l’accomplissement. D’ailleurs, les paroles qui vont retentir nous projettent en avant : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » Si ces mots font évidemment écho à ceux entendus au bord du Jourdain lors du baptême de Jésus (Mc 1, 11), ils nous demandent de tourner notre regard vers ce qui reste encore à vivre, devant nous. Ces paroles orientent Pierre, Jacques et Jean vers la suite. Elles invitent à la confiance, à l’espérance de ce qui reste encore à découvrir. Alors que les prochaines semaines s’annoncent incertaines dans la crise que nous vivons depuis un an, nous pouvons entendre à nouveau ces mots : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le ! » 

L’appel de Dieu nous bouscule. Il en est ainsi dans la première lecture, dans le livre de la Genèse que nous avons entendu. Alors qu’il avait trouvé, somme toute, un semblant de joie et d’équilibre avec Isaac et Sarah, Abraham est appelé à faire confiance et à quitter ses certitudes comme il a su quitter la terre de ses ancêtres. Pourtant, comme Pierre, nous pouvons parfois être tentés de privilégier ce qui nous rassure, tentés de mettre la main sur Dieu en le plaçant dans « notre tente ». Autrement dit, nous pourrions être tentés de croire que nous connaissons déjà ce qui est à connaître du Seigneur. En ce temps de Carême, ce serait une erreur d’oublier que nos coeurs et nos regards sont à convertir et, si j’ose dire, à transformer, à métamorphoser. En assistant à cette scène, Pierre, Jacques et Jean découvrent bien plus que la Transfiguration de Jésus : c’est l’appel à la transfiguration de notre humanité qu’ils peuvent percevoir. Et c’est pour cela que le récit ne s’arrête pas là, en haut de la montagne, et que nous les retrouvons en bas, au milieu de leurs compagnons. C’est là qu’il leur sera donné de voir se transfigurer ces visages d’hommes, ces visages qui revêtent déjà, ici et maintenant, la lumière de Dieu. 

Du haut de la montagne du Seigneur jusqu’à la terre des hommes, il n’y aurait donc qu’une seule révélation, lorsque la lumière du monde se révèle dans le visage du Christ. Alors comme le CCFD nous y invite : « descendons de la montagne et apprenons à entendre le cri des pauvres et le cri de la terre. Un cri non pas désespéré mais travaillé par les appels du Ressuscité. » Et en ce temps de Carême, rendons grâce pour ce chemin de fraternité, pour ce pèlerinage sur la terre où notre humanité est déjà toute entière transfigurée. 

P. Guillaume ROUDIER  

Homélie – dimanche 21 février 2021, 1e dimanche de Carême (Mc 1, 12-15)

Chaque année, le premier dimanche de Carême, nous lisons le récit des Tentations chez l’un des trois évangélistes synoptiques. Cette année, nous le lisons dans Marc, c’est-à-dire dans la version la plus courte. Nous sommes au début de l’évangile. Jésus vient d’être baptisé. Il a vu le ciel s’ouvrir, l’Esprit descendre comme une colombe. Une voix venue du ciel a dit : « Tu es mon Fils Bien-aimé, en toi j’ai mis toute ma joie. » Mais il est surprenant de constater que le premier effet du don de l’Esprit soit de le pousser vers des tentations ! 

Notez que ce récit ne détaille pas de quelles tentations il s’agit : est-ce la glorification de son nom, tel que Pierre le révélera quelques temps après ? La tentation du succès devant les nombreux miracles bientôt accomplis ? Celle de pouvoir échapper aux souffrances du don de sa vie ? Ou tout simplement celle de se laisser détourner de sa route ? 

En tous cas, il les traverse librement et après quarante jours au désert, Jésus proclame que « les temps sont accomplis » et que « le règne de Dieu est tout proche ». Voilà une quarantaine bien fructueuse et qui ne ressemble pas vraiment à celle que nous sommes parfois obligés de vivre dans ce temps de crise sanitaire. Qui, parmi celles et ceux contraints de s’isoler dans le désert de leur logement, coupés de leurs liens sociaux, pourraient dire « le règne de Dieu est tout proche » ? Si nous posons la question aux étudiants, par exemple, qui vivent si mal cette traversée de solitude, je pense qu’ils seraient tentés de répondre bien autre chose… 

Seulement voilà, Jésus, lui, s’en sort victorieux, ayant déjoué les pièges qui lui étaient tendus. Alors comment associer cet épisode à la réalité de notre temps, à la réalité de la vie de nos contemporains ? Peut-être en allant chercher des éléments de réponse du côté de Laudato Si’, cette encyclique du pape François parue en juin 2015. C’est ce que propose le CCFD-Terre Solidaire pour ce temps de Carême (je m’en suis librement inspiré pour ces quelques lignes). 

Si vous avez lu cette encyclique, vous vous souvenez sûrement de l’appel lancé par François : un appel à « sauvegarder notre Maison commune » ! Il ne s’agit pas de sauvegarder notre modèle économique « coûte que coûte » (!) – même si la préservation des emplois et des outils de production est nécessaire – il s’agit d’un projet bien plus audacieux et plus que jamais d’actualité. 

Les dérèglements climatiques qui provoquent régulièrement de nouvelles catastrophes et la dégradation de la biodiversité s’accentuent. Ils affectent toute notre planète et en particulier les populations les plus pauvres. Dans son texte, le pape François nous invite à une véritable « conversion écologique », un changement de cap radical dans nos modes de vies individuelles et notre action collective. 

Dans cette quarantaine de Carême qui s’ouvre devant nous, le CCFD nous invite donc à réfléchir à notre relation avec la Terre et à changer notre rapport avec la Création. Et il convoque pour cela une figure pour nous guider dans ce cheminement : celle de saint François d’Assise. Préoccupé des plus pauvres et des exclus et portant un grand amour à la Création, il avait à cœur de la protéger. Pour lui, les animaux comme les plantes, les éléments, les êtres humains sont des créatures de Dieu. La Terre est un bien commun à respecter et à partager. Pourquoi ne pas mettre nos pas dans les siens ?

Au paragraphe 91 de son encyclique, le pape écrit : « Ce n’est pas un hasard si dans l’hymne à la création où saint François loue Dieu pour ses créatures, il ajoute ceci : « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour pour Toi ». Tout est lié, poursuit François. Il faut donc une préoccupation pour l’environnement unie à un amour sincère envers les êtres humains, et à un engagement constant pour les problèmes de la société. » 

À notre tour, avec le printemps qui déjà pointe son nez ici et là, prenons le temps d’admirer chaque élément de la Création, notre Terre et ses habitants, d’en contempler la beauté. Nous avons tous le souvenir d’une promenade en forêt, d’une randonnée en montagne, d’une escapade au bord d’un lac ou de la mer. Du fond de notre chambre étudiante comme de notre espace de télétravail, de notre appartement en ville comme depuis notre Carmel à la campagne, nous devons retrouver notre capacité à nous émerveiller devant la Création. Nous avons pris conscience depuis l’année dernière avec la crise que nous vivons combien ce lien avec la nature peut être crucial. Retrouver le lien avec la nature, c’est retrouver le lien avec soi, les autres et Dieu. Ce lien à la vie suscite en nous la joie. Nous pourrions même dire qu’il nous ressuscite. 

Et si dans ce passage d’évangile le Christ fait l’expérience que la Création semble le « servir », il ne tombe pas dans l’instrumentalisation de ce qui l’entoure. Le Maître demeure serviteur. Dès lors, avec Jésus, nous pourrions nous risquer à traverser à notre tour ce désert aride que peut être notre coeur lorsqu’il est asséché par notre manque de fraternité et l’absence d’humilité. Avec lui, ouvrons un nouveau chantier qui nous mènera à une solidarité nouvelle. 

Vous connaissez sûrement ce beau texte du Patriarche Athénagoras : 

« Il faut mener la guerre la plus dure contre soi-même. 

Il faut arriver à se désarmer. J’ai mené cette guerre pendant des années, elle a été terrible.

Mais maintenant, je suis désarmé. Je n’ai plus peur de rien, car l’amour chasse la peur.

Je suis désarmé de la volonté d’avoir raison, de me justifier en disqualifiant les autres.

Je ne suis plus sur mes gardes, jalousement crispé sur mes richesses.

J’accueille et je partage. 

Je ne tiens pas particulièrement à mes idées, à mes projets.

Si l’on m’en présente de meilleurs, ou plutôt non pas meilleurs,

mais bons, j’accepte sans regrets. J’ai renoncé au comparatif.

Ce qui est bon, vrai, réel, est toujours pour moi le meilleur.

C’est pourquoi je n’ai plus peur.

Quand on n’a plus rien, on n’a plus peur.

Si l’on se désarme, si l’on se dépossède, si l’on s’ouvre

au Dieu-Homme, qui fait toutes choses nouvelles, alors,

Lui, efface le mauvais passé et nous rend un temps neuf où tout est possible. » 

Pas mal ! Pendant cette quarantaine de Carême, acceptons de lâcher prise sur ce que nous croyons posséder mais qui en réalité nous possède. Sachons redécouvrir cet horizon pascal qui déjà se dessine comme un arc-en-ciel révèle la fin de l’orage. Il est un signe offert à tous que c’est là, dans ce monde et dans ce temps, que s’accomplit l’espérance des hommes. 

P. Guillaume ROUDIER  

Homélie – dimanche 14 février 2021, 6e dimanche (Mc 1, 40-45)

Ce passage de l’Evangile nous est bien connu : Jésus guérit un lépreux. Ce miracle révèle la présence et l’action du Seigneur parmi nous. Mais risquons-nous à regarder d’un peu plus près encore les quelques lignes de ce récit. En effet, en accomplissant cette guérison Jésus ne montre pas seulement son autorité sur la maladie, il se révèle tel qu’il est, tel que Dieu est : miséricordieux.
Considérons tout d’abord cette maladie, la lèpre. C’est un fléau qui touche tout le monde, une maladie qui blesse le corps et l’âme, qui meurtrit et isole. A l’époque où le livre des Lévites a été écrit, elle fait éminemment peur et les bien-portants craignent la contagion. Ce serait trop facile de vouloir comparer la lèpre à la Covid. Pourtant, il y a bien quelques similitudes dans tout cela : pas tant dans la maladie que dans la manière dont nous pouvons réagir envers les autres et envers nous-mêmes. Oui, nous avons peur de tomber malade, peur de ces mois à venir encore incertains. On nous demande de rester distants et de nous isoler pour prendre soin des autres, et nous réalisons que nous avons besoin de lien et de contact pour aller bien…
Alors tentons de redécouvrir ce geste étonnant entre Jésus et le lépreux. Car c’est précisément là, dans cette humanité séparée, blessée et mise à mal que Jésus vient toucher l’homme. Celui qui avait été montré du doigt et écarté est rejoint par la main tendue de Jésus. Il en est purifié. Il n’est pas seulement guéri de la maladie, par ce geste il est réintégré dans la communauté des vivants.
En réalité, ce n’est pas tout à fait cela : étonnement, avant de toucher et de purifier le lépreux, Saint Marc note bien que Jésus se laisse lui-même toucher. Il est « saisi de compassion » avant de toucher à son tour. Littéralement en grec, il se laisse « toucher aux entrailles ». Les entrailles, ce lieu de la joie profonde lors de la visite de Marie à sa cousine Elisabeth. Les entrailles, ce que les plaies de la croix laisseront apparaître et qui révèleront combien Jésus partage jusqu’au bout toute notre humanité. Oui, dans la joie comme dans la souffrance, Jésus se tient là, avec nous. De ses entrailles à sa main, de sa main à la parole, Jésus est touché et il nous touche à son tour. C’est cela la miséricorde de Dieu, lorsque le Seigneur choisit de guérir ce lien brisé en nous et entre nous.
Dans la confiance, en cherchant à se rapprocher du Fils de Dieu, le lépreux redécouvre ce qui fait son humanité. Il en va de même pour nous, appelés à redécouvrir avec le Christ, chaque jour, ce qui fait de nous un peuple de frères au destin commun. Nous le savons, la résolution de la crise actuelle ne pourra se faire qu’à cette échelle, en redécouvrant malgré les masques et les distances sociales comment nous sommes tous appelés à une même solidarité.
Et le texte ne finit pas ainsi, il va encore plus loin. Jésus renvoie l’homme purifié et l’invite à « aller », c’est-à-dire à ne pas rester avec lui mais à aller vers d’autres pour témoigner. Il ne s’agira pas de proclamer haut et fort ce qui s’est passé pour lui. En revanche, dans le respect des règles de son temps, cet homme est invité à témoigner auprès des savants, des sachants, des bien-pensants, ceux et celles qui font autorité. En allant au Temple, celui qui a été touché par Dieu est envoyé pour que d’autres se laissent toucher à leur tour. C’est ainsi que cet homme revêt sa tenue de « disciple-missionnaire » comme le nommerait le pape François. Le voilà engagé sur un chemin d’avenir avec d’autres.
C’est à cela qu’on reconnaîtra ce que le Christ a accompli en lui. Précisément à cette manière d’être solidaire, renouvelé – nous pourrions dire aussi ressuscité – au milieu de ses contemporains. Certes, la joie de l’homme nouveau l’emporte et le déborde parfois. Nous sommes bien rassemblés pour cela aujourd’hui, pour dire notre joie d’accueillir le Christ en nos vies, mais ne nous arrêtons surtout pas à cela. Comme celui qui a été purifié dans l’Evangile, nous sommes invités à « aller », à aller vers nos proches, nos voisins, nos collègues. Puisque ce qui fait notre humanité est abimée par la maladie, avec confiance, cherchons à rencontrer celui qui est venu pour partager nos moments de joie et entendre nos cris de peine. Nous le croyons, il se laisse toucher et, à son tour, nous touchera pour transformer en nous nos peurs en espérance.
 
P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 31 janvier 2021, 4e dimanche (Mc 1, 21-28) 

Jésus et ses disciples entrèrent à Capharnaüm. Capharnaüm, ville à la croisée des routes humaines, en Galilée. Ville où tout s’agite, où les rues sont bruyantes et résonnent de langues étrangères, où les étals des marchands présentent pêle-mêle des tissus orientaux et de la nourriture exotique… Dans cette ville, il y a une synagogue, « la maison de l’assemblée », le lieu où cette multitude se rassemble. C’est le lieu où le peuple fait unité dans sa diversité. Là, un homme qui a grandi à proximité, Jésus, enseigne. C’est le début de sa vie publique et déjà il enseigne avec autorité. 

En effet, Jésus est dépositaire de l’autorité morale et spirituelle qui lui vient de Dieu son Père. Mais pas seulement : à bien y regarder, par autorité on entend également le sens étymologique de celui qui guide et agit pour le bien des autres. Autrement dit, Jésus ne dispose pas d’un pouvoir sur les autres, il ne manipule pas les foules et ne revendique aucune autorité politique. Au contraire, il rend libre ceux qui viennent l’écouter. Nous pourrions dire que la parole de Jésus conduit à la liberté et ouvre un champ des possibles. Nous sommes loin des accusations qui planeront bientôt sur Jésus, lancées par ses détracteurs qui voyaient en lui une menace pour leur propre pouvoir. 

C’est bien cela dont il est question dans l’épisode de l’évangile que nous lisons aujourd’hui : celui qui était possédé par un esprit impur, qui n’était plus maître de lui-même, est libéré. Jésus fait taire en nous ce qui nous entrave et nous empêche de le suivre comme des hommes et des femmes libres. Oui, nous sommes tout à la fois empêchés mais aussi « en péché ». Jésus nous libère. Voilà ce que Jésus accomplit en notre vie alors que nous nous laissons parfois asservir par de faux dieux comme l’égoïsme, l’argent, la mondanité ou la satisfaction personnelle, autant de combats spirituels et humains qui sont à mener avec le Christ à nos côtés. Saint Paul aussi, à sa manière, dans sa lettre aux Corinthiens, nous invite à nous libérer de tout ce qui remplit sans nous combler. Forcément, cela surprend les contemporains de Jésus et, je le crois, ne doit pas cesser de nous surprendre, c’est-à-dire de nous réveiller de nos endormissements spirituels et nous bousculer dans nos endurcissements du coeur. 

Je crois que c’est finalement cela « une parole prophétique » : c’est une parole qui nous permet de lever les yeux prisonniers du temps présent et de porter plus loin notre regard. C’est une parole qui engage et qui appelle à faire confiance. Nous en avons bien besoin dans ces semaines que nous traversons, empêtrés par ce virus qui nous tourmente autant que l’homme de l’évangile peut l’être. 

Dans ce qui est aujourd’hui notre Galilée, dans notre monde globalisé où ce qui se passe à l’orient a des répercussions à l’occident, faisons place au Christ. Avec lui, travaillons sans cesse à l’unité et à la fraternité. Soyons des porteurs de sa Bonne Nouvelle, soyons des prophètes pour notre temps, porteurs de paroles qui réconfortent et qui ouvrent à une solidarité renouvelée. Avec le Christ, apaisons les coeurs qui ont besoin d’être consolés, témoignons de notre espérance là où le mal-être submerge les coeurs. Ne cédons pas aux esprits impurs de la peur, du doute ou du désespoir. Que notre parole soit vraie, sincère et ajustée à la crise que nous vivons. Le Psalmiste nous le rappelle : « Ne fermez pas votre coeur comme au désert, comme au jour de tentation et de défi.» 

Fions-nous à Jésus qui lui-même renonça aux tentations du pouvoir pour préférer le service et le don de soi. Soyons des prophètes ne négligeant rien de la dureté de l’épreuve, reconnaissant ceux mobilisés chaque jour contre le virus, offrant le soutien moral et spirituel, matériel aussi, à ceux qui en ont le plus besoin : les plus isolés, les plus jeunes comme les plus âgés, les plus démunis. Et redisons avec Saint Paul : « Frères, soeurs, j’aimerais vous voir libres de tout souci. » 

 P. Guillaume ROUDIER 

Homélie – dimanche 24 janvier 2021, 3e dimanche (Mc 1, 14-20)

« Les temps sont accomplis. » C’est ainsi que Jésus commence l’annonce de son évangile chez Marc. Par ces quelques mots, il vient donner à notre histoire tout son sens et, à notre présent, toute sa valeur. Pour cet homme Jésus, le Galiléen, c’est le moment de la conversion. Ce n’est pas sans nous rappeler le message que Jonas porte à la grande ville de Ninive. A ceci près que ce n’est pas une destruction qui est ici mise en perspective, mais le Royaume de Dieu. Ce n’est plus une menace de mort, c’est une promesse d’avenir. 

Pour y parvenir, Jésus nous demande de changer nos coeurs et de croire à la parole qu’il porte, à cette « Bonne Nouvelle » pour notre monde. Nous ne sommes pas encore dans le temps du carême mais déjà la conversion, le retournement de nos vies, serait donc à opérer. En effet, si la préparation de Pâques nous invitera à une sincère introspection, nous devons sans attendre placer au coeur de notre vie, et chaque jour un peu plus, la parole de cet homme marchant le long de la mer de Galilée : cette parole est Parole de Dieu. 

Les rives du lac de Galilée évoquent la vie quotidienne marquée par le travail, la vie de famille, les rencontres… C’est précisément là que Jésus choisit de rejoindre des pêcheurs pour les appeler à le suivre :  « Je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes ». Et sans attendre, « aussitôt, ils le suivirent ». Hier comme aujourd’hui, l’appel de Jésus, le compagnonnage du Christ nous oblige et nous presse. Nous le voyons bien depuis un an, notre monde ne peut pas attendre. Il a besoin d’une parole de vie porteuse d’espérance. Nos frères et soeurs en humanité espèrent autre chose que des statistiques quotidiennes des nouvelles contaminations. Ils aspirent à autre chose qu’un redouté nouveau confinement. Evidemment, comme chrétiens nous sommes solidaires des tristesses et des angoisses de notre temps et nous n’ignorons rien des combats acharnés des soignants et de toutes celles et ceux mobilisés au quotidien pour lutter contre la COVID. Nous sommes solidaires et nous prenons la mesure de la responsabilité de chacun. 

Simon et André, Jacques et Jean : ils sont quatre dans ce passage de Marc à être appelés. Il y a ceux qui sont en train de pêcher et ceux qui réparent leurs filets. Pour les uns comme pour les autres, il s’agit de croire que cette parole entendue un jour d’apparence ordinaire est une parole qui va définitivement tout changer dans leur vie. Oui, la Parole de Dieu a choisi de se dire, de s’exprimer avec des mots humains. Dans le passé, elle a choisi les prophètes, les disciples, les évangélistes. Désormais, c’est à nous que la Parole de Dieu s’adresse. Nous faisons partie de cette même histoire. Cela nous montre bien comment la Parole demeure vivante au coeur de la vie humaine. En ce dimanche consacré à la Parole de Dieu, fête souhaitée par le pape François, nous pouvons nous réjouir de la fécondité de la Parole dans nos vies, et à travers la vie des autres. Elle nous révèle combien l’Esprit du Seigneur souffle et inspire tant d’hommes et de femmes de bonne volonté. Cette Parole vivante, c’est le Christ lui-même, le Verbe qui s’est fait chair et qui habite parmi nous. Nous ne devons pas nous lasser de contempler ainsi le Dieu vivant. 

Lire et écouter, méditer et prier les Ecritures, c’est y nourrir notre foi, y puiser de l’espérance et encourager notre charité. Comme la tradition protestante nous y invite (et d’autant plus au terme de cette semaine de prière commune pour l’unité des chrétiens), la Bible nous façonne, elle nous transforme, elle nous envoie. Seulement, accepter de suivre Jésus comme ces pêcheurs de Galilée, c’est reconnaître humblement que c’est lui qui nous choisit, c’est lui qui nous appelle à marcher avec lui en laissant de côté filets et attaches : « Car il passe, ce monde tel que nous le voyons ». Et pourtant il est bien notre monde. Effectivement, il ne s’agit pas de renoncer à tout et nous détourner de notre histoire. Ce serait une mauvaise lecture de la lettre de Paul aux Corinthiens. Au contraire, il s’agit de discerner les signes des temps au coeur même de ce qui fait notre vie. Là, reconnaître ce qui est vraiment essentiel et, finalement, choisir de suivre Jésus sur les chemins du monde au service de nos frères et soeurs. 

Ce temps de crise qui n’en finit pas nous y ramène sans cesse. Combien de personnes âgées isolées, d’étudiants esseulés, crient leur solitude et leur souffrance ? Combien de professionnels et d’entreprises en difficulté appellent à l’aide ? Dès lors, comment trouver les mots justes pour accompagner, réconforter, consoler ? Si les disciples sont appelés par Jésus, s’ils reçoivent leur mission d’un autre qui vient convertir leur coeur, nous aussi, aujourd’hui, nous avons à recevoir de Jésus l’appel à le rejoindre sur les routes humaines. Nous devons encore et encore travailler à la justesse de l’attitude chrétienne pour rendre audible sa parole. C’est ainsi, dans cette vie ordinaire aujourd’hui malmenée, que l’Evangile deviendra alors « Bonne Nouvelle » pour notre monde.

P. Guillaume Roudier

« La parole de Dieu, on ne l’emporte pas au bout du monde dans une mallette : on la porte en soi, on l’emporte en soi.

On ne la met pas dans un coin de soi-même, dans sa mémoire comme sur une étagère d’armoire ou on l’aurait rangée. On la laisse aller jusqu’au fond de soi, jusqu’à ce gond où pivote tout nous-même.

On ne peut pas être missionnaire sans avoir fait en soi cet accueil franc, large, cordial à la parole de Dieu, à l’Évangile.

Cette parole, sa tendance vivante, elle est de se faire chair, de se faire chair en nous.

Et quand nous sommes ainsi habités par elle, nous devenons aptes à être missionnaires. (…)

Une fois que nous avons connu la parole de Dieu, nous n’avons pas le droit de ne pas la recevoir ; une fois que nous l’avons reçue, nous n’avons pas le droit de ne pas la laisser s’incarner en nous, une fois qu’elle s’est incarnée en nous, nous n’avons pas le droit de la garder pour nous : nous appartenons dès lors à ceux qui l’attendent. »

Madeleine Delbrêl, Nous autres gens des rues 

Homélie – dimanche 27 décembre 2020, Sainte Famille, Année B (Lc 2, 22-40)

Quels parents ne se réjouissent pas en annonçant à leurs proches la naissance d’un enfant ? A l’époque de Jésus, la nouvelle se répandait de maison en maison dans le voisinage. Désormais, les jeunes parents font plus facilement une photo avec leur smartphone et partagent la nouvelle via Facebook ou Instagram, quelques-uns envoient encore des faire-part de naissance… Pourtant, hier comme aujourd’hui, il s’agit bien d’un même élan de joie, comme une vague qui ne peut être retenue. Une joie qu’ils veulent voir éclater au grand jour, à la face du monde. Une joie universelle. Pour Joseph et Marie, cette joie va les conduire au Temple afin de présenter l’enfant et de le consacrer au Seigneur comme il était alors coutume de le faire pour un premier fils.

Pour nous qui réentendons ce récit ce matin, cet épisode au Temple n’est pas qu’un acte rituel, c’est l’incarnation du Fils qui continue de se réaliser. En effet, le Fils de l’Homme ne naît pas hors sol, mais sur une terre avec sa culture et ses coutumes. Par leur parentalité, Marie et de Joseph enracinent cet enfant dans la longue histoire du peuple hébreu. Pourtant, avec un peu d’audace, nous pourrions dire que Marie et Joseph ne représentent pas la famille traditionnelle, il y a quelque chose d’assez original dans cette famille : un mariage qui a failli ne pas se faire, avec une femme enceinte avant l’heure, un Père (au Ciel) qu’on ne voit jamais… En tous cas, cet enfant qui vient de naître, ils le reçoivent comme il est, et l’aiment comme jamais.

Oui, les parents regardent leur enfant nouveau-né avec les mêmes yeux que Dieu pose sur notre humanité, en Père aimant. Marie et Joseph n’échappent pas à cette tendresse devant l’enfant. Mais, malgré les annonces angéliques que l’un et l’autre ont reçues, la bénédiction du vieux Syméon va les étonner. Comme si, avant cette rencontre, Marie et Joseph n’avaient pas encore tout à fait compris qui était cet enfant, et quelle serait sa place parmi nous.

Alors, dans sa sagesse toute humaine et dans sa foi en Dieu, Syméon révèle aux jeunes parents, et à nous, que cet enfant est : « la lumière qui se révèle aux nations et donne gloire au peuple d’Israël. » Voilà donc une parole de reconnaissance au sujet de cet enfant qui est dite par quelqu’un d’autre. Ce faisant, cet enfant n’est plus uniquement dans le vis-à-vis avec ses parents, déjà c’est un monde entier qui s’offre à lui, et d’autres paroles se feront bientôt entendre. Souvenons-nous de ces réponses attendues par Jésus devant les disciples : « Et vous, que dîtes-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »

Syméon et Anne, femme prophète écoutée et respectée, répondent déjà par anticipation, ils répondent en ayant cru et en ayant vu. Ils sont désormais comblés car ils se souviennent de la promesse faite à Abraham dans sa détresse : « Regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux… » C’est la promesse qu’un peuple innombrable, qu’une multitude d’hommes et de femmes aussi nombreuse que les étoiles ou que les grains de sable sur les bords de la mer, qu’une multitude sera invitée à vivre dans ce même amour de Dieu. En accueillant cet enfant dans leurs bras, c’est toute l’humanité qui se révèle désormais illuminée par l’amour. Voilà ce qui provoque chez eux cette profonde paix intérieure.

De la multitude d’étoiles à la multitude du repas pascal pour laquelle il se donnera (« pour vous et pour la multitude »), des colombes sacrifiées ce jour-là au Temple à la croix à venir où le Christ lui-même sera sacrifié, voilà que l’histoire humaine toute entière est orientée dans le sacrifice d’amour. Et si Abraham ne savait pas où il allait alors qu’il avançait au désert, nous croyons, depuis cette sainte nuit de Noël, que nous pouvons nous aussi avancer dans ce monde en crises en suivant la lumière de Bethléem. Dans la confiance, nous sommes guidés par l’amour de Dieu pour que, à notre tour, nous aimions.

Cette lumière qui se révèle aux nations, c’est-à-dire à une multitude de peuples aux traditions différentes, aux croyances hétérogènes, aux modèles familiaux parfois nouveaux, met en valeur la belle diversité de notre humanité. Cette lumière réveille notre espérance et attise notre fraternité. Avec Syméon et Anne, réjouissons-nous et rendons grâce : celui qu’ils ont attendu, celui qu’ils cherchaient, ils l’ont trouvé. Nous qui recevons ce récit aujourd’hui, nous qui sommes chercheurs de Dieu, qui « recherchons sans trêve sa face » comme le dit le Psalmiste, rendons-nous disponibles pour sans cesse agrandir non seulement notre famille, mais encore toute la famille humaine. Evitons à nos communautés, à notre Eglise et à nos pays le repli sur soi. Renonçons à la peur de l’autre et choisissons, comme Anne, de parler de cet amour à tous ceux qui le cherchent et qui en ont tant besoin.

P. Guillaume ROUDIER

Homélie dimanche 25 décembre 2020, Nativité du Seigneur, Année B (Jn 1,1-18)

« Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous. » Par ses premiers mots de Saint Jean, tout le mystère de notre foi se donne à découvrir en ce matin de Noël. Oui, en Jésus, en cet enfant qui vient de naître, nous trouvons ce que l’auteur de la lettre aux hébreux nomme : « l’expression parfaite de l’être de Dieu » (He 1, 1-6)). 

Mais en cet extraordinaire matin de Noël, ce n’est pas seulement Dieu qui se découvre, car en prenant visage d’homme, Dieu vient élever l’humanité toute entière dans sa divinité. Oui, de manière admirable, et si simplement, le petit enfant qui vient de naître donne sens à notre existence et nous attire à Dieu, comme les bergers sont attirés vers cette si simple mangeoire. Lui, le tout petit, il vient nous révéler l’amour de Dieu pour les Hommes, il vient partager notre humanité, il vient participer pleinement, entièrement à notre histoire pour y révéler ce à quoi nous sommes appelés. 

Noël est une grande joie. Nous fêtons le début de l’histoire intimement mêlée de Dieu et des Hommes. Nous nous rappelons que Dieu a choisi, et choisit chaque jour, de mêler son amour à nos vies. Il mêle son histoire à notre histoire pour n’en faire plus qu’une : l’histoire du salut. 

C’est une belle histoire. Une très belle histoire mais qui ne se raconte pas comme on raconterait une histoire pour s’endormir, un conte ou des souvenirs passés. C’est un récit qui se vit chaque jour de manière nouvelle, une aventure vivante qui nous réveille et nous appelle à vivre. Oui, chaque jour de nos vies, c’est Noël. Car ce qui est arrivé dans cette nuit extraordinaire de Palestine se vit encore aujourd’hui dans notre quotidien d’apparence si ordinaire. 

En effet, les mots d’amour que Dieu utilise pour faire naître à la vie toute chose, pour faire exister le monde et mettre nos vies en chemin, continuent de résonner dans notre monde. Cependant, ces mots d’amour sont parois couverts par le fracas des armes, par le sifflement de nos médisances, ou même par le silence de notre inaction. Cette année, les ténèbres ont semblent-ils tenter de recouvrir notre monde sous la forme d’une pandémie. Mais la vie, l’espérance et la solidarité resteront. L’amour ne passera pas. Il nous guidera encore pour cette année à venir. 

Comme les cris de cet enfant dans la campagne de Bethléem, la Parole de Dieu ne cesse de se faire entendre dans notre humanité. Sachons l’écouter. Malgré nos limites, malgré nos fragilités, sachons entendre les cris de notre temps, les doutes et les peurs de nos contemporains. Sachons, aussi, reconnaître la douceur de cette présence parmi nous lorsque elle inspire un simple geste de fraternité et d’entraide. Chaque jour est un jour nouveau où l’enfant Jésus se révèle parmi nous. 

« Un jour nouveau commence, Dieu en moi veut le vivre. » Avec ces mots de Madeleine Delbrêl, poétesse et mystique, nous pouvons faire de nos vies autant de crèches prêtes à accueillir l’amour de Dieu, nous pouvons devenir ces bergers d’aujourd’hui prêts à parcourir le monde pour partager cette grande joie. 

C’est pourquoi la fête de Noël est pour nous non seulement une belle occasion de nous réjouir, mais aussi l’occasion de revisiter notre vie quotidienne, notre propre incarnation, notre propre humanité à laquelle Dieu vient se mêler. C’est bien celle-ci que Dieu a choisi pour se dire et se révéler. Si on y réfléchit bien, depuis les prophètes jusqu’à Jean le Baptiste, depuis les premiers apôtres jusqu’à nous aujourd’hui, il n’y a pas de Parole de Dieu qui ne trouve des mots d’homme pour se dire. La preuve : cet enfant, « ce petit d’homme ». Il est celui par qui tout vient à l’existence, il est le Verbe de Dieu, celui de la Création, la lumière de la Genèse, il est celui qui donne sens et configure toute notre existence. Cet enfant est celui qui nous appelle à devenir des porteurs d’espérance, des créateurs d’avenir et des bâtisseurs d’une Terre plus belle où tous les hommes sont appelés à vivre dignement en frères. Là est la véritable joie de Noël. Celle qui déjà se dessine pour l’année à venir dans des naissances annoncées, des mariages à célébrer, des retrouvailles à fêter, des solidarités à inventer… 

Malgré les ténèbres de nos vies, malgré la crise sanitaire, sociale et économique que nous vivons, en ce jour de Noël, nous découvrons que Dieu croit en notre humanité. Il nous reste, nous aussi, à croire en celui qui vient à nous, en notre prochain, autant que nous pouvons croire en Dieu. Alors la lumière brillera sur notre monde. Joyeux Noël à tous !

P. Guillaume ROUDIER

Homélie jeudi 24 décembre 2020 – Nativité du Seigneur (Lc 2,1-14)

Ce soir, encore une fois, nous pouvons nous laisser surprendre par ce récit qui nous semble pourtant si familier. En effet, ce que nous venons d’entendre ne doit cesser de nous émerveiller. Souvenez-vous, au début de ce récit : « En ces jours-là parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre – ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie ». 

Cette histoire ne commence pas par « il était une fois ». Luc ne nous raconte pas un conte merveilleux pour nous endormir… Non, Luc nous rapporte ce qui s’est réellement passé sur la terre des hommes, en un temps, en un lieu : il y a de 2 000 ans, en Palestine. Et c’est cela qui, ce soir, nous rassemble. La nuit de Noël est unique. C’est la nuit où le temps des hommes et le temps de Dieu se mêlent dans une même histoire, définitivement. 

« Un enfant nous est donné ». Par ces mots le prophète Isaïe annonçait déjà la venue du Sauveur. Mais dans le temps de Noël, nous ne sommes plus dans le temps de l’attente, le temps de la promesse, nous avons désormais à nous réjouir car la lumière et la paix sont venues à nous et elles ont maintenant un visage : celui d’un enfant, l’Emmanuel c’est-à-dire « Dieu avec nous », Dieu dans notre histoire. Etonnement, Dieu choisit ce qu’il y a de plus petit, de plus fragile en notre humanité pour venir nous rencontrer et se révéler : un enfant. 

Les parents (les grands-parents) le savent bien, ils savent reconnaître dans les yeux des enfants le signe d’un avenir donné, le visage de l’espérance. Oui par son Fils, Dieu nous sauve du non-sens et nous fait le don de l’espérance. Il fait ce don à tous les hommes, sans exception. Bien sûr, petits et grands, nous aimons entendre de belles histoires pour nous faire rêver et nous faire voyager dans des pays imaginaires, dans d’autres galaxies lointaines, là où les virus n’existeraient pas.  Mais l’enfant de la crèche que nous célébrons en cette nuit de Noël n’est pas imaginaire ; cela s’est réellement passé. Et cela se passe encore, ici et maintenant : Dieu vient, Il est venu, Il est là, présent parmi nous. 

Mais voilà, la COVID est passée par là et avec elle les crises sanitaires, sociales, familiales et économiques. L’année qui se termine aura bousculé nos certitudes, celles qui nous paraissaient bien solides : la science toute puissante, une économie florissante, la consommation comme source du bonheur ; et l’idée que nos pays riches s’en tireraient toujours mieux que d’autres… Alors comment vivre la joie et l’espérance de Noël dans un pareil contexte ? Après tant de deuils, tant de précarités qui se creusent toujours plus, tant de conflits mondiaux encore irrésolus, où trouver la joie de Noël ? Peut-être tout simplement en ayant redécouvert ce qui est essentiel, dans le sourire des yeux au-dessus des masques, dans ces milliers de bénévoles mobilisés en soutien des plus touchés ? Là où la créativité a permis de nouvelles solidarités… Peut-être, aussi, comme le message de la Mission Ouvrière cette année nous y invite, en reconnaissant ces nouveaux héros du quotidien : les soignants, les balayeurs, les transporteurs, les pompiers, les caissières, les policiers, les livreurs, les agriculteurs, les routiers, les aides à domicile, les enseignants… une multitude de héros. Nous sommes peut-être loin de Superman, mais nous ne sommes pas très loin de Jésus. 

Oui, au-delà de toute appartenance religieuse, ces femmes et ces hommes ont su prendre soin de nous, prendre soin de leur prochain. Leurs gestes expriment le service des autres, et souvent la tendresse, pour que reprennent force celles et ceux qui se sentent abandonnés. Comme Jésus, ils nous montrent que l’amour des autres nous pousse à aller plus loin que la peur et à croire en ce qui vient. Les invisibles deviennent alors visibles. Quel beau témoignage ! 

En cette nuit de Noël, Dieu naît, pauvre et nu, vulnérable, dans une mangeoire à Bethléem, c’est-à-dire « la maison du pain ». Au cours de sa vie, Jésus nous émerveille sans cesse par sa capacité à rencontrer l’autre, sans tabou, sans a priori : les Pharisiens, les pêcheurs, la Samaritaine, le légionnaire romain, etc. Ce souci de l’autre est inscrit au cœur de notre foi. Alors même si toutes les portes ont été fermées en cette nuit de Galilée, même si Joseph et Marie n’ont pas su où s’abriter, nous, nous pouvons tout faire aujourd’hui pour ouvrir nos portes et nos cœurs à ces hommes et à ces femmes que Dieu nous donne chaque jour à aimer. Et en premier lieu les plus petits, les plus fragiles, ceux qui, comme cet enfant dans la mangeoire, sont « sur la paille ». Ce sont eux à qui les anges annoncent la Bonne Nouvelle en premiers, les bergers de l’Evangile : les sans-nom, les sans-toit, les sans-papiers, les sans-emploi… Ce sont eux, qui, comme Joseph et Marie, se retrouvent devant des portes closes. Alors ouvrons nos coeurs, faisons-leur de la place, car voilà l’occasion de nous réjouir ensemble, l’occasion de vivre de cet amour qui n’a de valeur que s’il se partage. 

Encore une fois, ceci n’est pas simplement une « belle histoire » que nous entendons ce soir, c’est l’histoire de chacun d’entre nous à laquelle Dieu vient se mêler ; c’est l’histoire de toute l’humanité. Dieu partage aujourd’hui nos vies, ce faisant il nous fait porteurs d’espérance, créateurs d’avenir et bâtisseurs d’une Terre plus belle où tous les hommes sont appelés à vivre dignement en frères. Là est la véritable joie de Noël. Celle qui déjà se dessine pour l’année à venir dans des naissances annoncées, des mariages à célébrer, des retrouvailles à fêter, des solidarités à inventer… 

Devant les membres de la Curie, lieu de pouvoir et de responsabilité dans l’Eglise, le Pape François a invité ces jours-ci ses collaborateurs à une réelle conversion. Face au risque que l’Eglise soit centrée sur elle-même, François privilégie un autre chemin, celui de Saint Paul : évitant « amertume, irritation, colère, éclats de voix ou insultes » (Ep 4, 31-32), et privilégiant la générosité, la tendresse, le pardon réciproque et l’humilité. 

Madeleine Delbrêl, assistante sociale et mystique ayant vécu en banlieue parisienne auprès des plus pauvres, écrivait : « Un jour de plus commence, Jésus en moi veut le vivre. Il ne s’est pas enfermé, il a marché parmi les hommes. Avec moi il est parmi les hommes d’aujourd’hui. Il va rencontrer chacun de ceux qui entreront dans la maison, chacun de ceux que je croiserai dans la rue. (…) A travers les proches frères qu’il nous fera servir, aimer, sauver, des vagues de sa charité partiront jusqu’au bout du monde, iront jusqu’à la fin des temps. Béni soit ce nouveau jour, qui est Noël pour la terre, puisqu’en moi Jésus veut le vivre encore. »

Alors, en cette nuit de Noël, comme François, comme Madeleine Delbrêl, osons à notre tour devenir des « porteurs de Dieu », des porteurs de la lumière de Noël. Avec Jésus, osons croire en ce qui vient, osons vivre aujourd’hui, chaque jour, l’Evangile dans le monde. Oui, depuis cette nuit de Palestine, tout a changé : un enfant nous est né. Joyeux Noël à tous, joyeux Noël à notre monde !

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 20 décembre 2020 – 4e dimanche de l’Avent, Année B (Lc 1, 26-38)

Dans le temps que nous vivons, temps d’incertitudes, de craintes, de deuils et de difficultés économiques, croyants ou non croyants, tous nous avons besoin d’une parole, d’un phare, d’une lumière pour nous rassurer. Une étoile pour nous guider et nous donner confiance en ce qui vient. C’est là, au creux de l’hiver, au cœur de la nuit, que la naissance d’un enfant sera le signe qui nous est donné. Et c’est bien l’annonce qui est faite à Marie au début de l’évangile de Luc.

Ce récit, nous le connaissons. Marie reçoit le messager de Dieu, l’ange porteur de la salutation. Elle s’interroge, elle est rassurée, et finalement elle consent. Elle accepte de servir l’amour de Dieu qui se donne en cet enfant dont le nom nous est révélé : Jésus. Ce nom va donner sens à la vie de Marie et, bien plus, à toute notre histoire.

Nous avons tous un nom. Depuis notre naissance, il est inscrit dans des registres d’état civil, et pour les baptisés dans les registres de la paroisse. Ce nom fait date, il laisse une trace. Parfois il est chargé d’une histoire, en rapport avec la vie d’une personne remarquable ou d’un parent plus ou moins lointain. « Jésus », lui, est le nom au dessus de tous les noms. Il avait été annoncé depuis longtemps, depuis les prophètes, et tous l’attendaient. Son nom nous est enfin révélé par ce dialogue de vérité entre l’ange et Marie. Le nom de cet enfant à naître est extraordinaire : bien plus qu’un slogan politique ou qu’une bonne publicité, son nom dit tout. Il dit le sens de la vie, il donne sens à nos vies. « Yéshua » en hébreu, c’est-à-dire « le Seigneur-sauve ». La signification même de ce nom change tout, définitivement. Ce nom change la portée de la vie de Marie qui, la première, donne sa disponibilité à Dieu pour que s’accomplisse la Bonne Nouvelle sur notre Terre. Ce nom change chacune de nos vies puisque désormais notre histoire vient se mêler à l’histoire de Dieu. Oui, comme Marie, en entendant le nom du Fils du Très-Haut, cet enfant à naître, nous sommes tous invités à préparer nos coeurs pour Celui qui vient y demeurer. Il vient, il est là.

Ne cherchons pas, comme le roi David, à bâtir un palais somptueux au Seigneur. Nathan lui rappelle bien l’essentiel : l’important est de l’accueillir en nos coeurs où il souhaite demeurer. C’est ce à quoi Saint Paul a consenti également. Lors de ses nombreux voyages en Méditerranée, il a découvert de multiples cultures, langues et traditions, il a travaillé parmi des nations étrangères à sa foi. Sans cesse, il a eu cœur de témoigner et de partager, d’offrir et de recevoir. Comme disciple et apôtre de Jésus, Paul s’est attelé à faire de la foi en ce nom un signe pour son temps.

Beaucoup dans notre communauté de Saint Fons et de Feyzin sont engagés dans des actions de solidarité, de citoyenneté ou tout simplement vivent leur foi au travail. Prêtons bien attention aux rencontres que nous faisons ici et là, découvrons comment le nom de Jésus se révèle à nous jusqu’à nous surprendre là où nous ne l’attendions pas. Il n’est pas question de choisir ou non de rencontrer Dieu, il est là parmi nous. En revanche, comme Marie, choisissons-nous de lui faire confiance et de le suivre en engageant notre vie ? Hier comme aujourd’hui, Dieu ne vient pas faire une simple proposition, il vient se révéler, il vient ouvrir un chemin. Tout commence par ces quelques mots de consentement d’une jeune femme, à nous désormais de nous mettre au service de cette Bonne Nouvelle pour notre monde.
P. Guillaume ROUDIER  

Homélie – dimanche 13 décembre 2020 – 3e dimanche de l’Avent, Année B (Jn 1, 6-8.19-28)

Dans sa longue tradition, le peuple hébreu attendait le messie (c’est-à-dire l’envoyé de Dieu, l’Emmanuel), et les prophètes, comme Isaïe, annonçaient sa venue prochaine. Pour ce dernier, alors que le peuple juif est exilé à Babylone, plongé dans le doute et le désespoir, il s’agissait donc d’annoncer une bonne nouvelle aux pauvres, d’en témoigner en guérissant les coeurs, en promettant la libération des entraves. Bien des siècles après, confrontés à une nouvelle crise, en pleine occupation romaine, Jean Baptiste annonce un même message aux juifs : « il était là pour rendre témoignage à la Lumière ».

Désormais, c’est à nous que cette Bonne Nouvelle est révélée, et que cette mission est confiée. Alors que la chape de la crise sanitaire et économique est toujours là, pesante, nous pouvons faire le choix de nous inscrire dans cette commune espérance des croyants. Aujourd’hui encore, nous sommes appelés une nouvelle fois à redire notre foi en Dieu et en l’humanité qu’il a choisi de rejoindre en cette nuit proche de Noël.

Oui, à la suite des prophètes, et baptisés dans le Christ, nous sommes envoyés pour témoigner de notre espérance en ce monde qui est le nôtre et qui est celui que le Seigneur a fait sien. Pour ce faire, nous sommes revêtus du Christ, de ce manteau qui réchauffe et que nous pouvons partager avec ceux qui sont dans la peine et le froid. C’est le plus beau des vêtements, celui des noces, celui de la grande fête à venir pour notre monde. A ceux qui en ont tant besoin, les pauvres, les malades, les prisonniers, il nous faut donc le partager dans la joie.

En famille, à l’école, dans notre voisinage, au travail, partout où nous vivons et malgré les conditions actuelles – surtout dans le contexte actuel -, nous pouvons, comme Isaïe etJean Baptiste, faire le choix de l’espérance. Il nous faut croire en Dieu et croire en notre humanité, il nous faut le voir, Lui, en elle, chaque jour. Il vient, il est venu, il est là. Comment retenir notre joie ? Laissons-la s’exprimer, se partager avec un cœur qui pardonne à qui nous fait mal, qui demande pardon à qui nous avons fait mal, un cœur qui se laisse transformer, humblement, jour après jour, par l’amour de Dieu.

Saint Paul interpelle les Thessaloniciens dans sa lettre. Et ce matin, c’est encore nous qu’il interpelle : « Frères, soyez toujours dans la joie. » En ce troisième dimanche de l’Avent, « dimanche de la joie », alors que des semaines difficiles sont encore devant nous, il ne nous faut pas renoncer à cette lumière qui brillera bientôt dans la crèche. Poursuivons notre pèlerinage vers Noël, maintenons forte notre joie et notre espérance. « N’éteignons pas l’Esprit » dit Saint Paul, n’étouffons pas la flamme. Sortons de nos peurs et de nos enfermements pour voir la beauté de cette étoile qui scintille pour notre monde. La lumière de Noël nous guide déjà vers un temps « à-venir ». Comme Isaïe, tressaillons de joie, comme Jean Baptiste, rendons-lui témoignage et faisons le choix de croire que « au milieu de nous se tient déjà celui que nous ne connaissons pas » encore totalement. Marchons à sa rencontre.

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 6 décembre 2020 – 2e dimanche de l’Avent, Année B (Mc 1, 1-8)

Cela fait maintenant quelques jours que notre pèlerinage vers Noël a débuté. Il serait bien difficile de ne pas s’apercevoir que Noël approche alors que tout le monde en parle, se souciant de l’organisation des repas familiaux dans le contexte sanitaire actuel. En allumant la télévision, on ne compte plus le nombre de téléfilms autour de « l’esprit Noël » ! Les rues commencent à s’illuminer. Noël approche, c’est sûr. Le calendrier avance vers la Nuit de Noël et les petits et les grands attendent enfin de faire la fête après tant de mois difficiles. Mais une question demeure : est-ce que nous, nous nous approchons de Noël ? Notre cœur s’avance-t-il, lui, vers Noël ? Autrement dit, en ce temps de l’Avent, en ce temps de l’attente, comment préparons-nous nos cœurs à accueillir Celui qui vient habiter parmi nous ? Est-ce que nous ne sommes affairés qu’aux décorations du sapin et aux achats de cadeaux, au souci de ne pas dépasser le nombre recommandé d’invités ? Comment préparons-nous le chemin de cet enfant qui va naître, comment préparons-nous le chemin de Dieu en ce temps de décembre ?

Vous l’avez entendu à l’instant, il nous faut préparer ses chemins, rendre droits ses sentiers ? Il ne s’agit pas de nous transformer en agents de la DDE – même si dans le froid actuellement ils auraient bien besoin de coups de main. Non, il s’agit de rendre droites les routes sinueuses de notre cœur, de combler les fossés, d’abattre les montagnes qui nous séparent les uns des autres, qui nous séparent de Dieu. C’est cela qui nous est demandé : d’être les ouvriers de notre propre cœur pour porter la lumière de cette Bonne Nouvelle qui vient, pour faire entendre la voix des anges qui retentit dans la nuit. Il nous est demandé que notre cœur parle au cœur des hommes et des femmes : un cœur à cœur pour l’amour et la vérité, pour la justice et la paix, nous dit le Psaume.

Alors nous pouvons toujours attendre et compter les jours qui nous séparent de Noël, nous pouvons ouvrir les cases de nos calendriers de l’Avent remplis de chocolat… mais ce n’est sûrement pas un compte à rebours vers Noël. Nous devons convertir notre impatience en pèlerinage intérieur. Car ce n’est pas nous qui devons attendre le jour où Dieu va venir, mais c’est Dieu qui attend, chaque jour, le moment où nous allons venir à lui, le moment où nous allons ouvrir nos mains crispées, ouvrir nos yeux embués, ouvrir nos cœurs engourdis.

Ne disons pas : « Noël ? C’est pour bientôt ! » Mais disons : « Noël ? C’est déjà aujourd’hui ! » Ce n’est pas le Seigneur qui se fait attendre, il est déjà venu, il est déjà là. Ici et maintenant, il est parmi nous, il est en nous. Ne le faisons pas attendre !

Dans quelques jours, c’est le 8 décembre. Au-delà de nos balcons, nous porterons en nous cette lumière qui sera allumée comme signe d’espérance au monde qui en a tant besoin. Tout illuminés par la joie d’accueillir Celui qui vient, nous pouvons nous interroger : quels hommes, quelles femmes devons-nous être pour participer à ce ciel nouveau et à cette terre nouvelle dès à présent ? Avec Jean Baptiste, comment passer du désert au Jourdain, comment faire de l’aridité de ma vie, le fleuve de l’amour de Dieu où nous sommes tous baptisés ?

Peut-être en reconnaissant humblement ce que nous sommes, nos fragilités et nos peines, mais aussi nos forces et nos joies. En les partageant, en partageant celles du monde ; en faisant des peines et des joies du monde, les nôtres. Tout simplement. Car l’important, l’essentiel de la rencontre de Dieu ne se joue pas dans les grands moments de la vie, mais dans les petits instants de chaque jour, dans chacun de nos gestes et de nos regards quotidiens.

Tout simplement en reconnaissant, comme Jean Baptiste, que Celui qui nous est donné porte au monde la vie et qu’il nous donne son Esprit. Alors poursuivons notre pèlerinage, faisons des routes toutes droites entre nos cœurs, c’est le chemin le plus direct vers lui, c’est là que nous le rejoindrons.

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 29 novembre 2020,1e dimanche de l’Avent (Mc 13, 33-37)

Aujourd’hui, une nouvelle année liturgique commence. Nous sommes le premier dimanche de l’Avent, c’est le temps de l’attente par excellence. Nous découvrons, dans l’évangile, que Marc fait place à l’inattendu, à l’imprévu, à l’étranger, c’est là que la reconnaissance de Jésus va se jouer. Oui, avec sa petite parabole, l’évangéliste nous dit toute l’importance de veiller, de nous tenir prêts.

Evidemment une question s’impose à nous : en pleine crise, alors que les restrictions sont encore la norme, sommes-nous disposés à attendre ? Sommes-nous prêts à engager positivement les jours et les semaines à venir comme la préparation et l’attente de celui qui vient partager notre condition humaine ? Autrement dit, comment répondre à cet appel à nous ouvrir à des horizons nouveaux alors que nous avons encore les deux pieds embourbés dans la crise ?

L’attitude qui ressort dans l’évangile, ici et souvent d’ailleurs, c’est celle du veilleur. Veiller, demeurer dans une juste inquiétude chrétienne pour notre monde, c’est-à-dire être vigilants et mobilisés pour les petits, soutenant ceux qui luttent chaque jour dans les hôpitaux, les associations, plus que pour nos propres désirs de liberté. Nous cohabitons parfois difficilement avec ceux-ci, ils nous rappellent trop nos limites, notre finitude. Pourtant l’enjeu est bien là, quand nous prenons conscience de l’appel à la fraternité que nous recevons, un appel à demeurer attentifs à celui qui se donne à rencontrer là où ne nous l’attendions pas toujours. La venue étonnante de cet enfant de la crèche augure ce chemin de fraternité et de paix. Nous le croyons.

C’est pourquoi, sous les traits du maître de maison, Jésus nous demande de veiller, de demeurer dans l’espérance de ce qui vient. Lui, le maître, Jésus, va venir à notre rencontre. Veillons, attendons-le. Cherchons-le là où nous pensions impossible de le trouver : nous ne savons ni le jour ni l’heure. Chasser le sommeil, c’est nous défendre activement contre nos mauvaises pensées et nos désespérances. C’est un appel à résister, un appel à rechercher ce que nous ne connaissons pas encore de lui, et peut-être de nous-mêmes.

Veillons, sortons de nos torpeurs et de nos engourdissements. Laissons nos fausses quiétudes, nos fausses assurances relatives à ce que nous croyons connaître de la vie et du monde. Soyons « une Eglise en sortie » comme le pape François nous y invite. Ne nous lassons pas de chercher ici et là les signes qui nous sont donnés de la venue du maître. Soyons attentifs, inventifs. Et pour ne pas s’épuiser ni s’essouffler alors que les semaines à venir vont être encore difficiles, prenons le temps de nous ressourcer dans les Ecritures, laissons-nous habiter par l’Esprit et saisir par l’amour de Dieu. Sachons veiller comme un veilleur attend l’aurore : il sait qu’après le froid de la nuit, la lumière de l’aube nouvelle va venir le réchauffer.

Vous le savez peut-être, le mot « Avent » est emprunté au latin adventus, du verbe advenire (« arriver »). Autrement dit, le temps qui débute aujourd’hui est « le temps de celui qui arrive ». Nous voilà de nouveau face à cette question : comment nous y préparons-nous ? Si nous y regardons de plus près, dans la parabole, l’homme qui a quitté sa maison a confié à ceux qui demeurent là « tout pouvoir ». C’est-à-dire la possibilité d’agir comme lui agirait, et à chacun selon sa charge, selon son travail, selon ses talents dirions-nous également. Et il y a la figure du portier, l’homme du seuil, celui à qui le maître de maison confie la charge de faire le lien entre le dedans et le dehors. A la suite des premiers disciples, dans « ce temps de celui qui arrive », nous pourrions nous situer et du côté des serviteurs attentifs aux plus petits et affairés dans des préparatifs de la fête, et du côté du portier qui lie le monde et sa prière intérieure. Un détail encore à noter : la porte semble demeurer ouverte pendant la veille. La maison du maître n’est pas close, fermée sur elle-même. La porte est le passage étroit par lequel le maître part et revient, par lequel il nous lance son appel : « je le dis à tous : veillez ! »

A la lecture de l’évangile, il apparaît donc que nous sommes tous confrontés à la perspective de cette venue, à l’improviste, dans la nuit. Il peut y avoir, dans chacune de nos existences, et à plusieurs reprises, la venue du maître de maison. Sa rencontre met un terme à nos attentes interminables, à nos préjugés sur le temps présent ou à nos angoisses sur ce qui vient. En ce sens, notre vie de veilleur ne se clôt pas sur elle-même. Elle est toute ouverte et orientée vers la venue de celui qui, lorsqu’il vient et lorsqu’il viendra, arrive chez lui, dans sa maison.

Evidemment, le temps de Noël qui s’annonce ne sera pas une fête ordinaire cette année. Nous sommes appelés à retrouver le sens réel et profond de ce rendez-vous. « Le temps de celui qui vient », l’Avent qui commence, nous offre la possibilité de nous y préparer. Bien loin de la pluie de cadeaux, nous pourrons tout simplement nous réjouir de nous retrouver avec nos proches, et avec celui qui est désormais parmi nous. Jamais des retrouvailles n’auront si bien porté leur nom. En « Avent » !

P. Guillaume ROUDIER