Homélies à relire

Homélie – dimanche 24 mai 2020, 7e dim de Pâques (Jn 17, 1b-11a)

Jésus s’en est allé vers le ciel. C’est ce que nous avons fêté jeudi dernier, l’Ascension du Fils auprès du Père. Pourtant, les apôtres cherchent encore Jésus là où ils avaient l’habitude de le voir : au Mont des oliviers, dans la salle haute où le dernier repas a été pris, ce lieu si habituel, si familier. Ils se tiennent tous là, les disciples, hommes et femmes, mère et frères de Jésus. C’est d’ailleurs là, à l’heure du passage vers son Père, que Jésus s’est adressé à lui en s’associant à sa gloire dans une prière d’abandon et de confiance. 

Par ses mots, Jésus nous entraîne avec lui dans cette relation unique. Il fait de nous un seul et même peuple, une seule et même humanité partageant un horizon commun. C’est tout le sens de son chemin sur nos routes humaines qui vient ainsi s’éclairer. Bien plus, c’est le pour quoi de la Parole de Dieu, Parole créatrice depuis le commencement du monde, qui vient se révéler. Nous voilà conviés à nous aventurer dans la grâce de Dieu, dans ce mouvement de sortie et d’envoi. Oui, quelle aventure ! Il n’y a rien de comparable, rien d’aussi mystérieux que d’appartenir ainsi au coeur même de Dieu, dans ce « va et viens », dans ce « va et vois » du Père et du Fils. L’horizon s’ouvre bien large devant nous !  

Entre Ascension et Pentecôte, nous voilà donc dans ce moment où Jésus nous précède sur la voie du Père, voie pour laquelle nous aurons l’Esprit afin de nous guider, afin de nous mener à la sainteté dans nos jours apparemment si ordinaires. Dans quelques jours, c’est lui qui fera de nous une multitude en marche vers l’extraordinaire rencontre de Dieu. En s’adressant ainsi au Père, aujourd’hui dans l’Evangile, Jésus inscrit nos vies dans la vie du Père. Il inscrit nos existences dans l’amour de Dieu. 

Mais ne nous croyons pas au centre de tout, que le monde soit fait à notre mesure. Ces dernières semaines nous rappellent que la singularité de chacune de nos vies va de pair avec l’universalité et la fragilité de celles-ci. Les petits accablés et les soi-disant grands, les faibles malmenés et les prétendus puissants, tout est lié en notre commune humanité. Tout est lié et nous sommes inscrits ensemble dans le coeur de Dieu. Ne restons donc pas immobiles face aux injustices, aux mauvais réflexes qui déjà reviennent dans ce temps du déconfinement. Prenons nos responsabilités les uns envers les autres. Soyons les frères et soeurs que le Père appelle de tout son coeur en nous offrant le Fils. Le Père et le Fils se donnent et se reçoivent. Ils n’existent que dans cette relation à l’autre. Faisons de même. 

Tout au long de son itinéraire, Jésus ne renvoie pas à lui-même mais il désigne sans cesse le Père. Il y a en lui ce mouvement incessant. Aujourd’hui, comme disciples, nous sommes appelés à ce même décentrement. Alors que nous devons inventer ce qui va venir, l’Eglise toute entière est invitée à ne pas se placer au centre de la foi au risque de contredire l’Evangile. Elle doit élargir plus que jamais son horizon pour partager celui de ce peuple immense qui marche parfois dans la joie, souvent dans l’épreuve. Avec le Père et le Fils, entrons dans ce mouvement de don et de gratitude, de relation où chacun n’a de sens qu’en renvoyant à plus grand que lui. Entrons ensemble dans la grâce de la relation à l’Autre. Alors nous ne chercherons plus Jésus où nous avions l’habitude de le voir, nous le trouverons à la face des peuples « Mon coeur m’a redit ta parole : cherchez ma face. » (Ps 26)

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 17 mai 2020, 6e dim de Pâques (Jn 14, 15-21)
 
Dans les textes du jour, au cœur de la lettre de Saint Pierre, nous pouvons lire cette invitation : à tout moment, nous tenir prêts pour rendre compte de l’espérance qui est en nous (1P 3). Ce n’est pas banal. Mais quelle est cette espérance ? Celle que, nous croyants, nous traversions cette crise du Covid-19 plus facilement que les autres ? Que nous, disciples de Jésus, nous soyons rapidement de retour dans nos églises ? Notre espérance est bien différente, et elle est conditionnée à une seule chose. Une seule chose dont l’Evangile aujourd’hui nous parle : « Si vous m’aimez… » (Jn14) C’est vrai que la traduction évoque des commandements, mais plus encore que de commandement, il est bien question de la seule condition de notre espérance, la seule pour suivre Jésus : aimer.
Oui, pour nous qui n’entendons ni ne touchons le Christ comme les disciples ont pu l’entendre et le toucher, pour nous notre espérance est de croire que sa présence se poursuit autrement : c’est une présence tout aussi réelle, une présence qui se déploie dans la vie ordinaire par de simples paroles et gestes d’amour. Saint Jean, un peu plus haut dans son évangile, met ces mots dans la bouche de Jésus : « Comme je vous ai aimé, vous aussi aimez-vous les uns les autres. » C’est évident, c’est ainsi que sa présence se manifeste : par l’amour que nous avons les uns pour les autres.
Il y a quelques semaines, Pâques a fait de nous des témoins de la vie nouvelle, envoyés sur les routes du monde. Aujourd’hui, l’Esprit qui vient à Pentecôte nous est promis comme compagnon pour porter cette Bonne Nouvelle de l’amour à ceux qui en ont le plus besoin, tous ceux et celles qui attendent une parole et un geste de fraternité et de solidarité. C’est l’Esprit qui souffle et nous porte au loin. C’est lui qui nous fait reconnaître les traits du Fils sur le visage de nos frères les hommes, et c’est encore lui qui ouvre devant nous de nouveaux chemins d’humanité.
Malgré les incertitudes à venir, ce temps de nouveautés que nous amorçons s’inscrit là, précisément, dans l’espérance de ce qui va être bâti si nous y participons, menés par l’Esprit. Car l’Esprit va au-delà des logiques humaines, il voit plus loin, il voit en nous plus profondément. Il voit le meilleur de nous. L’accueillir, se laisser façonner par lui, c’est poursuivre l’incarnation du Fils au milieu des hommes. Etre invité à se tenir prêts pour rendre compte de cette espérance, de ce souffle en nous, c’est voir Jésus vivant et vivre avec lui : « vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi. »
Le vent, nous ne le voyons pas. Mais parce que les feuilles des arbres sont animées par son souffle, nous le connaissons. Il en est de même pour l’Esprit, c’est à ses oeuvres que nous le reconnaissons : le désir sincère de fraternité, la dilatation des coeurs aimants, la joie profonde de la paix, bref l’élargissement de nos horizons humains. Se laisser ainsi faire par l’Esprit, c’est entrer dans le mystère de Dieu lui-même, au cœur de cette relation unique du Père et du Fils, c’est être aimé et aimer à son tour. C’est contempler l’amour et y être entièrement transformés.
Alors que la semaine qui débute est l’occasion de fêter les cinq ans de l’encyclique Laudato Si, le Pape François nous le rappelle : « la clameur de la terre et la clameur des pauvres ne peuvent durer plus longtemps. Prenons soin de la création. » L’urgence de se laisser animer par l’Esprit du Père est là. Il ne nous dit pas quoi faire, ni comment le faire – la créativité humaine et son ingéniosité sont sollicitées -, mais il nous porte plus loin que nous ne pourrions y aller seuls : « je ne vous laisserai pas orphelins. » L’heure est donc favorable pour que l’espérance envahisse le monde et transporte nos montagnes de doutes et de peurs. L’Esprit du Fils nous transporte là où « nous le verrons, et nous vivrons aussi ».
 
P. Guillaume Roudier

Homélie – dimanche 10 mai 2020, 5e dim de Pâques (Jn 14, 1-12)

« Que votre coeur ne soit pas bouleversé… » Aujourd’hui encore, ces mots que Jésus adresse à ses disciples nous font du bien et peuvent nous apaiser. Oui, les temps incertains qui commencent ces jours-ci ont besoin d’être apaisés. En ce début de déconfinement, nous avons besoin d’avancer dans la sérénité et la confiance. Bien plus encore, il nous faut retrouver du sens dans notre quotidien. Je dirai même : un sens commun. Et c’est ce même horizon dont Jésus esquisse déjà les traits pour ses disciples qui aujourd’hui se révèle accessible pour nous. Quel est-il ? Où est-il ce lieu dans lequel Jésus dit nous précéder ? Certains ne l’ont-ils pas vu enseigner dans les synagogues, d’autres sur les routes ou chez les parias ? Certains l’ont vu sur la croix et d’autres encore l’ont vu ressuscité… Hier comme aujourd’hui, il nous faut entendre cette invitation à le suivre à la lumière de tout cet itinéraire parmi nous.  

Comme les disciples, si nous disons ne rien percevoir de cette destination dans la crise que nous vivons, c’est peut-être que nous méconnaissons l’enjeu de ce temps dans lequel nous sommes ? L’étymologie du mot crise (crisis en grec) nous éclaire : il s’agit du moment où un choix est à faire. C’est là que tout se joue : le dénouement à venir comme la révélation de ce qui semble encore obscur. Ce moment est donc crucial et ouvre déjà sur ce qui vient. Pour les disciples, cet instant, ce présent est celui de la rencontre de Jésus tel qu’il se révèle : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. »

Pour nous désormais, il nous faut relire la Parole, le récit de l’itinéraire du Fils parmi nous pour comprendre cette révélation. En ces jours de déconfinement progressif, alors que des choix sont à faire, il nous faut y trouver l’horizon commun que nous voulons donner à ce qui vient. Autrement dit, pour entrapercevoir ce lieu où Jésus nous donne rendez-vous, il nous faut faire mémoire de ce qu’il a déjà accompli parmi nous et, à notre tour, faire de même ici et maintenant. Ces jours-ci, nous redécouvrons l’essentiel dans la relation humaine : la fraternité, la solidarité. Or il s’agit bien de cela dans les gestes et les paroles de Jésus : un appel à l’existence dans une communauté de destin. 

Il nous est donné, donc, les moyens d’avancer vers cet horizon commun, humain et universel. Car il s’agit bien de cela dans la révélation « Moi, je suis… » Il s’agit bien de croire en cette humanité dans laquelle il est venu, d’ancrer notre espérance en l’amour du Père pour chacun, et d’avancer ensemble vers la vie nouvelle. C’est un même chemin d’humanité qui s’ouvre devant nous et que le Christ nous invite à suivre avec lui. Dès lors, ce temps présent où tout se joue, même incertain, est habité par une présence bien réelle. 

Alors ne faisons pas comme nous avions l’habitude de faire, comme nous avions toujours fait. Changeons de perspective ! Que notre regard se porte désormais sur notre horizon commun, solidaires des plus fragiles, responsables de nos frères et soeurs en humanité. Le lieu où se tient le Fils auprès du Père n’est pas une destination lointaine. Il s’agit de ce lieu ordinaire de notre quotidien : la maison, l’arrêt de bus, le travail, la file d’attente devant la boulangerie… C’est là qu’Il nous donne rendez-vous, qu’Il nous invite à nous tenir présent. C’est là la place qu’Il nous a préparé « afin que là où il est, nous soyons, nous aussi ». Oui, ces « multiples demeures » de la maison du Père évoquées par Jésus ce sont nos vies. C’est là que le Père réside par son amour. Comme le dit le Psaume ce matin : « La terre est remplie de son amour. » (Ps 32)

En ces jours de déconfinement, alors que nous sommes appelés à respecter plus que jamais les règles sanitaires et sociales nécessaires à la préservation de la vie si fragile, nous pouvons choisir de leur donner un sens fraternel et solidaire. Et posons notre regard empli d’espérance vers cet horizon commun pour notre humanité.

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 3 mai 2020, 4e dimanche de Pâques (Jn 10, 27-30)
Un peu avant le passage d’Evangile que nous lisons aujourd’hui, il est écrit : « Jésus leur tint ce discours mystérieux mais eux ne comprirent pas ce dont il leur parlait. » Ces quelques mots disent bien combien il nous faut être attentif à ce qui se joue là. Connaissant notre difficulté à comprendre, une fois de plus Jésus emploie une parabole : celle du bon berger. Pour ses disciples d’alors, l’image est parlante. L’élevage et le pastoralisme étaient fréquents à cette époque, bergers et troupeaux étaient nombreux en Israël. Dans le Nouveau Testament, le mot pasteur (ou berger) est utilisé 40 fois et brebis 37 fois. L’image choisie par Jean pour rendre compte des mots de Jésus fait donc bien partie du langage ordinaire de ses contemporains. Autrement dit, pour se faire entendre, pour se faire comprendre, il s’agit de parler un juste langage. Celui que Jésus choisit pour révéler le mystère de Dieu, le langage qui rassemble toutes les langues, c’est celui de l’amour.
Le Christ, berger de notre humanité, connaît le prénom de chacun de nous. Il nous connaît par coeur, il nous connaît avec son coeur, et nous sommes « touchés au coeur » comme l’écrit Luc dans les Actes des apôtres (Ac 2). Nous reconnaissons sa voix à cet amour véritable qu’il a pour chacun. Si nous y prêtons attention, sa voix se fait entendre jusqu’aux extrémités du monde, elle résonne dans chacune de nos vies. Sa voix, c’est la Parole de Dieu, la parole de la vie qui ne cesse d’être donnée, même dans les temps de doute et d’angoisse. Oui, dans la joie comme dans les moments difficiles, le berger est là et nous accompagne. Aux jours de fatigue, il nous fait reposer en paix. Aux jours d’angoisse, il nous mène vers la tranquillité… Les mots du psalmiste disent combien, de tout temps, le peuple qui marche sur terre met son espérance en Celui qui le guide.
Nous avons beau essayer de gagner le bercail par de multiples manières, par nos propres forces, cela est vain. Il est vain de penser que nous pouvons compter seulement sur nous-mêmes, que nous serions autonomes, indépendants. Les semaines passées, les semaines à venir, nous le révèlent. Il n’y a qu’une seule option, la porte de notre commune humanité : Jésus Christ. Par sa vie, par son amour jusqu’au bout, il nous révèle la voie pour nous rassembler tous ensemble. La porte est étroite, mais elle est là, offerte et accessible à tous. Le bercail où reposer et auquel tous aspirons, cet horizon commun, passe par cette vie humaine que Jésus a accompli parmi nous. C’est une vie de solidarité pour les plus petits, de fraternité pour ses ennemis, d’amour pour tous.
Mais l’image du berger qui rassemble et met au repos n’est pas la fin de l’histoire. Non, le pasteur finit par les faire sortir et les mène ailleurs. Il pousse au dehors cette multitude et marche avec elle. Ce troupeau appelé à sortir de l’enclos, du lieu de notre repos habituel, c’est nous aujourd’hui. Chrétiens, nous sommes appelés à « déconfiner notre Eglise » pour le suivre et le rejoindre là où il nous précède, sur les parvis de nos églises, dans « les périphéries du monde » comme le dit souvent le pape François. Pour encore quelques semaines, nous ne pourrons pas nous retrouver et célébrer l’eucharistie dans nos communautés. Pour beaucoup, ce temps est long, trop long. Mais à la lumière de l’Evangile d’aujourd’hui, sachons y voir l’occasion de vivre à notre tour cette expérience de sortie. Plutôt que de se plaindre et de nous morfondre, de douter de la sincérité de ceux qui tentent (comme ils le peuvent) de prendre soin de nous, ayons confiance en Celui qui nous entraîne ailleurs. N’écoutons pas ces voix qui médisent – et qui ne sont pas si étrangères que cela -, bien plus écoutons la voix du bon pasteur qui nous rassure quand il nous appelle au dehors. Si nous le suivons quand il nous rassemble au bercail, dans nos églises, suivons-le avec autant de coeur et de joie, quand il nous invite à demeurer pour encore un certain temps présents au milieu de ces « prés d’herbe fraîche ». Quelle joie ! Comme nos frères musulmans qui ne peuvent se réunir pour fêter la rupture du jeûne chaque soir, comme nos frères juifs, bouddhistes, qui ne peuvent se rassembler, comme ces millions de personnes qui ne peuvent se retrouver comme à leur habitude, nous sommes là. Et c’est finalement là que nous sommes attendus. C’est là qu’il dresse pour nous la table du festin commun, un repas qui rassemble déjà et rassemblera encore toute notre humanité.
Chrétiens, nous ne sommes pas à part ni différents. A la crise mondiale, la réponse ne peut être que collective et unie. Nous sommes guidés par le Christ pour vivre cette solidarité religieuse, cette solidarité humaine, pour aller et pour servir nos frères et nos soeurs. Nous sommes appelés pour une « conversion pastorale et missionnaire » (Evangelii Gaudium 25) : une Eglise en sortie. Pour nous, si nous y consentons, c’est « l’occasion de revisiter nos pratiques, nos priorités, nos urgences… L’occasion aussi de nous souvenir que la messe n’est pas tant une « rentrée » dans nos églises qu’une « sortie » vers le monde » (Bertrand Révillon).
En ce dimanche où l’Eglise invite à prier pour la diversité des vocations, sachons entendre cette multitude d’appels à la vie, au bonheur, à la sainteté ordinaire, à servir le bien commun. Avec la même confiance en la voix qui sait nous rassembler dans le repos et la paix, suivons dans la joie Celui qui nous précède au dehors. Nous ne sommes pas « privés du Christ », nous sommes dans l’action de grâce car il nous invite au partage de sa vie en abondance.
 
P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 26 avril 2020, 3e dimanche de Pâques (Lc 24, 35-48)

Les deux disciples qui font route vers le village Emmaüs sont découragés. Ils étaient montés à Jérusalem pour la fête de la Pâque, pour partager cette joie avec le Maître, mais désormais ils sont dans la peine. La libération annoncée et le renouveau du monde, tout a disparu en même temps que le corps de Jésus était mis au tombeau. Quelle déception. Il y a bien ces femmes qui, les premières, ont tenté d’annoncer la nouvelle de sa résurrection, mais c’est la stupeur et non la foi qui s’en suit. Tout est fini, la rumeur n’y changera rien, autant rentrer. 

Ces deux compagnons sont dans la nostalgie des belles paroles entendues, des miracles accomplis. Ils sont tournés vers ce passé perdu. C’est là que l’inattendu les surprend, un étranger les rejoint et va tout chambouler. C’est à ce moment, dans cet entre-deux improbable, que la Parole vient tout éclairer et révéler les coeurs. Lui aussi, cet étranger, regarde en arrière. Non pas pour se morfondre comme eux, non, il fait mémoire de cette incroyable histoire de Dieu et des hommes : une histoire immémoriale qui dit la fidélité de Dieu depuis que la Parole a créé la vie. L’Ecriture en est le témoin. Cet incroyable récit a commencé bien avant cette rencontre sur les chemins de Palestine, et il ouvre un horizon qui va beaucoup plus loin que le village d’Emmaüs. 

Qu’ils sont humbles ces disciples face à tout cela. Pourtant, leur coeur vibre à cette révélation, ils sont bel et bien concernés par cette lumière qui vient donner sens à tout cela. Oui, chemin faisant, le récit de ces jours de tristesse vient s’éclairer, ils inscrivent alors leur propre histoire dans une histoire bien plus grande : celle de l’Alliance, cette promesse qui lie définitivement Dieu et les hommes. 

Je crois que c’est important de relire ce passage d’Evangile. N’avançons-nous pas également ces jours-ci emplis de tristesse et d’angoisse ? Le récit de ces jours de peur et de confinement n’inonde-t-il pas les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu ? Celui qui marche avec nous nous aide à discerner ce que nous ne pourrions voir, seuls, au premier regard.

Comme Cléophas et son compagnon partageant leur questionnement, il nous faut écouter. C’est là le lieu propice pour que se révèle la fraternité humaine universelle, un monde où « tout est lié » comme l’écrit le Pape François. Le récit de ces deux compagnons, comme ceux que nous sommes en train d’écrire en ces moments difficiles, est important. Dans cet espace où notre humanité se livre, là se dévoile une solidarité de destin, un sens à notre histoire commune. 

Et c’est bien dans le geste du partage que tout s’accomplit, alors que les yeux des disciples s’ouvrent au moment où le Christ se rend présent tel qu’il est. C’est dans ce qui est eucharistie dans nos vies (action de grâce) que tout prend sens, quand nos yeux s’ouvrent sur le monde et que notre coeur brûle de cette « invincible espérance » (Christian de Chergé). 

A la fin de ces quelques lignes d’Evangile, le Fils de l’Homme semble s’éloigner mais, en fait, il ne cesse de venir vers nous, de se rapprocher. Dès lors, son absence devient présence réelle à discerner autrement, ailleurs, sur le visage de nos compagnons de route : les membres de nos familles, nos collègues, nos voisins, ceux et celles qui luttent pour s’en sortir alors que la crise leur a pris le peu qu’ils avaient… Même distants, même confinés, ils sont pour nous une multitude de visages qui portent le signe de la présence de Dieu. Nous sommes appelés vers eux. 

De la condition de disciples qui doutent, ces deux compagnons de route deviennent missionnaires. En eux, ce qui était tristesse et désespoir se transforme en joie et espérance pour notre monde. Ne pouvant garder cette révélation pour eux, ils s’en vont, portés par cette confiance : leur histoire s’inscrit désormais dans l’histoire de Dieu. Tous nos récits font partie de cette même histoire si nous savons y discerner la présence du Ressuscité. Oui, le chemin d’Emmaüs inaugure finalement un tout autre itinéraire : celui de la vie ordinaire qui rencontre l’Evangile. 

« Une fois que nous avons connu la parole de Dieu, nous n’avons pas le droit de ne pas la recevoir ; une fois que nous l’avons reçue, nous n’avons pas le droit de ne pas la laisser s’incarner en nous, une fois qu’elle s’est incarnée en nous, nous n’avons pas le droit de la garder pour nous : nous appartenons dès lors à ceux qui l’attendent. » (Madeleine Delbrêl, Nous autres, gens des rues.) 

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 19 avril 2020 (2e dim de Pâques – dim de la Miséricorde) Jn 20, 19-31
Peu de temps après la mort de Jésus, les disciples sont chez eux, les portes sont fermées, verrouillées par crainte de ce qui se passe à l’extérieur. Ils demeurent enfermés chez eux, enfermés dans la peur, ne sachant pas comment se comporter dans ce monde où celui qu’ils suivaient, celui qu’ils pouvaient toucher chaque jour, n’est plus. Les disciples ont peur de ce monde, ont peur de ce qui va arriver pour eux, pour leurs familles. Ils ont peur de l’avenir. Leur porte est verrouillée.
Pourtant, une parole va venir ouvrir cette porte close en même temps que leur cœur. C’est une parole de libération qui va les chercher au plus profond de leur peur pour les en extirper : « La paix soit avec vous ! » (Jn 20) C’est une parole de Jésus, c’est la Parole de Dieu. C’est un appel à la vie. Malgré la crise que notre monde traverse, malgré la peur qui est venue habiter chez nous, si nous y prêtons attention, nous pouvons encore entendre cette parole d’espérance s’élever dans les gestes de solidarité et de fraternité qui se multiplient ici et là à travers le monde, en France, dans nos quartiers. Ces gestes nous ouvrent à ce qui vient après.
Dans l’évangile, Thomas est aveuglé et envahi par ses doutes et ses questions. Et alors que d’autres sont réunis, peut-être pour se réconforter, peut-être pour prier, Thomas, lui, est absent. Thomas, Didyme « le jumeau » : c’est un peu nous. C’est un peu de notre humanité dont il est question avec lui. Il doute, il désire encore toucher le Seigneur comme il pouvait en avoir l’habitude au cours d’une marche, d’une pêche… Il est tourné vers ce qui a été et reconnaît humblement son manque de foi dans tout ça : les témoignages de celles et de ceux qui ont reconnu Jésus ne le convainquent pas. Pourtant c’est bien lui, Celui qu’ils ont suivi, Celui qui a promis un avenir de paix et de fraternité pour la multitude de notre humanité.
Appelé à croire, suscité une première fois par leurs témoignages, Thomas ne croit pas et il reste enfermé dans la peur d’avoir définitivement perdu Celui qui était son espérance. Alors, il est appelé une seconde fois ; une seconde fois il est suscité et cette fois par le Christ lui-même. On pourrait dire ‘re-suscité’. Et Thomas en vient à croire ; il croit parce que cette fois il voit la présence du Christ parmi eux. Il croit non pas parce qu’il touche – car finalement il n’aura pas mis sa main ni ses doigts sur le corps de Jésus – non, il croit parce qu’il est ‘re-ssucité’ en éprouvant la miséricorde de Dieu, l’amour de Dieu qui dépasse son incrédulité : Dieu, lui, croit en Thomas.
Alors que nous sommes dans le regret, dans la nostalgie, dans la peur d’avoir perdu notre espérance, nous aussi nous sommes ressuscités avec Thomas, avec les disciples, en Jésus Christ. Il ne cesse de croire en nous, de nous appeler à faire l’expérience de la miséricorde de Dieu au plus profond de cette crise. Evidemment, cela n’enlève rien au drame humain de ces derniers mois : les morts par centaines de milliers, le travail des soignants, des agents funéraires éprouvés jusqu’au bout de leurs limites, la faillite menaçante de tant d’entreprises et d’artisans…
Avec le Coronavirus, nous aussi, nous doutons, nous aussi nous pouvons oublier la promesse de Dieu de demeurer parmi nous jusqu’au bout. Nous aussi nous pouvons regretter le temps passé et douter de l’avenir. Mais Dieu ne cesse pas de nous appeler à croire, c’est-à-dire qu’il vient nous ‘re-susciter’ de nouveau à chaque fois que nous doutons, à chaque fois que nous ne le voyons pas, que nous ne le voyons plus, alors qu’il est bel et bien présent autrement : présent parmi nous.
Il nous ‘re-suscite’, il nous appelle à nous lever, à nous relever pour croire et croire en ce qui vient même si nous ne savons pas tout de cet avenir : il y a un « à venir ». Et il nous invite à témoigner de cela : « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. » (Jn 20) Oui, au-delà de ces doutes, de cette souffrance, déjà Jésus nous fait tourner le regard vers cet après où il nous donne rendez-vous. Souvenons-nous de la fin de l’évangile de Matthieu : “Il est ressuscité d’entre les morts, et voici qu’il vous précède en Galilée ; là, vous le verrez.” (Mt 28,7)
Thomas voulait approcher sa main pour toucher Jésus, pour toucher Dieu comme il l’avait toujours fait. Finalement, il se laisse convertir par la Parole qui l’appelle et ce sont les portes de son cœur qui s’ouvrent ; finalement c’est lui qui s’est laissé toucher. Pierre nous le disait dans sa lettre : « Vous exultez d’une joie inexprimable » (1 P, 1,3-9) Oui, notre joie est plus forte que nos peurs et nos doutes. Alors soyons des citoyens heureux, porteurs d’espérance, c’est-à-dire porteur de paix et de joie, soyons des citoyens confiants, engagés, suscités encore et encore.
Aujourd’hui, alors que la peur et les doutes sont nombreux dans notre monde, dans notre pays, chrétiens, croyants d’autres religions, croyants en la vie, nous sommes tous invités à nous tourner vers cet «  à venir » encore méconnu. C’est là que nous pourrons le reconnaître, lui le Ressuscité du jour de Pâques, présent parmi nous. « La paix soit avec vous ! »
 
P. Guillaume ROUDIER
 

Homélie du dimanche 29 mars 2020, 5e dim  Carême – Année A (Jn 11,1-45)

Pour Marthe et pour Marie, pour Jésus, la mort de Lazare est une grande douleur. Le frère, l’ami est parti et son absence est silence. Qui n’a jamais ressenti cette peine ? Qui n’a jamais ressenti les ténèbres alors qu’elles semblent tout engloutir ? Seul l’amour que Dieu porte à chacun peut nous relever. Jésus le sait bien, lui qui, comme chacun d’entre nous, a perdu un proche : « Jésus se mit à pleurer. » En effet, une fois de plus, Jésus est bouleversant d’humanité dans cet Evangile. Et c’est là, dans son humanité, qu’il va nous révéler qui il est : « Moi, dit Jésus à Marthe, je suis la résurrection et la vie ». Evidemment, la résurrection de Lazare est l’annonce de la résurrection de Jésus, l’annonce de la résurrection de chacune de nos vies. Pas seulement pour « la vie d’après la vie », non, une vie nouvelle dès à présent, la vie éternelle déjà commencée ici et maintenant.

Comme Jésus est touché par l’angoisse et la tristesse de Marthe et de Marie, Dieu se laisse toucher par nos cris, par ces prières du monde entier qui montent vers lui pour qu’il nous assiste durant cette pandémie : celle du pape, seul place Saint-Pierre vendredi dernier, celle de chacun d’entre nous. En réponse, nous entendons son appel à la confiance et à l’espérance, en lui et en notre humanité.

Croire en Jésus, c’est croire en la parole de Dieu, la parole qui crée le monde, la parole qui tire toute chose des ténèbres, la parole qui est amour. Croire en Jésus, c’est croire dans le murmure permanent de Dieu dans nos vies. Mais que faisons-nous pour y prêter oreille ? Dans le vacarme et le tohubohu des mauvaises nouvelles à la télévision et à la radio, y faisons-nous attention ? Prêtons-nous réellement attention à cette vie nouvelle qui s’offre à nous sur notre palier, notre balcon, par ces messages et ces coups de téléphone partagés ?

Il y a deux ans, dans un groupe de lecture paroissial, nous avons lu un livre de Alexis Jenni : « Son Visage et le tien ». Je vous en cite un passage : « Dieu créateur du monde parle si doucement, de façon si fine, si ténue que pour le distinguer du vent, d’un oiseau, ou du bruit de notre propre cœur, il faut écouter avec la plus grande attention. Alors on peut entendre. Pour l’entendre, il faut écouter. »

Alors que nous sommes émerveillés et rendons grâce à ces héros qui sauvent des vies et à ceux qui maintiennent un minimum d’activité économique, alors que nous serions émerveillés par un miracle, pourquoi ne serions-nous pas tout autant émerveillés en regardant l’herbe pousser et les bourgeons sortir, en sentant le vent souffler, en écoutant un enfant rire ? Ici et là, nous pourrions entendre Dieu répondre à nos cris et nos prières, nous pourrions entendre qu’il nous appelle à contempler les signes de la vie plus forte que la mort. Il nous faut écouter la vie ordinaire pour y reconnaître la vie nouvelle, même confinés chez nous. Il nous faut écouter et nous laisser toucher.

« Lazare, viens dehors ! » Cet appel de Jésus à se lever d’entre les morts est un appel pour chacun d’entre nous à vivre déjà dans cette vie nouvelle. C’est bien le chemin de Carême que nous tentons de vivre malgré les événements : dépasser nos routines quotidiennes, quitter nos endormissements, désencombrer nos cœurs et décentrer nos vies. Même en restant chez nous, nous pouvons « sortir », être cette Eglise en sortie que le pape François appelle de tous ses vœux.

Comme Lazare, il s’agit de sortir de nos petites morts ordinaires pour découvrir la vie  nouvelle et entendre l’appel à l’existence que Dieu lance à chaque homme et à chaque femme de bonne volonté. Par un coup de téléphone à un voisin, un salut depuis le balcon, il s’agit de faire résonner au cœur de nos quartiers, une solidarité et une fraternité humaine. Par un petit mot, une prière, il s’agit de dire à nos collègues, nos amis, qu’ils nous manquent, que ces liens nous sont précieux.

Nous vivons quelque chose d’unique et nous aurons peut-être l’envie de changer. Et après ? Après ce sera différent d’avant mais pour vivre cet après, il nous faut traverser cette pandémie, vaincre nos peurs. Il faudra, le moment venu, tirer les leçons de cette crise et prendre en compte le fait que chacun est indispensable, y compris les travailleurs les plus modestes : les caissières, les éboueurs, etc. Nos destins sont intimement liés : il a fallu cette crise sanitaire pour nous en rendre compte et nous faire toucher du doigt ce qu’est la véritable solidarité. Personne ne peut se sauver seul, mais nous sommes tous unis dans l’appel à la vie que Jésus lance.

Le carême se poursuit, le confinement également. Nous pouvons néanmoins reconnaître comment, dans la vie de tous les jours, l’appel de Dieu nous réveille et nous invite à vivre debout, dans la dignité de notre commune humanité. Chassons nos angoisses et nos peurs, nous sommes appelés à la confiance et à l’espérance. Ne croyons pas que nous sommes des vivants condamnés à mourir, nous sommes des mortels appelés à vivre dès à présent dans la vie nouvelle.

P. Guillaume ROUDIER


Homélie du dimanche 22 mars 2020 – 4e dim Carême, Année A (1 S 16,1-13 ; Ep 5,8-14 ; Jn 9,1-41)

« Dieu ne regarde pas comme les hommes. » (Sam 16) : voilà ce que nous pouvons lire dans la première lecture aujourd’hui, dans le livre de Samuel. Dieu ne regarde pas comme les hommes… Mais comment regardent les hommes ? Ils regardent sûrement mal. Sûrement, voyons-nous trouble à cause des filtres de l’argent, du pouvoir. Sûrement, portons-nous des œillères à cause de l’égoïsme et de la peur de l’autre. Sûrement, sommes-nous aveuglés par l’angoisse de ce que nous vivons actuellement, par le doute en l’avenir alors que nous sommes confinés chez nous pour un temps incertain.

Si nous ne voyons pas bien, si nous sommes aveuglés, il nous faut revenir aux fondamentaux comme cet homme né aveugle dans l’évangile (Jn 9) : dans les moments sombres de notre temps, il nous faut relire notre histoire, reconnaître le chemin déjà parcouru, et réentendre la promesse qui nous tend vers un horizon.

Souvenez-vous, au commencement, à partir de rien, d’un désordre complet, Dieu a façonné la vie avec de la terre et du souffle. Ici, dans ce récit de l’aveugle-né, nous retrouvons la terre et la salive. Et voilà que l’homme est à nouveau créé, une création nouvelle par Jésus, le Verbe de Dieu parmi nous. L’homme nouvellement créé n’est pas une statue d’argile, immobile qui prend la poussière comme ces bibelots sur le rebord d’une étagère et dont on fait parfois collection. Non, il est une création nouvelle, créée pour être envoyée dans le monde comme témoin. C’est bien le sens de cette invitation de Jésus à aller se laver à la piscine de Siloé. Et cela demande notre consentement et nécessite notre espérance.

Alors ces mots se font entendre : « Frères, autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière… » (Ep 5) C’est ce que nous dit Saint Paul. Nos yeux s’ouvrent et non seulement nous voyons mais nous découvrons que nous sommes lumière, porteur de la lumière, porteur du Christ : chacun un Christophe. Oui, ce que je suis, ce à quoi je suis appelé, se révèle. Et mon cœur, celui qui se morfondait dans la solitude et les ténèbres, dans la peur de ce qui pouvait m’arriver, ce cœur de pierre devient alors un cœur de chair capable de ressentir et de partager les peines et les joies d’une multitude. Comment pourrait-il en être autrement ces dernières semaines ? Comment pourrions-nous rester insensibles aux angoisses qui retentissent, et aux messages d’espoir et aux gestes de solidarité qui leur répondent ?

Si nous croyons en Jésus et en son évangile, véritable lumière, nous ne pouvons nous contenter d’être comme ces pharisiens qui croient tout savoir, mais finissent par loucher sur leurs certitudes. Finalement, n’est-ce pas eux les véritables aveugles ? Ne le sont-ils pas quand ils affirment que, si cet homme est né aveugle, c’est que lui ou ses parents ont péché ?! Evidemment, ce qui arrive à cette famille, ce malheur qui les touche, ils n’y sont pour rien. Et Jésus l’affirme : la maladie, l’épreuve n’est pas liée au péché. Personne ne peut être accusé d’être à l’origine de la maladie qu’il porte. C’est important d’entendre cela aujourd’hui : la crise que nous vivons n’est pas une punition de Dieu.

En revanche, ce temps-là, comment le vivons-nous, comment le traversons-nous ? En effet, si Jésus ne se focalise pas sur la maladie et son origine, il nous invite à nous ouvrir sur un horizon au-delà, même en étant confinés chez nous. Il nous invite à aller de l’avant. Croire en Jésus, c’est ouvrir les yeux, le chercher et finalement le reconnaître sur le visage du plus petit, du plus insignifiant mais qui va se montrer solidaire des autres. Par exemple cet humble restaurateur qui, plutôt que de jeter ses stocks, va préparer des repas et les livrer lui-même aux soignants de l’hôpital de la Croix-Rousse.

Et combien d’autres exemples, combien d’autres anonymes viennent soutenir humblement les efforts déployés par ces héros dans les hôpitaux ou dans les entreprises et services qui doivent continuer à fonctionner malgré tout ?! Un tel regard porté sur ce que nous sommes en train de vivre est un véritable changement de perspective. Oui, nous pourrions dire qu’en plongeant notre regard dans celui de Jésus, ici et là, il nous est donné la joie d’entrevoir finalement cette divine ressemblance en l’homme.

C’est pourquoi Jésus ne semble pas préoccupé de maintenir le monde tel qu’il est. Bien plus, il souhaite nous accompagner vers ce qui va arriver, vers ce que nous pouvons accomplir à partir de notre histoire, à partir de nos moyens.

Evidemment, il ne s’agit pas d’amoindrir la gravité de ce que nous vivons et d’oublier ces familles touchées par la maladie et le deuil ; mais nous ne pouvons en rester là, ce n’est pas la vérité ultime. Elle serait bien plus lumineuse, bien plus belle que ce que nous entendons en allumant les chaînes d’information qui nous inondent de tristesse et d’angoisse. Ne soyons pas aveuglés par nos peurs, par ces œillères que nous portons. Le quotidien tout entier, chaque jour que Dieu fait, même ces derniers jours difficiles, laisse entrapercevoir de la lumière.

A la fin de l’évangile d’aujourd’hui, Jésus parle d’un jugement qu’il est venu rendre. En grec, le terme serait plutôt « une remise en question » (krima). En ce temps d’épreuve pour notre monde, interrogeons-nous, interrogeons notre humanité, quittons notre aveuglement et découvrons l’homme nouveau qui naît de cette terre et de ce souffle.

Pendant ce temps de confinement, si nous fermions les yeux, si nous prenions le temps de réentendre ce silence qui a précédé la Création, si nous reconnaissions l’œuvre extraordinaire que Dieu accomplit dans nos vies et à laquelle nous pouvons contribuer, alors, en rouvrant les yeux, nous pourrions tout simplement porter un regard nouveau sur ceux qui nous entourent : nos voisins qui applaudissent depuis leurs balcons, nos collègues avec qui nous échangeons par internet, tous ceux qui nous sont lointains mais présents dans nos cœurs… Un regard neuf, lavé, rincé, un regard de chrétien, comme cet ancien aveugle qui désormais est envoyé pour témoigner du regard d’amour de Dieu.

Dieu ne regarde pas comme les hommes. Heureusement, les hommes sont invités à regarder comme Dieu, à regarder au loin vers la lumière à l’horizon.

Restez chez vous, et prenez soin de vous.

P. Guillaume Roudier

 

Homélie 8 mars 2020 – 2e dimanche de Carême, Année A (Mt 17,1-9)

Les lectures sont riches et très imagées aujourd’hui. Mais elles nous disent toutes la même chose en évoquant notre désir de donner sens à notre vie… et le projet de Dieu en même temps.
D’abord avec Abram. Abram « quitte ton pays ». Oui, pour l’heure, il s’appelle encore Abram, tout simplement, en référence à sa terre d’origine (Ur, en Chaldée), là d’où il vient. Nous avons tous des origines plus ou moins lointaines : Ardèche, Auvergne, Portugal, Afrique, Asie, etc. Nous avons tous une histoire, notre histoire qui nous a façonnés, avec ses joies et ses peines. Dans sa propre histoire, Abram est invité à se déplacer, à quitter ce qu’il croit connaître, à se risquer sur le chemin. Pour aller où ? Eh bien pour aller vers la Terre promise, la Terre de la rencontre, de la rencontre de Dieu et des hommes…

Ce sont les subtilités de la langue hébraïque : en rajoutant simplement un « h » à Abram, en plaçant au cœur de son nom, de son identité, un souffle, un souffle créateur, il en vient lui aussi à devenir créateur, à la ressemblance de Dieu : de Abram, il devient Abraham (« le père d’une multitude »). Et nous ? Osons-nous quitter nos certitudes, nos zones de confort pour découvrir notre force de création ? Comment répondons-nous à cette même invitation qui résonne depuis longtemps au cœur de nos vies ? Oui, depuis le jour de cette alliance avec Abram, Dieu ne cesse d’appeler l’humanité sur le chemin de la vie. Encore faut-il accepter de le suivre…

Dans chaque région, dans chaque ville, dans chaque quartier, dans chaque école, dans chaque entreprise, comment devenir des hommes et des femmes porteurs de ce souffle créateur ? En ces périodes de doute, de peurs, de haine, comment devenir de réels porteurs d’espérance ? Notre monde en a tant besoin… Dans sa lettre que nous avons lue, Saint Paul parle de « vocation sainte ». Il est bien question de cela en effet : pour Timothée à qui il s’adresse, comme pour nous, il s’agit d’un appel à la sainteté ordinaire ; chaque jour, nous sommes appelés à avancer pour servir, servir l’amour de Dieu en servant l’espérance pour les hommes. Et cela avec toute notre histoire, avec tout ce que nous sommes.

Mais en se plaçant du côté des croyants, nous pouvons parfois être tentés de vouloir mettre la main sur Dieu et de le garder pour nous. Grave erreur : ce serait oublier que ce souffle créateur, celui de l’Esprit, passe en chacun, croyant ou non, et que nous sommes tous appelés à nous convertir, à quitter l’homme ancien pour que l’homme nouveau advienne. C’est un peu l’erreur que les disciples commettent au sommet de la montagne : la tentation de vouloir garder Jésus, Moïse et Elie à l’abri, pour eux. La tentation de se croire privilégiés, à part… Or, ce n’est pas le sens de la révélation qui est faite sur la montagne. L’évangile nous le raconte : il faut redescendre de ce sommet, retrouver nos compagnons de route, nos proches, nos collègues, retrouver le quotidien afin que, là, sur leur visage, nous reconnaissions un autre visage. Oui, sur la montagne comme dans nos vies, c’est sur un visage d’homme que Dieu vient se révéler.

Autrement dit, si la messe et l’eucharistie sont « le sommet de notre foi », il nous faudra bien en redescendre. Il nous faut redescendre car c’est en bas, à la vie ordinaire des hommes que le Fils de Dieu est venu se mêler. C’est à hauteur d’homme que tout se joue. C’est là la source de tout. Ce temps du Carême nous invite à le redécouvrir à l’échelle de chacune de nos vies, que cela soit dans notre vie spirituelle (prière), dans la sobriété (jeûne) ou dans le partage (charité). Si nous n’entendons pas cet appel au cœur de chacune de nos vies, comme Abram, cet appel à la conversion, à prendre la route vers la Terre de la rencontre, cette église, cette belle tente dressée risque de rester vide.

C’est pourquoi, selon moi, en assistant à cette scène, Pierre, Jacques et Jean découvrent bien plus que la Transfiguration de Jésus : c’est la transfiguration de toute l’humanité qui leur est donnée d’entrapercevoir, la révélation de l’amour et de la joie de Dieu pour tous. Alors en ce temps de Carême, rendons grâce pour ce chemin d’humanité qui s’offre à nous, qui s’est ouvert par le Christ, et reconnaissons-nous comme des pèlerins qui marchons vers la joie et la lumière de Pâques pour notre monde.

P. Guillaume Roudier

 

Homélie dimanche 23 février 2020, 7e dimanche ordinaire (Mt 5)

L’Evangile aujourd’hui poursuit celui des dimanches passés : nous avions entendu combien il était nécessaire non pas de suivre la loi à la lettre mais de suivre l’esprit de la loi. Cela pour vivre pleinement dans les Béatitudes qui introduisent ce long discours de Jésus sur la montagne. Souvenez-vous, Jésus n’enlève rien à la loi : au contraire il l’accomplit pleinement, concrètement, et je dirais même humainement. Et de telle manière que nous pouvons le suivre et faire de même. Nous avons alors entendu combien il nous fallait relever le défi d’interpréter les signes des temps, d’y discerner les peurs qui nous retenaient pour finalement se laisser guider par l’amour avec audace. Jésus nous fait ainsi sortir du permis défendu pour nous ouvrir d’autres espaces, d’autres perspectives : équité, fidélité, réconciliation.

Aujourd’hui, il nous faut encore bien entendre ce que Jésus nous dit. Il ne s’agit pas seulement de « bien faire » ou de faire mieux que d’autres en cherchant à nous comparer, mais d’être saint ; à la grâce reçue, il s’agit de laisser l’amour surabonder en nous et par nous. Et c’est pourquoi on rajouterait volontiers de nouvelles perspectives : la compassion, la charité, la prière et l’amour des ennemis.

Etre saint comme Dieu est saint. Etre parfait comme Dieu est parfait. Oui, l’Ecriture place la barre très haut nous l’avons dit en commençant cette célébration. Mais Jésus ne cesse de nous guider par ses propres paroles et ses gestes. Nous sommes invités à l’écouter, à entendre ce qu’il nous dit, nous sommes invités à le suivre sur le chemin du pardon et de la paix. Invités à le suivre sur le chemin de l’attention fraternelle et celui de la charité. Et nous pouvons également compter sur l’Esprit qui vient se mêler à notre esprit et qui nous aide à discerner et à choisir ce que le Christ attend de nous. C’est pour cela, d’ailleurs, que Paul nous rappelle que l’Esprit habite en nos vies ; nos vies qui sont « sanctuaires de Dieu ».

Cette perfection, ce long chemin, c’est la mission de toute une vie. On peut reconnaître chez les frères de Tibhirine, et chez de nombreux saints, la fidélité à ce chemin par la fidélité engagée auprès de leurs frères et sœurs en humanité. Sûrement ces derniers n’étaient pas naïfs et savaient que beaucoup comptaient sur eux autant que d’autres leur voulaient du mal. Mais ils ont demeuré là, partageant la vie quotidienne de ce peuple algérien jusqu’au bout. « La sainteté des gens ordinaires » comme dirait Madeleine Delbrêl. Car l’amour est plus fort que la mort et que les forces de division en nous et autour de nous. Alors que des attentats racistes et extrémistes courent dans l’actualité – encore cette semaine en Allemagne -, il nous faut nous rappeler ces hommes et ces femmes qui ont choisi d’appartenir au Christ jusqu’au bout. Non pas pour chercher la mort et le martyre, mais au nom de l’amour contre la haine et la peur.

Oui : « La guerre la plus dure, c’est la guerre contre soi-même. Et il faut arriver à se désarmer. » Ces quelques mots du Patriarche Athénagoras m’inspirent beaucoup personnellement. J’y vois la sagesse de l’Esprit, celle qui, de toute éternité, nous inspire dans nos vies quotidiennes et, surtout, leur donne sens quand nous sommes tout entier consacrés au service de Dieu et des frères.

Nous le croyons, Dieu aime chacun sans différence ni compromis. Comment dès lors ne pas vivre dans le monde pour témoigner de cela et pour annoncer cette grande joie ? C’est sûrement inutile, mais absolument indispensable.

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie du dimanche 16 février 2020 (6e dimanche – Année A) (Mt 5, 17-37)

Nous poursuivons l’Evangile de Matthieu. Dimanche dernier, nous entendions l’invitation pour les disciples-missionnaires à être « sel de la terre et lumière du monde ». Et juste avant, nous nous souvenons que Matthieu introduit les Béatitudes. L’unité de ce long discours nous enseigne non seulement comment Dieu agit envers nous avec fidélité et miséricorde pour nous combler de sa joie, mais Jésus nous enseigne également à répondre à cet agir de Dieu.

Mais ce n’est pas évident car nous pourrions être déçus du rapport que Jésus entretient apparemment avec la loi : comme d’autres spécialistes des normes et des interdits, il se réfèrerait à la loi et rien de plus. Rien de nouveau sous le soleil ? Evidemment, nous devons nous montrer plus attentifs et entendre avec plus de justesse les paroles de Jésus…

Juste avant le passage lu ce matin, il y a donc les béatitudes. Jésus se situe sur la montagne avec ses disciples et révèle ce à quoi conduit l’Evangile en actes : la joie vraie, celle qui nous lie et rattache toute notre vie au reste du monde. Tout est lié, dirait le pape François : nos vies humaines, la Création, et Dieu.

C’est donc là, à l’échelle de chacune de nos vies, qu’il nous faut entendre la référence à la loi et aux prophètes. Non pas pour devenir des maîtres, des docteurs de la loi – Jésus les renvoie sans cesse vers leur stérilité -, mais pour venir incarner l’esprit de la loi. Pour devenir à notre tour prophètes dans le monde d’aujourd’hui, témoins de l’amour de Dieu. Jésus le dit encore autrement : il ne s’agit pas d’abolir, mais d’accomplir. C’est-à-dire vivre non pas pour la loi, mais vivre concrètement l’esprit de la loi, toute la loi, de se référer à l’intention de celle-ci. C’est là le chantier auquel nous sommes invités si nous y consentons : lorsque nous remontons nos manches, lorsque nous osons discerner, nous confronter à l’Ecriture, faire des choix, interpréter les signes des temps avec espérance et courage alors que l’air ambiant est du côté de la peur, de la méfiance et du chacun pour soi.

Autrement dit, à l’échelle de notre vie, il nous est donné la liberté. La liberté de choisir les actes que nous posons envers nos frères et sœurs en humanité, choisir aussi les prières que nous adressons à Dieu. A l’échelle de chacune de nos vies, c’est-à-dire comme ce Jésus de Nazareth, passer de la loi reçue à la loi accomplie. Bien sûr, « vous » avez bien appris qu’il a été dit que… et également qu’il a été écrit que… Mais moi, quel choix je fais à l’échelle de ma vie ?

Connaissez-vous Cédric Herrou ? Cédric Herrou a accueilli plusieurs centaines de migrants depuis 2016 (Alpes Maritimes). Puis, il a été mis en cause par la justice pour avoir aidé ces personnes à passer la frontière. Mais, fait historique, grâce à ses avocats, le délit de solidarité a été reconnu comme anti constitutionnel au nom du principe de la fraternité républicaine. Puis, lui est venue l’idée de créer une communauté qui emploierait et hébergerait ceux qui souhaitaient rester. Un partenariat avec Emmaüs permet aujourd’hui de porter ce projet. Pour l’instant, les compagnons cultivent des légumes en bio et s’occupent de 400 poules pondeuses. Et le tout est vendu en circuit court dans les commerces de la vallée. Peu importe qu’il soit croyant ou non, voilà un exemple, il me semble, du passage de la loi à l’esprit de la loi.

Je crois que dans ce passage de l’Evangile, aujourd’hui, il ne nous faut pas lire seulement une référence à la loi et aux sanctions, une menace, non, je crois qu’il nous faut y repérer un commencement, une invitation à commencer à vivre la joie de Dieu parmi les Hommes. Oui, la joie de Jésus, la joie des Béatitudes, est bien davantage celle d’un commencement que d’une fin. Ce n’est pas évident car il serait plus facile de se situer dans le permis-défendu. Au moins, c’est simple. Mais non. La loi et les commandements sont à déployer avec créativité, liberté, à déployer avec sagesse.

Mais attention, cette sagesse, nous ne la trouverons pas en consultant Google ou Wikipédia ! Il ne s’agit pas de savoir accumulé, non. La sagesse dont parle saint Paul aux Corinthiens, c’est une autre sagesse. C’est celle du mystère ; celle qui, au code de la loi fait surabonder l’amour. C’est une sagesse sur laquelle nous ne pouvons pas mettre la main et se revendiquer propriétaire. Une sagesse immémoriale, celle qui nous conduit à espérer en ce qui vient, à croire que quelque chose vient même si nous ne savons pas quoi (cf. Jean de la Croix).

En actes, dans nos vies, cela peut passer par la sincérité et la vérité de nos paroles, de nos prières, par la solidarité, par l’amour de ceux et celles dont nous nous sommes détournés… Nous avons de nombreuses pistes dans ces quelques lignes de Matthieu : justice, amour, réconciliation, fidélité, etc. Mais surtout, n’instrumentalisons pas la loi. N’accueillons pas ceux que nous rencontrons en leur renvoyant en pleine figure ce que la loi dit d’eux. N’accueillons pas ceux qui viennent frapper à la porte de nos communautés en leur citant le droit canon. En préparant cette homélie, les paroles d’une chanson de Daniel Balavoine me sont revenues : « Les lois ne font plus les hommes, mais quelques hommes font la loi. » (La vie ne m’apprend rien).

Encore une fois, Jésus le dit bien : pas un seul iota de la loi ne sera perdu. En grec, vous le savez peut-être, le iota (le i) est la plus petite des lettres, la plus insignifiante. Alors aujourd’hui nous pourrions reprendre cette image à notre compte : oui, pour voir se réaliser la joie des béatitudes, pour voir le règne de Dieu arriver, pas un des plus petits, des plus pauvres parmi nous ne doit être oublié. Ne le jugeons pas – qui suis-je pour cela ? Mais sachons témoigner de ce que Dieu accomplit en nous.

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie 5e dimanche ordinaire – Année A (Mt 5,13-16)

‘Partager le pain que nous avons reçu.’ L’invitation d’Isaïe évoque déjà les mots à venir dans la bouche de Jésus : partager, donner, se donner. Depuis longtemps, en effet, les prophètes et les récits de Sagesse cherchent à orienter toute notre vie, notre vie qui doit être tournée vers nos frères, vers les petits, les malades, les prisonniers, les migrants, tous les oubliés de la vie. Ne nous dérobons pas, ne détournons pas le regard. Car il n’y a pas d’alternative à la vie en Christ, comme le rappelle sans cesse le Pape François par ses paroles et ses gestes concrets.

Oui, les mots de Jésus sont forts, et il nous faut entendre sa Parole : nous sommes « sel de terre et lumière du monde » si nous regardons avec son regard, si notre cœur bat à son rythme, si notre esprit vit dans son Esprit. Comme Saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens, ne cherchons pas à connaître ou à agir autrement que le Christ lui-même. Humblement, avec nos doutes et nos peurs, laissons-nous faire, il nous appelle. Suivons-le. C’est sûrement un peu fou et déraisonnable, en dehors de toutes les préoccupations du monde d’aujourd’hui. Mais c’est son appel.

Attention, il ne s’agit pas de croire que nous allons donner de la valeur à la vie des hommes et des femmes que nous rencontrons, il s’agit d’être des témoins qui allons leur dire, leur redire, leur révéler qu’ils ont déjà de la valeur, de l’importance au cœur de Dieu, et donc au nôtre. Comme un peu de sel révèle le goût des aliments de qualité, comme un rayon de lumière met en relief les détails des plus beaux monuments, nous sommes appelés à être témoins de la qualité et de la beauté de la vie de nos collègues, de nos voisins, de nos proches. C’est un témoignage de vérité dont notre temps a besoin, un témoignage de vérité et d’espérance.

Au milieu des doutes et des désespoirs de beaucoup, là où des forces de division et où le « chacun pour soi » font rage, soyons des témoins de Jésus Christ. Soyons ses disciples. Rendons grâce pour ce qui est déjà à l’œuvre comme forces de transformation, et pour tout ce qui est encore à venir. Et on peut encore s’interroger : à quand remonte le dernier compliment, la dernière parole bienveillante, la dernière reconnaissance, le dernier sourire adressés à celui ou celle qui en avait peut-être le plus besoin ?

Dans notre foi au quotidien, ne soyons pas fade (ni excessif évidemment). Ayons le goût simple pour la rencontre de l’imprévu, de l’inattendu ; pour la rencontre de Celui qui se donne à rencontrer sur le visage du frère. Dans notre foi au quotidien, ne cachons pas non plus la joie qui nous fait vivre. Partageons-la. Le monde est habité par la présence de Dieu. Alors soyons des éclaireurs, des témoins de cette présence qui s’offre à tous. Soyons là, présents aux réalités de la vie des gens. ‘Baptisés pour être présents’, voilà un beau ministère que nous partageons ensemble. Baptisés pour être compagnons du quotidien de nos frères.

Juste après cette célébration, quelques uns parmi nous, membres du Mouvement Chrétien des Cadres, vont se réunir autour de la figure de Madeleine Delbrêl Alors je ne résiste pas à la citer dès à présent :

« Une fois que nous avons connu la Parole de Dieu, nous n’avons pas le droit de ne pas la recevoir ; une fois que nous l’avons reçue, nous n’avons pas le droit de ne pas la laisser s’incarner en nous ; une fois qu’elle s’est incarnée en nous, nous n’avons pas le droit de la garder pour nous ; nous appartenons dès lors à ceux qui l’attendent. (…) Cette incarnation de la Parole de Dieu en nous, cette docilité à nous laisser modeler par elle, c’est ce que nous appelons le témoignage. »

Juste avant le passage d’Evangile entendu aujourd’hui, Matthieu nous révélait les Béatitudes. Vous savez : « Heureux… » Je vous invite à relire les deux passages à la suite. Car la joie profonde dont il est question, celle des disciples, celle qui nous pousse à prendre soin les uns des autres, qui nous porte à révéler valeur et beauté de chaque vie humaine, c’est bien celle d’être « sel de la terre et lumière du monde ». Voilà la gloire de Notre Père qui est aux cieux.

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie, 2e dimanche du Temps ordinaire – Année A (Jn 1, 29-34)

Hé bien ça y est, le temps de Noël s’est achevé la semaine passée avec le baptême de Jésus. Nous entrons désormais dans ‘le temps ordinaire’. Mais comme un trait d’union, nous avons encore à méditer aujourd’hui sur ce baptême. Peut-être que quelque chose d’essentiel nous est dit là, précisément là. Quelque chose du baptême du Seigneur, et peut-être quelque chose de notre propre baptême. Peut-être quelque chose de pas si ‘ordinaire’ finalement…

Oui, nous l’avons entendu, celui qui baptisait dans l’eau du Jourdain, Jean le Baptiste, reconnaît en Jésus celui en qui repose l’Esprit. Les autres évangélistes parlent même de la grande joie du Père en cet instant. Cet homme, qui s’abaisse devant Jean Baptiste, qui se met à hauteur de notre humanité, il est « l’Agneau de Dieu » ; il est reconnu par Jean comme étant « le Fils de Dieu ». Voilà un événement pas banal ! Voilà un événement que nous pourrions nommer ‘extra ordinaire’ et dont Jean est l’heureux témoin.

Nous aussi, depuis notre baptême, nous sommes dépositaire de l’Esprit, nous aussi nous sommes appelés à participer à la joie du Père. A bien y penser, je crois que c’est tout aussi ‘extra ordinaire’. C’est ‘extra ordinaire’ que nous soyons élevés à la même dignité que le Fils de Dieu parce que nous sommes des frères et sœurs réunis et envoyés en son nom. C’est ‘extra ordinaire’ que, sur les chemins du monde, nous rencontrions des hommes et des femmes tous appelés à la même dignité. Oui, petits comme grands, jeunes comme anciens, nous sommes tous appelés à cette même mission pas banale !

N’est-ce pas ce que le prophète Isaïe nous révélait dans ce dialogue étonnant entre le Seigneur et le peuple d’Israël ? « – Tu es mon serviteur, en toi je mettrai ma splendeur… – Oui j’ai de la valeur aux yeux du Seigneur… – Je fais de toi la lumière des nations… » Sacrée responsabilité ! C’est une vocation, une véritable mission pour ce peuple, pour nous aujourd’hui, que de se mêler au monde pour lui dire, pour témoigner de la joie de Dieu, la joie de voir toute sa Création réunie dans la paix et l’amour. Devenir ainsi serviteurs du Seigneur, cela consiste à laisser passer la lumière en nous pour rendre témoignage à Celui qui est la véritable lumière. Cela ne peut se faire qu’avec la même humilité que celle de Jean Baptiste : en renonçant à se mettre au premier plan, en renonçant à se mettre en avant. C’est Lui, le Christ, qui passe devant.

Attention, il ne s’agit pas d’oublier ni de renoncer à notre dignité humaine, de s’humilier. Trop souvent malheureusement les plus petits, les plus fragiles, les plus pauvres, les migrants, les sans-logis, les sans-amour, sont rabaissés et on méprise leur vie. Non, il s’agit de laisser passer en nous, humblement, cette lumière intense pour la voir justement se poser et caresser tendrement ces visages meurtris, abîmés.

Depuis le jour de son baptême, donc depuis le début de sa vie publique, par sa vie et ses actes, Jésus nous ouvre cette voie et nous invite à le suivre. Oui, Jésus se met à hauteur d’hommes pour laisser resplendir la tendresse du Père sur chacun de nos visages humains et nous invite à faire de même. A notre tour, baptisés dans l’Esprit, nous sommes invités à devenir de véritables témoins de cet amour. Non pas témoins de nous-mêmes, mais témoins de lui, Jésus présent au cœur de notre humanité. Il est « la lumière du monde ».

Et peut-être pourrions-nous alors découvrir que ce temps de l’Eglise qui commence n’est pas si ‘ordinaire’ que cela. Comme Paul et Sosthène, appelés pour être des apôtres, nous pourrions nous réjouir d’être envoyés au milieu de ce monde pour témoigner de la Lumière. Et avec le psalmiste, peut-être pourrions-nous risquer cette réponse à son invitation : « Voici, je viens. » Non, décidément, tout cela n’est pas ‘ordinaire’.

P. Guillaume Roudier

 

Homélie – Nativité du Seigneur (Lc 2,1-14) – 24 décembre 2019

Ce soir, encore une fois, nous pouvons nous laisser surprendre par ce récit qui nous semble pourtant si familier. En effet, ce que nous venons d’entendre ne doit pas cesser de nous émerveiller. Mais attention, ce récit ne commence pas par « Il y a bien longtemps dans une galaxie lointaine… » Il ne s’agit pas du dernier film de la saga Star Wars, ce n’est pas de la science fiction. Non, même si c’est un certain Luc qui prend la parole pour nous raconter tout cela… Pas de chevalier Jedi affrontant le côté obscur, mais un homme qui nous livre le récit de l’étonnante nuit de Noël. Car ce qui nous est raconté dans ces versets, cela s’est réellement passé un jour, une nuit de notre histoire, il y a plus de 2 000 ans, en Palestine. Cette nuit est unique. C’est la nuit où Dieu vient se mêler aux Hommes.

Jésus est né à une époque marquée par la violence, les batailles religieuses, la pauvreté, les guerres. Ce monde, notre monde, ne semble pas avoir beaucoup changé : toujours plein de contradictions, de doutes, de crises. Pourtant, c’est là aujourd’hui que nous avons à retrouver cet enfant. C’est là que nous sommes appelés à reconnaître cette lumière offerte à tous.

Oui, depuis longtemps le prophète Isaïe annonçait la venue d’un sauveur : « un enfant nous est donné. » Mais depuis ce soir Noël, nous ne sommes plus dans le temps de l’attente, nous avons à nous éveiller et à nous réjouir car la lumière et la paix sont venues à nous et elles ont désormais un visage : celui d’un enfant, l’Emmanuel c’est-à-dire « Dieu avec nous », Dieu dans notre histoire.

Etonnement, Dieu choisit ce qu’il y a de plus fragile en notre humanité pour venir nous rencontrer : un enfant. Cette fragilité, elle nous oblige, il nous faut en prendre soin. Il nous faut prendre soin de ceux qui traversent l’épreuve de la maladie ; il nous faut partager avec ceux qui n’ont rien ou pas grand chose ; il nous faut bâtir la paix pour ceux qui vivent sous les bombardements. Oui, cette présence fragile de Dieu parmi nous, il nous faut en prendre soin ici et là comme on prend soin d’un enfant.

Cet enfant, dont nous fêtons la naissance ce soir, est le Messie tant attendu par le peuple hébreu, « le Prince de la Paix » comme le nomment nos frères musulmans. Tout au long de sa vie, Jésus va nous émerveiller par sa capacité à rencontrer l’autre, sans tabou, sans a priori : les Pharisiens qui croient tout savoir, les pécheurs qui ont fauté, les légionnaires romains qui obéissent au pouvoir en place, les étrangers qui suivent d’autres dieux… Ce souci de l’autre, cette fraternité universelle, est inscrit au cœur de la mission de Jésus, et donc au cœur de notre foi.

Oui, il s’agit bien de tisser des liens de fraternité. C’est ce à quoi nous nous sommes engagés cette année en paroisse : tisser des liens de fraternité en récoltant des bouchons en plastique pour les enfants handicapés, en tricotant des bonnets pour soutenir les Petits Frères des Pauvres, en redistribuant des couvertures aux Roms et aux SDF… C’est à eux que nous pouvons encore penser ce soir.

Souvenez-vous, à l’annonce des anges, les bergers ont peur. Ils ont malheureusement l’habitude d’avoir peur, d’être mal traités, mal logés, d’être montrés du doigt. A l’époque, leur condition est méprisable. Pourtant, c’est bien à eux que le message de Dieu s’adresse, à eux humbles et pauvres bergers de Judée.

Alors même si les portes de la salle commune ont été fermées devant Marie et Joseph en cette nuit, nous pouvons tout faire aujourd’hui pour ouvrir nos portes et nos cœurs à ces hommes et à ces femmes que Dieu nous donne chaque jour à aimer. Et en premier lieu les plus petits, les plus fragiles. Les migrants qui trouvent porte close à nos frontières, les jeunes sans emploi qui trouvent porte close dans les entreprises, les prisonniers qui trouvent porte close pour se reconstruire, les personnes homosexuelles qui se retrouvent devant la porte close de leur famille, et tant d’autres. Ce sont eux, ces petits, ces bergers d’aujourd’hui, ces pauvres qui, comme Jésus, ne trouvent pas leur place dans « la maison commune ». Alors faisons leur de la place et réjouissons-nous ensemble, partageons cette joie que nous recevons à Noël.

Il y a quelques jours, une trentaine de jeunes de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne se réunissaient pour fêter Noël. J’ai été impressionné par leur volonté de changer les choses, de croire que cela est possible en se faisant, disaient-ils, « les messagers de la joie et les porteurs de la paix ».

Moi, je crois en eux. Je crois en notre capacité de repartir, de recommencer, de faire mieux les choses. Comme le pape, je crois que nous pouvons regarder la crèche et y trouver les réponses aux questions de notre temps. Je crois que nous pouvons nous y entraider. Pas besoin d’être un Maître Jedi, pas besoin que la Force soit avec nous, sinon celle de l’Esprit de Dieu : Esprit de Paix, Esprit de justice, Esprit d’amour.

En cette nuit de Noël, Dieu prend en lui notre humanité. Alors osons à notre tour devenir des porteurs de Dieu ; avec Jésus, osons vivre aujourd’hui, chaque jour, la Bonne Nouvelle de l’Evangile dans notre monde. Puisque Dieu s’est intéressé à ce que nous vivons ici-bas, il faut bien que nous aussi nous nous y intéressions aussi, que nous nous risquions à aimer ce monde. Non pas uniquement tel qu’il est, mais tel qui peut devenir : dans la même espérance que ces jeunes qui se remontent les manches.

Oui, car depuis cette nuit de Palestine, tout a changé. Plus rien ne doit nous apparaître ordinaire : un enfant est né, et il a définitivement tout changé. Joyeux Noël à chacun, joyeux Noël à notre monde ! Amen.

P. Guillaume Roudier

 

Homélie – dimanche 15 décembre 2019, 3e dimanche de l’Avent (Mt 11, 2-11)

« Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Autrement dit, pouvons-nous commencer à nous réjouir, ou devons-nous encore attendre ? Voilà la question de Jean-Baptiste qui résonne ce matin. Et voilà qu’avec un peu d’imagination, la même question pourrait habiter bien des esprits en ce moment : « devons-nous encore attendre » pour vivre dignement et avoir un juste salaire ? « Devons-nous encore attendre »  pour être accueillis alors que nous fuyons la misère et la guerre dans notre pays d’origine ? « Devons-nous encore attendre » pour essayer de changer quelque chose de nos modes de vie alors que la planète s’asphyxie ? « Devons-nous encore attendre » pour espérer et croire en l’avenir, nous les plus jeunes ?

En effet, par cette question qui préoccupe Jean-Baptiste et ses compagnons, nous pouvons sentir et entendre beaucoup des questions et des doutes de nos contemporains. C’est pourtant là, du dedans de sa prison obscure, que le prophète Jean-Baptiste entrevoit dans les œuvres réalisées par Jésus le signe attendu de tous ceux qui espèrent le Royaume de Dieu.

Ces œuvres ? Ce sont celles de la compassion, de la tendresse, de la patience. Ce sont les œuvres de l’amour ; c’est l’amour de Dieu à l’œuvre. Un amour sincère, profond, gratuit et qui offre une grande joie : la joie d’aimer quand nous partageons les richesses reçues, la joie d’aimer en servant selon les talents de chacun, la joie d’aimer en dialoguant entre hommes et femmes de bonne volonté, la joie d’aimer en annonçant la paix pour les peuples quelles que soient nos croyances…

Nous avons le choix en ce 3e dimanche de l’Avent, appelé dimanche de la joie : « se réjouir », « exulter », « crier de joie », « cris de fête », « éternelle joie », « allégresse », « heureux »… Dans les lectures entendues, tout nous appelle à cette joie de l’amour.

Et cette joie de l’amour, nous y sommes appelés chaque jour. Joie, vendredi dernier par exemple, quand 200 enfants de l’école Notre Dame des Fontaines de Saint-Fons, chrétiens et musulmans, se sont rassemblés ici même pour redire ensemble le « oui » de Marie. Egalement joie quand j’ai pris un nourrisson cette semaine dans les bras et qu’il m’a offert un grand sourire au soir d’une journée difficile. Oui, joie d’être guéris de nos enfermements, de nos aveuglements, joie d’être relevés de nos trébuchements, joie d’être lavés de nos fautes, joie de participer déjà à la vie nouvelle, à l’amour de Dieu.

Mais depuis le jour de notre baptême, sommes-nous véritablement dans cette joie ? Osons-nous laisser de côté nos désespoirs pour reconnaître les signes des temps et porter ainsi un regard d’espérance et de joie sur notre monde ? Avons-nous l’audace de changer nos modes de vie trop souvent centrés sur nous-mêmes, pour retrouver une heureuse sobriété à partager ?

En tous cas, la fête de Noël qui approche vient nous rappeler la plus grande des joies : Dieu s’est fait homme. Et Saint Irénée rajoute « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu. » Pour qu’il devienne tendresse comme Lui, patient comme Lui, pour qu’il devienne amour comme Lui, et que finalement il soit dans la joie avec Lui. Alors ne laissons pas cette invitation se perdre. A la suite de Jean-Baptiste, nous pouvons choisir la fraternité et la solidarité, la justice et la paix, pour que le Royaume de Dieu naisse de nos gestes et de nos paroles dès aujourd’hui et sans plus attendre. C’est là que sera notre véritable joie de disciples du Christ.

« Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Nous connaissons la réponse : n’attendons plus.

P. Guillaume Roudier

 

Homélie – dimanche 8 décembre 2019 – 2e dimanche de l’Avent (Année A) (Mt 3, 1-12)

Cela fait maintenant plus d’une semaine que Noël se prépare. Et il serait bien difficile de ne pas s’apercevoir que Noël approche alors que les décorations illuminent nos villes, que les vitrines (entre deux manifestations) sont garnies, que les téléfilms parlent tous de Noël… Noël approche, c’est sûr. Mais une question demeure : est-ce que nous, nous nous approchons de Noël ? Vous comprenez la différence ? Le calendrier avance vers la Nuit de Noël et les petits et les grands attendent de faire la fête, d’échanger des cadeaux, de faire un bon repas… Mais notre cœur, lui, s’avance-t-il vers Noël ? Autrement dit, en ce temps de l’Avent, en ce temps de l’attente, comment préparons nous nos cœurs à accueillir Celui qui vient habiter parmi nous ? Comment préparons-nous le chemin de Dieu ? C’est l’interpellation de tous les prophètes, et en dernier lieu de Jean le Baptiste.

Vous l’avez entendu à l’instant, il nous faut nous convertir, il nous faut préparer ses chemins, rendre droits ses sentiers. Il ne s’agit pas de nous transformer en agents de la DDE, même si dans le froid actuellement ils auraient bien besoin d’un coup de main. Non, il s’agit de rendre droites les routes sinueuses de la fraternité, de combler les fossés de l’indifférence, d’abattre les montagnes qui nous séparent les uns des autres, qui nous séparent de Dieu. C’est cela qui nous est demandé : d’être des ouvriers qui mettons nos cœurs en chantier pour accueillir Celui qui vient, pour accueillir Celui qui est déjà là. Oui, il nous est demandé que notre cœur apprenne à entendre le cri des plus petits, puisqu’il est là ; que notre cœur apprenne à parler au cœur de celles et ceux qui ne partagent pas notre foi, puisqu’il est là. Il nous est demandé de vivre avec eux un cœur à cœur pour l’amour et la vérité, pour la justice et la paix. Puisqu’il est déjà là. Pour que vivent ensemble le loup et l’agneau, le léopard et le chevreau, le nourrisson et le cobra… Puisqu’il est déjà là, parmi les nations du monde. Oui entendons encore et encore résonner ces mots de Saint Paul : « Que le Dieu de la persévérance et du réconfort vous donne d’être d’accord les uns avec les autres selon le Christ Jésus. » Il ne s’agit pas de nier nos désaccords et nos différences, il s’agit de les convertir en cet enfant de la crèche qui se fait tendresse et humilité pour toute l’humanité.

Alors nous pouvons toujours attendre et faire le décompte des jours qui nous séparent de Noël, nous pouvons ouvrir les cases de nos calendriers de l’Avent remplis de chocolats… (n’est-ce pas Jean-Marc) mais n’oublions pas le chantier que Dieu a déjà commencé en nous et qu’il nous demande de poursuivre. Car ce n’est pas nous qui devons attendre patiemment le jour où Dieu va venir, mais c’est Dieu qui attend, chaque jour, avec impatience, le moment où nous allons venir à lui, le moment où nous allons ouvrir nos mains crispées, ouvrir nos yeux embués, ouvrir nos cœurs engourdis.

Et comme Jean Baptiste, parcourons notre temps, passons du désert de Judée au fleuve Jourdain, faisons de l’aridité de nos vies, un fleuve de solidarité et de fraternité. Ne disons pas : « Noël ? C’est pour bientôt ! » Mais disons : « Noël ? C’est déjà aujourd’hui ! »

P. Guillaume Roudier

 

Homélie – dimanche 1er décembre 2019, 1e dimanche de l’Avent (Année A)

Depuis plusieurs mois, l’actualité est très chargée en mouvements sociaux, en insurrections populaires. On peut penser à Hong Kong, à l’Irak, au Liban, à l’Algérie, au Venezuela, et tant d’autres… Et même si nous les croisons moins sur les ronds-points, les Gilets jaunes sont encore dans les mémoires. Certaines manifestations, réprimées par les armes et dans le sang, ont été passées sous le silence de la censure des média ; tandis que d’autres se poursuivent encore dans l’espoir de changements profonds. Oui, beaucoup sur Terre sortent de leur sommeil et de leur peur.

Parfois, ici ou là, certaines crises ont pu déboucher sur un renouvellement politique laissant plus de place à la démocratie et surtout à la paix. Cette semaine, les grèves annoncées en France vont encore marquer un nouvel épisode de tension et de débats.

Alors pourquoi ces crises multiples, pourquoi sur tous ces continents, tant de remises en question ? Quelque chose de nouveau est-il en train d’apparaître au milieu de ce chaos ? Tout cela est-il lié à la mondialisation de l’économie, au développement des moyens de communication et des réseaux sociaux ? Certainement, tout cela compte. La voix des sans voix cherche à se faire entendre. Chacun entend se faire respecter et devenir acteur de sa vie.

Evidemment, on ne peut que compatir avec les blessés et les proches des victimes de ces affrontements dans le monde. Mais on peut peut-être également reconnaître dans ces bouleversements et ces changement la volonté d’un plus grand nombre à participer au monde qui les entoure, à vivre dans un minimum de dignité.

Alors comment faire se réconcilier ces voix apparemment irréconciliables ? Comment faire du dialogue et du compromis les bases d’un avenir ? Comment sortir de nos torpeurs pour contempler la lumière qui déjà brille à l’horizon ? Chrétiens, nous sommes invités à participer au chantier, à nous relever les manches, à enfiler notre bleu de travail, à nous revêtir du Christ comme le dit Saint Paul. Il nous faut le porter en nous, sur nous. Cela doit être notre tenue de travail ordinaire afin que, lorsqu’il fera irruption dans notre vie, sans prévenir, au milieu de nos occupations quotidiennes, il nous trouve en train d’œuvrer avec d’autres et s’en réjouisse.

Madeleine Delbrêl écrivait : « La parole de Dieu, on ne l’emporte pas au bout du monde dans une mallette : on la porte en soi, on l’emporte en soi. On ne la met pas dans un coin de soi-même, dans sa mémoire comme sur une étagère d’armoire où on l’aurait rangée. On la laisse aller jusqu’au fond de soi, jusqu’à ce gond où pivote tout nous-mêmes. (…) »

Le temps de l’Avent dans lequel nous entrons aujourd’hui oriente notre regard vers un enfant, un nouveau-né, un être entièrement à la merci de tous les autres. Comme nous l’avons entendu chez Isaïe, demandons-lui « qu’il nous enseigne ses chemins et nous irons par ses sentiers. » Osons transformer nos armes de destruction en outils, en outils pour la moisson, en outils pour bâtir.

Puisse cet enfant éveiller en chacun de nous le désir d’entendre la voix de ceux qui ne parlent pas encore, de ceux à qui la parole a été confisquée. Que le silence de cet enfant soit contemplé alors que nous échangerons sa paix et qu’il est présent déjà là, au milieu de nous. Que le Royaume qu’il promet nous défende de désespérer, pour espérer vers de possibles renouveaux où chacun est attendu.

Et je laisse les derniers mots à Madeleine Delbrêl : « Une fois que nous avons connu la parole de Dieu, nous n’avons pas le droit de ne pas la recevoir ; une fois que nous l’avons reçue, nous n’avons pas le droit de ne pas la laisser s’incarner en nous, une fois qu’elle s’est incarnée en nous, nous n’avons pas le droit de la garder pour nous : nous appartenons dès lors à ceux qui l’attendent. »

P. Guillaume Roudier