Homélies à relire

Homélie – dimanche 30 juin 2019, 13edimanche Temps ordinaire (Lc 9) 

Tout est en mouvement dans les textes d’aujourd’hui. Un peu comme dans nos vies finalement… Dans le récit du prophète Elie comme dans l’Evangile, en effet, nous entendons cet appel à partir, à tout quitter et pour aller avec le Christ sur les chemins de Galilée, à la croisée des routes du monde. Et cela, malgré nos résistances, nos conforts. Oui, le Fils de l’homme nous demande de prendre la route avec lui sans plus attendre. Dans cet appel, il ne s’agit pas de mépriser nos familles, les biens que nous avons reçus, non. Il s’agit de faire confiance pour aller vers ces lieux de vie, ces lieux de rencontre qui nous sont promis, qui nous sont donnés. Pourquoi donc demander l’autorisation à Jésus d’attendre, de nous tourner vers le passé avec nostalgie ? Non, Jésus ne veut pas attendre car le temps de l’Evangile c’est maintenant.

Autrement dit, c’est faire l’expérience de la liberté intérieure : suis-je bien libre ou suis-je contraint, emprisonné par mes peurs et mes doutes ? Ne suis-je pas encore quelque part l’esclave du passé ou de la mort ? « C’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés. » Encore une fois, Paul nous dit là tout l’enjeu de l’Evangile qu’il a lui-même découvert alors qu’il était prisonnier de la haine et de la violence et qu’il persécutait ses frères.

Par notre baptême, par ce baptême dans l’Esprit que les enfants vont recevoir dans un instant, nous sommes engagés ensemble dans l’aventure de l’Evangile, en hommes et femmes libres, debout. Mais l’enjeu de chaque jour, c’est de tenir bon. De redire chaque jour notre oui, notre désir, notre joie d’avancer sur les routes du monde, vers nos frères et sœurs en humanité. Nous en sommes capables, puisque le Christ nous y invite. Mieux, il nous y précède !

Comme pour Elisée, c’est au cœur de notre vie apparemment ordinaire que l’appel de Dieu se fait entendre. Sur le palier de l’appartement, dans la rue, à l’école, au travail, et même à la paroisse, Dieu nous appelle à le suivre sans hésiter, de tout notre cœur. C’est un appel à aimer et à servir. Plus qu’un appel, c’est un commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Lors des baptêmes, j’aime citer Charles Péguy. Il parlait du baptême comme « le sacrement qui commence ». Je trouve cela juste. Le baptême est le début d’une grande aventure. Par notre baptême, nous sommes partis avec le Christ pour découvrir la joie de l’Evangile. Comme le Psalmiste, nous pouvons exulter, notre âme est en fête alors que nous cheminons à ses côtés : « à ta droite, éternité de délices ! ».Oui, nous sommes partis sans retour possible, sans pouvoir nous mettre en sécurité ici ou là. Il nous invite à nous tenir debout, à ses côtés, dans la dignité des fils et filles de Dieu. Pas en esclave de la mort, mais en disciples de la vie nouvelle. Oui, avec lui, nous sommes partis pour la vie entière !

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 23 juin 2019, dimanche de la solennité du Saint Sacrement (Lc 9) 

Vous le savez, dans le calendrier liturgique, nous vivons désormais le « temps ordinaire ». Mais attention, ce temps ordinaire n’est pas quelconque : c’est le temps du quotidien, celui de l’Eglise, de l’Evangile, celui de la mission, de la fraternité avec notre monde. C’est le temps de la rencontre de Dieu et des hommes. C’est le temps du sacrement de la rencontre.

Nous pourrions dire je crois que fêter le Saint sacrement, c’est tout autant célébrer l’eucharistie, mémorial de la Pâque – don de Dieu dans le don libre du Fils, que s’ancrer résolument dans le monde pour y reconnaître la présence du Ressuscité, pour y ressentir le souffle de l’Esprit. Oui, la fête du Saint sacrement, c’est fonder la joie de l’Eglise dans l’appel à servir le monde.

Je ne pouvais pas ne pas citer Madeleine Delbrêl. Vous la connaissez : assistante sociale, poète, mystique aux vertus héroïques… Madeleine Delbrêl écrivait : « Un jour nouveau commence, Jésus en moi veut le vivre. » Personnellement, dans ma vie spirituelle, le matin avant d’aller rejoindre mes collègues au travail, tout se joue là : « Un jour nouveau commence, Jésus en moi veut le vivre. » Est-ce autre chose que cela le Saint sacrement : quand, de nos vies, nous faisons un tabernacle grand ouvert pour recevoir et partager la vie du monde ?

Evidemment, particulièrement le dimanche, aujourd’hui, il nous est donné de redécouvrir le mémorial de la Cène, moment du mystère où en se donnant librement Jésus accomplit l’amour de Dieu ; et nous le vivons réellement ici rassemblés autour de la table du pain et du vin. Cette table, c’est aussi celle de la Parole : celle qui nous a rassemblé, celle que nous venons de proclamer, et finalement, celle qui nous enverra.

Fêter le Saint sacrement, c’est être dans la joie de recevoirchaque jour ce qui nous est donné pour vivre comme Ressuscités. Fêter le Saint sacrement, c’est être dans la joie de partagerchaque jour ce qui nous est révélé de cette Bonne Nouvelle pour la multitude des nations. Fêter le Saint sacrement, c’est reconnaître et rendre grâce pour Celui qui nous lie à Dieu et qui nous lie les uns aux autres.

Présent dans le pain et le vin que nous allons recevoir et partager, le Christ se rend présent en nous pour être présent au monde. Quelle audace de dire cela ! Quelle audace que l’homme soit porteur de Dieu !

Oui, le pain et le vin que Jésus rassemble et bénit, ce ne sont pas seulement des hosties et une coupe. Ce n’est pas seulement sa vie, son corps et son sang. Non, ce sont nos vies qu’il rassemble et qu’il consacre à la manière dont il a consacré sa vie : par amour. Car comment ne pas laisser résonner en nous cette invitation de Jésus aux disciples devant un peuple affamé : « donnez-leur vous-mêmes à manger… » (Lc 9). Se donner… Avec la même liberté que le Christ, comment ne pas choisir d’aller et de servir, de faire du monde ordinaire le lieu de notre sainteté ?

« L’heure y est favorable », comme disait un vieux moine que j’ai connu. Oui, l’heure est favorable pour que chaque jour, même le plus ordinaire, soit jour de dialogue avec les hommes et les femmes de notre temps : nos collègues, nos voisins ; pour qu’il soit jour de la table ouverte avec tous ceux et celles qui ont quelque chose à partager, même les plus petits… Oui, l’heure y est favorable.

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 16 juin 2019, dimanche de la Trinité (Jn 16)  

Pâques, Ascension et dimanche dernier Pentecôte. Depuis deux mois nous avons vécu ces fêtes et voilà désormais le temps ordinaire qui s’annonce de nouveau devant nous, le temps du quotidien, celui de la mission, de l’Eglise, de l’Evangile. Oui, par ces fêtes, et aujourd’hui où nous fêtons Dieu Trinité, nous célébrons l’amour de Dieu qui s’est manifesté dans notre monde et qui, chaque jour, continue de se dire et de se voir. Dieu Trinité : un seul Dieu pour toute l’humanité et qui se découvre à la fois comme Père, et comme Fils et comme Esprit. 

Je suis plutôt littéraire de formation, mais on va essayer de faire un peu de sciences ce matin : des mathématiques et de la physique ! Car, à première vue il me semble difficile de dire que nous croyons en un seul Dieu qui est trinité ? Comment 1 = 3 !? Et pourtant… Pourtant Dieu se révèle ainsi : en nous surprenant, en défaisant toutes nos logiques de calculs. Ce n’est pas pour nous embrouiller, c’est pour nous empêcher de penser en rond, de lui coller dessus des étiquettes, des images toutes faites, pour nous empêcher de vivre tourner sur nos seules logiques humaines. Et du coup, si les mots nous manquent pour le définir, c’est tant mieux ! C’est là une invitation à chercher encore, à creuser encore et poursuivre la découverte de Dieu qui ne cesse de se révéler. Dieu Trinité… cela relève du mystère, un mystère qui nous fait du bien, qui ouvre ! 

Mais nous l’avons entendu dans les lectures, les anciens peuvent nous aider à découvrir quelque chose de ce mystère… Oui, nous pouvons relire notre vie déjà vécue, plus ou moins longue, et y trouver, y reconnaître les manifestations de l’amour de Dieu : tant de moments où la sagesse de Dieu était à l’œuvre pour nous offrir ce monde : « jour après jour, trouvant ces délices avec les fils des hommes. » Tant de moments où la grandeur de Dieu a rejoint notre petitesse, où nous sommes appelés, humblement, à participer à la gloire de Dieu (Ps). Tant de moments où l’espérance de Dieu nous sort de nos détresses et nous offre le chemin de la vérité et de la joie (Rm). 

Nous avons fait des maths, un peu de physique maintenant, souvenez-vous de vos leçons au collège… Dieu Trinité, c’est un mouvement, une force. Une force à la fois centripète et une force centrifuge. Centripète, vers le dedans de nous-mêmes : nous cherchons à approfondir, à nous rapprocher de Dieu dans nos vies, intimement et entre autres dans la prière et l’eucharistie. Centrifuge, au delà de nous-mêmes, par notre baptême nous sommes envoyés au monde, poussés par la force de l’Esprit. L’une et l’autre, le découvrir intimement pour ensuite être envoyés, envoyés pour finalement le découvrir sur le visage des plus petits… Dieu nous invite à entrer dans son mouvement, à entrer dans sa danse. 

Et si le temps que nous vivons, notre histoire, peut être traversée par des doutes, des questions, des peurs voire du désespoir, c’est précisément là que Dieu Trinité nous invite à nous mettre en mouvement, à entrer dans sa danse, dans sa relation, pour que nous devenions véritablement des Fils, des frères et sœurs, des serviteurs de sa tendresse pour tous les hommes. 

Dieu est Père, et Fils et Esprit. Mystère… Un mystère de relation avec lui et de relation avec l’humanité. 

Toute la question qui nous est posée aujourd’hui, c’est comment acceptons-nous de nous mêler à cette relation d’amour qui déborde de Dieu ? Comment accueillons-nous cet amour, comment le servons-nous parmi nos frères et sœurs en humanité ? 

Avec Loris baptisé dans un instant, avec tous ces jeunes qui communieront pour la première fois, comme disciples du Christ, nous pouvons nous risquer dans cette aventure de la Trinité. Nous pouvons nous aussi nous souvenir de notre baptême et vivre chaque jour la rencontre de Dieu et des Hommes

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 26 mai  2019, 6edim. de Pâques (Jn 14,23-29)

Qui peut être chrétien ? Qui peut prétendre devenir disciple de Jésus ? Qui ? Et surtout comment ? C’est la question qui divise les communautés chrétiennes au cours du premier siècle. Faut-il revêtir les habits du passé, adopter les coutumes des anciens, ou faut-il se convertir intérieurement ? Faut-il recevoir la circoncision, ou faut-il reconnaître et accepter ce que nous sommes ? Peut-on rester nous-mêmes ou doit-on, pour suivre le Christ, changer de culture et de peuple ? C’est ainsi que les apôtres ont à trancher de difficiles questions.

Avec l’audace de l’Esprit, les premiers disciples vont ouvrir large les portes de l’Eglise. Oui, l’Eglise va accepter de risquer ce qu’elle est, ce qui faisait son identité, pour se convertir dans l’accueil de la différence et de l’altérité. Les premiers disciples avaient en effet bien compris qu’il n’y a pas une seule identité chrétienne mais qu’il y avait une façon chrétienne de vivre son identité. Autrement dit, il ne peut y avoir une seule pensée chrétienne, un seul quartier chrétien, un seul parti chrétien… Non, les disciples du Christ sont dans le monde, mêlés à lui, et vivent là selon l’Evangile. J’aimerai vous citer quelques lignes d’une lettre du IIe siècle, d’un auteur anonyme (peut-être un philosophe) qui s’adressait à un certain Diognète :

« Les chrétiens ne sont distingués du reste des hommes ni par leurs pays, ni par leur langage, ni par leur manière de vivre ; ils n’ont pas d’autres villes que les vôtres, d’autre langage que celui que vous parlez ; rien de singulier dans leurs habitudes. (…) ils prennent part à tout comme citoyens (…). »

Dès lors, chacun peut être accueilli et accueillir à son tour avec ce qu’il est : sa culture, sa façon d’être. Le message de l’Evangile nous invite bien plus à convertir notre regard et notre cœur, à évangéliser ce qui fait notre vie, plutôt qu’à essayer de le tordre. Ce choix des disciples qui accueillent la différence, qui accueillent la pluralité, ce choix montre qu’il est bien possible de faire unité non pas en uniformisant mais en élargissant les façons d’être disciple, en ouvrant bien large l’horizon de l’Eglise, en sortant de nos évidences et de nos jugements. C’est évidemment encore un défi pour l’Eglise de notre temps.

Mais comme le révèle Saint Jean dans son Evangile, c’est l’Esprit qui aidera les disciples non seulement à garder la parole de Jésus, à s’en souvenir, mais surtout à la mettre en œuvre, à l’interpréter dans les temps présents renouvelés et dans les temps à venir. « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole. »Jésus n’invite pas à enfermer sa parole, il nous invite au contraire à garder bien ouvert notre cœur et notre regard de disciples aux réalités du monde afin que, là, il nous explique les Ecritures. Souvenez-vous, sur les chemins d’Emmaüs, le cœur tout brûlant des disciples… L’Esprit éclaire notre route, éclaire toutes les routes du monde et fait des hommes et des femmes de bonne volonté des veilleurs, des guetteurs de l’aurore. C’est l’itinéraire sur lequel Jésus nous précède et où il nous invite à le suivre : un itinéraire d’espérance et de paix.

Dans quelques jours nous fêterons l’Ascension du Fils auprès du Père. Mais déjà nous pouvons nous réjouir car il ne s’agit pas d’une séparation, d’un départ définitif. Non, il s’agit d’une invitation ! Inspirés par l’Esprit, nous serons – nous sommes déjà – invités à le découvrir sur le visage de nos frères et de nos sœurs en humanité. C’est là, avec eux, entre nous, que nous sommes appelés à une existence de fraternité et de solidarité, là que nous sommes appelés à vivre dans la Paix de Dieu. Oui, c’est cette paix qu’il nous donne qui nous permet, chaque jour, d’oser un pas de plus à la suite du Christ. Alors, et nous y croyons, de notre terre, Dieu fera véritablement sa demeure.

P. Guillaume ROUDIER

Editorial du P. Etienne Grieu s.j., Directeur du Centre Sèvres

« A l’occasion des élections européennes (mais aussi de celles qui viennent d’avoir lieu en Inde), nous le sentons de nouveau : le monde est en proie à une fièvre inquiétante qui favorise ceux qui prennent des postures agressives, qui cherchent toujours à hausser le ton et semblent ne pas connaître d’autre outil que l’emporte-pièce. 

L’angoisse est là et nous ne savons pas comment y faire face, quels mots dire dans ces cas-là, comment reprendre le cours d’échanges sereins qui aideraient la confiance à grandir de nouveau.

Que faire ? Devenir des passionnés de la parole vraie et humble à la fois, d’un regard qui perçoit la souffrance mais refuse de s’y enfermer, de gestes qui relèvent, relient, rouvrent… Et travailler à de nouvelles règles du jeu pour une vie ensemble qui n’oublie personne.
Or tout cela se cultive comme on prend soin d’un jardin. A un niveau personnel mais surtout en s’y mettant à plusieurs. S’il est une contribution que l’Eglise peut apporter, c’est d’être un de ces lieux où l’on apprend le respect de chacun, où la joie de se retrouver ne joue pas contre certains, où ceux qui nous manquent sont attendus et espérés. »

 

 

Homélie – samedi 20 avril 2019, Veillée pascale (Lc 24)

C’est un nouveau jour. Un jour de plus, un jour bien ordinaire qui commence comme tous les autres. Un jour qui, pour Marie Madeleine, débute sans Jésus. Oui, la veille, Jésus est mort sur la Croix. Et toutes ces promesses de l’Ecriture, tout ce qui faisait la foi de ses femmes, tout cela semble donc avoir été vain. Leur espoir de voir le Roi des Juifs se lever contre les Romains et tous les oppresseurs est mort avec Jésus. La haine et la violence, le mensonge et l’égoïsme semblent avoir eu le dernier mot.

Voulant porter les soins rituels sur son corps, voulant sûrement le toucher une dernière fois, Marie Madeleine et les femmes qui suivaient Jésus retournent au tombeau pour embaumer le corps de Jésus. Mais la pierre qui fermait le tombeau a été déplacée, et le corps de Jésus n’est plus là. Pour elle, plus rien n’a de sens : au chagrin de la mort de Jésus se rajoute maintenant la peine de ne plus pouvoir le toucher ni le voir.

C’est alors que la lumière de ce tout premier jour va briller, c’est alors que la vérité va commencer à se répandre comme une rumeur… C’est alors qu’une parole retentit dans notre monde, une parole qui va définitivement tout changer : « Pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? »

Et voilà, par ces quelques mots, rien ne sera jamais plus comme avant. C’est bien cela que Jésus leur avait annoncé alors qu’il était en Galilée, au carrefour des nations : il devait mourir, mais mourir pour ressusciter, pour accomplir la promesse divine, celle de l’Alliance, celle qui dit l’Amour de Dieu pour tous les Hommes, sans exception. Elles se souviennent de ses paroles. Voilà, c’est à partir du témoignage de ces femmes que tout commence, que la foi en le Fils de Dieu entre dans notre histoire.

Tout commence, tout devient possible. Oui, car la mort de Jésus sur la Croix n’a jamais été annoncée comme un terme, mais comme un passage (pessah en hébreu signifie passage). Et de même sa résurrection n’est pas la fin de notre histoire, au contraire, avec elle tout commence, toute notre histoire s’ouvre vers Dieu : souvenez-vous le rideau du temple a été déchiré, plus rien n’empêche notre rencontre avec Lui.

Quelle chose extraordinaire ! Quel retournement ! Nous étions accablés, désemparés, centrés sur notre peine car monJésus m’était enlevé. Mais un jour nouveau commence, un simple jour. Et cela change tout.

Alors que faire du doute de Pierre et des apôtres qui ne veulent pas les croire ? Que faire de notre propre doute ? Si Jésus n’est plus là, dans son tombeau, où est-il ? Où le trouver désormais ? A la suite de ces femmes, si nous croyons en la Bonne Nouvelle de la résurrection, en la vie nouvelle, il nous faut cesser de le chercher là où ne le pensions mort, et découvrir que le Vivant nous attend ailleurs, et même il nous y précède !

Alors comme Marie Madeleine, comme Pierre, nous ne devons pas cesser de nous étonner, de nous laisser surprendre. A notre tour, à l’aube de ce jour nouveau, nous sommes envoyés dans le monde pour voir, et pour croire. Pour voir ici et maintenant la résurrection de Jésus s’accomplir ; pour croire que cela est la Bonne Nouvelle que nous attendions ; pour annoncer que chacune de nos vies humaines a bien un sens dans la Résurrection : chercher Dieu au matin de chaque jour. Oui, car en même temps que la pierre du tombeau a été roulée, ce sont nos propres tombeaux qui s’ouvrent. En même temps que Jésus s’est levé, il nous appelle à vivre debout en ressuscités… !

Oui, ils sont bien finis les jours de l’angoisse, ils sont derrière nous les jours de la peine. Quittons nos mines de Carême ! Il nous faut nous lever, parcourir les routes de Galilée, parcourir ce jour, et tous ces jours apparemment si ordinaires, pour reconnaître le Ressuscité sur le visage de nos frères et sœurs, et tout particulièrement sur celui du plus petit d’entre nous, le visage d’un enfant, le visage du plus âgé de nos familles, le visage du plus discret dans notre voisinage, le visage du plus peiné parmi nos collègues de travail, le visage du plus fatigué des migrants… Nous avons à parcourir chaque jour, tout éblouis par la lumière de ce tout premier jour, pour le découvrir là où il se tient désormais, là où nous ne l’attendions pas : Vivantparmi nous.

Oui, ne le cherchons plus parmi les morts, cherchons le désormais parmi les vivants. C’est cela la joie de Pâques.

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 7 avril 2019, 5e dimanche de Carême (Jn 8, 1-11)

D’apparence, l’Evangile semble porteur d’une extrême violence. Scribes et pharisiens rassemblés autour de Jésus  sont hommes de Loi. Ils viennent avec une femme dont la culpabilité selon la Loi ne fait aucun doute : c’est un flagrant délit comme nous dirions aujourd’hui. Comme si toute la vérité était déjà connue, le jugement est évident. Hé bien non. Jésus vient introduire au milieu de nos évidences une autre vérité. Et ses paroles vont résonner comme une libération, comme une résurrection, dans la vie des victimes de la colère, du mépris et de l’ignorance. Autant dans la vie de la femme, que de ses accusateurs. 

Oui, nous l’avons déjà entendu chez Isaïe dans la première lecture : le Seigneur fait toutes choses nouvelles. C’est lui qui nous façonne pour être à sa ressemblance. Ce n’est pas rien ! Car ce que nous possédions, ce qui donnait de la valeur à notre vie, une vie réussie, que cela soit la maîtrise de la Loi, nos richesses matérielles, « tous les avantages que j’avais autrefois » dit Saint Paul, tout cela ne compte plus en Christ. Il nous invite à tout autre chose, comme il va inviter ses hommes et cette femme à aller tout autrement. 

Comment accomplit-il cela ? Jésus se baisse. Jésus se met à hauteur d’homme. Dieu se rend présent à notre mesure. Du doigt, le Christ écrit en terre. Il ne nous est pas dit pourquoi, ou ce qu’il y écrit. Peut-être est-ce une manière de nous rappeler d’où nous venons, tous, humblement. De cette terre, adama en hébreu, dont notre humanité a été façonnée pour être fertile, fertile car en elle Dieu s’inscrit lui-même : c’est là tout le mystère de l’incarnation. 

Et Jésus écrit en terre, en notre humanité, comme pour nous signifier que nous pourrions y trouver les réponses à nos préoccupations si, humblement, nous regardions l’amour qui nous a été donné, le pardon qui nous a été accordé. Mais voilà, nos cœurs endurcis attendent des jugements pour les autres et des paroles fortes qui divisent, des paroles de lois. D’une certaine manière, ces hommes accusateurs s’identifient à la Loi, et on pourrait croire même à Dieu. Et pourtant ne sont-ils pas les premiers coupables ? Où est l’homme surpris avec la femme ? Hypocrites, ils sont solidaires de leur comparse. 

Jésus ne nie pas que l’adultère blesse la relation et la confiance. Mais le problème n’est pas là. Le problème vient de leur posture moralisatrice. Et nous, notre Eglise, ne s’est-elle pas trop souvent érigée en donneuse de leçons, maîtresse de la loi et de l’ordre ? Et pourtant… 

Evidemment, Jésus ne rentre pas dans ce rapport de force là, mais nous renvoie à notre conscience, à notre liberté. En quelque sorte, il nous désarme de nos réflexes haineux touts humains afin d’inscrire en nous un espace de paix et de fraternité. Le Christ désarme nos haines, nos mépris et nos peurs des autres et déjà c’est le geste de la Croix qui se révèle : le geste du don qui va jusqu’au bout pour désarmer totalement et définitivement notre humanité afin qu’advienne uniquement une terre nouvelle, une terre fertile, d’où nous pourrons voir grandir le Royaume, si nous y consentons. 

Alors nous pouvons prendre un instant de silence et nous arrêter sur une relation difficile avec une personne, un voisin, un collègue. L’ai-je enfermée dans mon jugement ? Est-elle si différente de moi ? Les sentiments qui m’habitent sont-ils ceux d’un disciple du Christ ? (…) 

Comme ces hommes qui s’en retournent, nous sommes invités à nous convertir, à reconnaître et accepter notre histoire, l’histoire de chacun, sans la juger, pour aller de l’avant. C’est un élan que nous ne soupçonnions peut-être pas, un mouvement intérieur nous faisant aller de l’avant, vers les autres, quelle que soit notre force ou notre fragilité, que nous soyons jeune ou âgé, que nous ayons le moral ou non, c’est du côté de l’amour qu’il nous faut regarder. C’est lui qui nous tire, c’est lui notre force. L’amour nous transforme, et nous le croyons, peut transformer le monde. 

Si nous consentons, à la manière du Christ, nous pourrons alors marcher vers sa Pâques et notre Pâques, honnêtement, en solidarité les uns envers les autres. Oui, comme la femme et comme ses accusateurs dont les pierres finissent par tomber des mains, Jésus nous renvoie chacun à ce qui fait notre incarnation. Car après tout, nous sommes tous issus d’une même terre, nous sommes tous issus d’un même Père. 

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie du dimanche 24 mars 2019 (3edim  Carême – Lc 13)

Aujourd’hui encore, Jésus s’adresse à ceux qui le suivent en parabole. Qu’est-ce que c’est, une parabole ? C’est une petite histoire, une image, pour faire comprendre un message. C’est vivant, facile à retenir, et ça parle à tous. Jésus en raconte beaucoup car ceux qu’il rencontre ont souvent du mal à comprendre ce qu’il dit. Et c’est pourquoi Jésus parle de la vie simple des gens, de son pays et de son temps. C’est ainsi que son message peut se faire comprendre. Aujourd’hui, donc, après avoir entendu que Dieu ne se comporte pas avec nous selon nos logiques humaines, selon notre péché ou notre culpabilité, aujourd’hui donc nous entendons une parabole, celle du figuier. Celle d’un arbre qui apparemment ne porte plus de fruit, un arbre stérile qui doit bientôt être coupé.

A quoi comparer cet arbre sec, aujourd’hui ? Avec honnêteté, peut-être à notre Eglise dans le temps que nous vivons. Oui, je crois qu’il n’est pas besoin de tordre la parabole pour comprendre qu’elle est cruellement d’actualité. Combien parmi les chrétiens et les non chrétiens  doutent aujourd’hui de la fécondité de cet arbre, de l’Eglise, qui en vient à épuiser le sol dans lequel il est planté ?! Un sol qui, pourtant, si on en croit le livre de l’Exode, est une terre sainte, parce que lieu de la rencontre de Dieu et des hommes. « Et pourtant, on en est là », comme le disait un copain prêtre. Le message de l’Eglise, l’Evangile, est devenu illisible au milieu des scandales à répétition.

Si l’arbre ne donne pas de fruit, que faire ? L’histoire semble simple. Deux solutions : le couper, car à quoi bon continuer, il épuise le sol pour rien, il n’y a plus d’espoir ; ou bêcher et mettre du fumier, croire que quelque chose est encore possible, lui donner encore une chance. Bref, c’est un moment de crise, un moment crucial où il nous faut choisir. Nous désespérer, ou réagir.

Et Dieu dans tout ça ? Eh bien il en va de même pour Dieu : se désespère-t-il de nous, renonce-t-il à croire en nous, ou bien s’engage-t-il encore maintenant, se risque-t-il avec nous, croit-il que de notre humanité peut naître de beaux fruits ? N’est-ce pas toute la Bible qui nous donne la réponse ? Ne lisons-nous pas que Dieu ne cesse pas de croire en nous, de s’accrocher à nous, de faire Alliance avec nous ? C’est que, peut-être, nous pourrions changer de regard et voir ce que Dieu perçoit en nous. Dans le temps que nous vivons, de doute et de peur, la petite histoire du figuier vient semer en nous la graine de l’espérance et de la persévérance, la graine de la fidélité : fidélité à Dieu, et fidélité aux hommes.

Comme le vigneron prenant soin de la vigne, c’est Dieu, c’est Jésus qui vient nous dire, aujourd’hui, que l’impossible peut devenir possible si nous le laissons faire, si nous le laissons bêcher et remuer la terre pour qu’elle respire, pour qu’elle s’aère. Notre curé aux mains vertes le sait bien, l’engrais, le fumier est nécessaire pour nourrir la terre. Saviez-vous d’ailleurs que l’humus, le sol fertile qui permettrait au figuier de porter du fruit en quantité, cet humusaurait la même racine étymologique que humilité ? Il nous faudrait donc non pas épuiser la terre où nous sommes plantés, mais en prendre soin avec beaucoup d’humilité.

Mais voilà, le sol du figuier, le sol où l’Eglise est plantée, est épuisé par les scandales qui poussent comme des mauvaises herbes. Beaucoup sont écœurés par un coupable silence et des actes loin d’être à la hauteur de la peine et de la souffrance des victimes. Semaine après semaine, les abus de conscience et de pouvoir de ceux qui prétendaient servir leurs frères nous plongent dans la consternation et épuisent le sol, épuise le monde dans lequel nous tentons pourtant de porter du fruit.

Face à l’ampleur de la situation, il faut non seulement croire que le vigneron de la parabole va travailler profondément le sol, mais il nous faut tout autant nous risquer à une réponse à la hauteur et pour cela il nous faut faire un grand effort d’intelligence collective, dans l’Esprit Saint. Mgr Hervé Giraud, ancien évêque auxiliaire de Lyon et évêque actuel de la Mission de France a écrit ces mots ces jours-ci : « Face à une immense désolation, peut-être vivons-nous une confrontation inédite au mal, à l’innommable, mais aussi à une certaine mort institutionnelle ? L’Église est dans l’impasse et sa crédibilité est mise en cause. Elle est là, comme au pied de la Croix. » Et il rajoute : « Il se passe probablement quelque chose qui nous dépasse, mais qui ne doit nous laisser ni dans la résignation, ni dans la spiritualisation, ni dans l’inaction. » Et il conclue en citant le Pape François :« Plus que jamais, il est nécessaire que chaque baptisé se sente engagé dans la transformation ecclésiale et sociale dont nous avons tant besoin. »

Avec espérance, il nous faut agir chaque jour dans la fidélité aux hommes et aux femmes avec lesquels nous vivons et auprès desquels nous sommes envoyés. Fidèlement, il nous faut partager leur quotidien, leurs joies et leurs souffrances. Fidèlement, il nous faut engager la conversation, le dialogue, pour que chaque voix se fasse entendre : la voix de nos copains, de nos voisins, de nos collègues, etc. C’est à cela que l’Evangile sera reconnue.

Je peux en témoigner : dans le temps de crise de l’Eglise que nous vivons, mes collègues m’interpellent sur les failles et l’hypocrisie de l’institution. Pourtant, mon engagement à leur côté comme chrétien et comme prêtre continue de les surprendre, de les interpeller, de susciter échanges et partages. C’est là que, humblement, je cherche à dire ma foi en Jésus Christ. Un peu comme dans la parabole, c’est là que j’essaye humblement de labourer pour prendre soin des fruits en devenir. Confiance et espérance : c’est probablement ce qu’il nous faut oser demander à Dieu si nous voulons demeurer avant tout des serviteurs.

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie du dimanche 17 mars 2019, 2edim Carême (Lc 9)

Les lectures sont riches et très imagées aujourd’hui. Mais elles nous disent toutes la même chose… D’abord avec Abram. Abram « quitte ton pays ». Oui, vous avez bien entendu, ce n’est pas un problème dans l’édition : Abram. Il s’appelle tout simplement Abram en référence à sa terre d’origine. Nous avons tous des origines plus ou moins lointaines : asiatiques, portugaises, africaines, etc. Nous avons tous une histoire, notre histoire qui nous a façonné. Mais dans sa propre histoire, Abram est invité à se déplacer, à quitter ce qu’il croit connaître, à se risquer vers une terre nouvelle. Pour quoi ?

Ce sont les subtilités de la langue hébraïque : en rajoutant simplement un « h » à Abram, en plaçant au cœur de son nom, de son identité un souffle, un souffle créateur, il en vient à lui aussi à devenir créateur, à la ressemblance de Dieu : Abraham. Et nous ? Osons-nous quitter nos zones de confort pour découvrir notre force de création ? Comment répondons-nous à l’invitation faite à celui qui s’appelait Abram ?

Dans chaque région, dans chaque ville, dans chaque quartier, dans chaque école, comment devenir ces Abraham, confiants en Dieu et porteurs de souffle ? Comment allons-nous témoigner de la bénédiction de Dieu pour toute l’humanité ?

Dans sa lettre que nous avons lu, Saint Paul parle de « vocation sainte ». Il est bien question de cela. Une vocation universelle pour tous les hommes : rendre visible le « pour quoi », le « pour qui » des hommes. Quelque chose qui a à voir avec le sens de notre existence…

Pourtant, une fois que nous avons découvert ce chemin vers Dieu, ce chemin qui passe par les hommes et les femmes, la tentation est grande de viser seulement le bout du chemin en oubliant le « h », en oubliant le souffle créateur en nous, en voulant mettre la main sur Dieu et le garder pour soi.

C’est un peu l’erreur que les disciples commettent au sommet de la montagne : la tentation de vouloir garder Moïse, Elie et Jésus, à l’abri, pour eux. Or, ce n’est pas le but, ce n’est pas le sens de notre humanité. L’évangile le dit bien : il faut redescendre de ce sommet, retrouver les compagnons de route, retrouver le quotidien afin que nous y portions du fruit, afin que le souffle en nous soit efficace.

Si le Christ est le chemin, nous sommes des pèlerins. Si la messe et l’eucharistie sont le sommet de notre foi, il nous faut en redescendre. Ce temps du Carême nous y invite. Il nous faut redescendre car c’est en bas, à la vie ordinaire des hommes que le Fils de Dieu est venu se mêler. D’ailleurs, c’est depuis en bas, depuis ce chemin du quotidien qu’il nous est proposé de comprendre tout ce qui se vit au sommet de la montagne, au sommet de notre vie spirituel, au sommet de nos liturgies. En soit, sinon, tout cela ne signifie rien. Tout ceci serait des tentes que nous aurions dressées, mais des tentes vides.

Dieu nous invite à marcher, à quitter nos zones de confort et de certitudes afin de rejoindre ce monde que lui-même aime tant. Car c’est le monde qui est habité, pas les tentes.

En assistant à cette scène, Pierre, Jacques et Jean découvrent bien plus que la Transfiguration de Jésus : c’est la transfiguration de toute l’humanité qui leur est donnée d’entrapercevoir. Ils découvrent le pour quoi de ce « h » dans Abraham.

Et c’est comme ça en français, humaincommence par un « h ». C’est avec cette simple lettre, un simple « h », que tout prend sens, que tout peut débuter, par un souffle. Quand notre humanité s’inscrit dans le souffle créateur de Dieu, quand notre humanité est inspirée par l’Esprit de Dieu, quand notre humanité révèle sa divinité.

En attendant que tout soit accompli dans le mystère de Pâques, il nous est proposé aujourd’hui déjà de songer à ce que l’homme peut accomplir sur ses routes quotidiennes ; et il nous est proposé de rendre grâce pour le « Fils bien aimé » qui révèle toute l’humanité ici et maintenant.

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 10 mars 2019, 1edimanche de Carême (Lc 4, 1-13)

Le chemin vers Pâques a commencé. Sur celui-ci, Dieu est à l’initiative de la rencontre pour nous rappeler cette alliance qu’Il a voulu. Lui, il y est fidèle, et il ne cesse d’être là, aux grands et aux petits rendez-vous de nos vies. Il nous appelle, il nous suscite. Il nous rappelle, il nous re-ssuscite.

Pourtant la tentation est grande de l’oublier. La tentation, c’est justement ce que le Christ éprouve lui aussi au désert quand il est poussé par l’Esprit. Mais il ne s’arrête pas dans l’épreuve : il la traverse. Quel message pour nous aujourd’hui ! Lui, le Fils de Dieu, nous invite à le suivre et à traverser à notre tour, avec lui, ce qui dans notre humanité nous fait douter de Lui, nous fait douter des hommes, nous déshumanise, tout ce qui finalement dans nos vies nous conduit à la mort.

Effectivement, nos esprits, nos corps sont si souvent captifs de nous-mêmes que le Christ nous rejoint là : dans notre fragilité toute humaine. Et c’est de là, du dedans de notre humanité, qu’il nous montre le chemin pour traverser l’épreuve. Alors, tout au long de ce Carême, apprenons à le laisser faire en nous son travail de libération et de pacification. Acceptons de lâcher prise sur ce que nous croyons posséder dans nos vies, mais qui en réalité nous possède. Acceptons de découvrir chez l’autre, chez l’étranger, ce que nous croyions déjà savoir par nous-mêmes. Acceptons de livrer ce combat contre nous-mêmes et laissons finalement Dieu être le vainqueur. Oui, il est bon de perdre ce combat là pour que, lui, l’emporte. D’ailleurs, par la Croix, il l’a déjà remporté.

Laissons-nous désarmer comme le Christ : par la prière, la sobriété et le partage, et marchons vers la Lumière de Pâques qui nous révèle Dieu tel qu’il est, qui nous révèle ce à quoi nous sommes tous appelés, chacun et ensemble. Laissons faire son Esprit qui nous pousse pour que grandisse en nous cette humanité dans laquelle Dieu nous a tous rassemblés.

Au début du Carême, j’aime prendre l’exemple de l’arc-en-ciel. L’arc-en-ciel est cité dans la Genèse comme signe de l’Alliance, il est une belle image pour dire encore autrement cet horizon pascal qui nous met en marche. L’arc-en-ciel s’est une multitude de couleurs et de nuances, comme cette multitude de visages qui composent notre humanité. Si on y réfléchit, d’ailleurs, qu’est-ce qu’un arc-en-ciel, sinon des petites gouttelettes d’eau infiniment petites qui laissent passer la lumière, que le soleil vient révéler et faire briller ? Au milieu des nuages et des ténèbres, au milieu de nos grandes et petites tentations du quotidien, si nous consentons, nos vies sont traversées comme ces petites gouttes par celui qui est Lumière et qui nous révèle à nous-mêmes, qui nous révèle la valeur de chaque vie.

L’arc-en-ciel n’est pas noir et blanc, ni monochrome, il se compose de toute la palette de la Création. Dieu est un véritable artiste qui, de la matière brute de nos vies, sait comment mettre chaque jour en valeur. Amour et vérité sont les instruments de son œuvre. C’est là toute sa générosité dont Saint Paul parle aux Romains.

Et qu’est-ce qu’un arc-en-ciel sinon le signe que, déjà, l’averse s’achève, que l’épreuve s’éloigne, même la plus grosse des tempêtes ? Il est l’espoir qui s’offre à tous, visible par tous quelque soit notre point de vue, et peu importe d’où nous venons. Les anciens qui ont rédigé la Genèse l’avaient bien compris : l’Alliance de Dieu est universelle et toute la Création, hommes, animaux et végétaux, nous pouvons tourner notre regard vers ce signe qui nous est donné, nous pouvons garder notre regard fixé sur le Christ.

Au pied de l’arc-en-ciel, pas de chaudron rempli d’or comme dans les histoires irlandaises, non. Mais une promesse tel que l’évoque le Deutéronome aujourd’hui, la promesse que de notre terre, de nos vies, humblement, peut naître un avenir commun. Encore une fois, avec confiance tout particulièrement en ces jours, apprenons à lâcher prise, apprenons à tourner notre regard vers la lumière de Pâques à l’horizon du Carême qui, déjà, vient donner à nos vies toutes leur valeur : une valeur aux yeux de Dieu parce qu’elles sont toutes mêlées, assemblées par la palette de l’Artiste. Chapeau l’Artiste !

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie du dimanche 3 mars 2019 – Lc 6, 39-45

Il me semble que les textes lus et entendus aujourd’hui méritent que nous les laissions résonner en nous afin de bien comprendre comment la Parole de Dieu transforme nos cœurs en profondeur si nous y consentons.

Oui, ces textes nous invitent à faire un peu silence des trop pleins des bruits qui nous entourent pour écouter la Parole de Dieu elle-même. C’est toute la tradition juive qui nous y invite : « shema Israël » (שמעישראל) (Dt 6,4). Les Juifs, aujourd’hui encore, le répètent chaque jour, au début et à la fin de la journée. Cela nous dit toute l’importance de la Parole de Dieu mais aussi toute la valeur de notre parole humaine. Oui, car l’une et l’autre sont définitivement liée, car comment s’exprime la Parole de Dieu sinon par notre parole humaine ? Comment se transmet la Bonne Nouvelle dans le monde sinon par nos mots d’aujourd’hui ?

En effet, la sagesse des prophètes n’a de cesse de nous rappeler combien la parole humaine est liée à la Parole de Dieu, et combien la Parole de Dieu, par l’homme, lie les hommes entre eux. La sagesse nous dit sans cesse combien la parole des hommes doit être à la hauteur. « Les petits côtés d’un homme apparaissent dans ses propos » disait avec réalisme Ben Sira le Sage. Et nous pourrions rajouter également : « et la dignité de tous doit se reconnaître, doit se dire dans la parole. » Oui comme dit le Psalmiste, la parole c’est aussi ce qui permet « d’annoncer dès le matin l’amour » de Dieu, un amour pour tous.

La Parole de Dieu est force de vie pour nous et pour la multitude. Comme son amour, elle ne s’épuise pas, elle se multiplie, elle se répand. Elle est comme une sève qui coule en nous. Souvenez-vous de cette autre parabole : comme sur un cep de vigne, elle nous fait grandir, chacun et ensemble. Elle est force de vie plus forte que la mort. Et comment ne pas le constater, chaque jour, dans cette nature qui s’éveille déjà du morne hiver ? Oui, nous le croyons, la Parole vie est plus forte que la mort. Le Psalmiste le chante : même dans la vieillesse, l’arbre porte encore du fruit. Il demeure assez vigoureux, « il garde sa sève et sa verdeur pour annoncer », pour annoncer la Bonne Nouvelle. Les plus anciens parmi nous, vous le savez, malgré les années, votre foi est verte car en Dieu tout est jeune, tout est neuf, tout est vie. Et tout ce que nous portons comme fruits, tout au long de notre vie, eh bien ne se perd pas. « La peine n’est pas perdue » dit Saint Paul. Non, laisser grandir en nous la Parole pour qu’elle porte de nombreux fruits, cela ne sera jamais perdu. Au contraire : « Vous brillez comme des astres dans l’univers en tenant ferme la parole de vie. » C’était la stance proclamée avant l’Evangile.

D’ailleurs, qu’avons-nous entendu dans ce passage de l’Ecriture chez Saint Luc, sinon une parole, la Parole qui se fait parabole ? C’est-à-dire, la Parole de Dieu qui se met à hauteur d’homme pour être entendue, reçue, comprise, et finalement partagée ? Oui, le Christ sait bien parler à ses disciples afin qu’ils fassent entrer en eux la Parole de vie, et afin qu’à leur tour, ils suscitent la Parole de vie chez leurs frères et sœurs en humanité. Alors, seulement, ils seront, nous serons véritablement comme notre Seigneur et Maître, comme le Christ qui appelle à l’existence chacun d’entre nous.

C’est pourquoi la parole humaine ne doit pas susciter jalousie, mépris, jugement. La parole n’est pas faite pour commenter par de petites phrases assassines la vie de nos voisins, de nos collègues, de nos proches : une paille ici dans un oeil, une autre là. Non la parole n’est pas faite pour blesser ni tuer. Comme tout notre être, la parole humaine est faite pour être à l’image et à la ressemblance de la Parole de Dieu. Or sa Parole crée la vie, sa Parole protège la vie, sa Parole guérit les blessures. La Parole de Dieu en nous, si nous y consentons, si nous la faisons nôtre, est Vérité et suscite en nous humilité et amour pour nos prochains. Si nous y consentons, au delà de la paille dans l’œil de notre voisin, au delà de la poutre dans le nôtre, nous verrons bien plus un même trésor dans nos cœurs, un trésor à partager.

Si nous voulons véritablement être à l’image et à la ressemblance de Celui qui est amour et vérité, si nous voulons être un bon arbre qui porte du bon fruit, alors il nous faut arrêter de corrompre la Parole de vie qui surgit chaque jour en nous, il faut la laisser faire, la laisser couler en nous comme la sève au printemps qui irrigue le bois asséché. « Car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. »

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 17 février  2019 (6e dim. temps ordinaire)

Lc 6, 17.20-26

Etre heureux : voilà bien un projet de vie apparemment simple et pour lequel nous pouvons tous être d’accord, que nous soyons jeunes ou âgés, hommes ou femmes, chrétiens ou d’une autre confession. Tous, nous cherchons le bonheur. Comment le trouver ? Comment le cultiver ? 

Peut-être en commençant à voir la vie autrement. C’est l’invitation du Christ qui dans ce passage de Luc, comme chez Matthieu, vient nous surprendre dans ses « Béatitudes ». Car le bonheur n’est pas là où on l’attendait : il n’est pas dans la possession, ni dans le pouvoir, ni dans la gloire… Non, pour trouver le bonheur le Christ nous invite à porter notre regard un peu plus loin, au delà de la surface des choses. Avec confiance, il nous invite à y découvrir ce qui pourra donner sens à nos vies. 

Le Fils nous connaît si bien, qu’il sait, lui, avec le Père, où la joie véritable réside. Oui, Jésus se met « à hauteur d’homme » pour nous parler de nos vies, pour nous parler de ce monde, pour nous parler du véritable bonheur. Alors ça nous surprend car dans les Béatitudes, il évoque le manque, l’absence, la faim, la peine… Mais ce n’est ni le manque, ni l’absence, ni la faim et encore moins la souffrance en soi qu’il nous faut rechercher. Ce serait méprisant pour la dignité à laquelle Dieu nous invite. Non, il faut en revanche y découvrir que nous ne pourrons être comblés, rassasiés, satisfaits par les biens de ce monde. Et puis, expérimenter le manque, c’est découvrir avec soulagement que nous ne sommes pas tout puissants, que nous ne sommes pas seuls. 

Dans les Béatitudes, Jésus est véritablement à contre-courant de son temps et de notre temps. Notre humanité n’a pas changé. Et c’est pourquoi il continue aujourd’hui de renverser ce qui serait « dans l’ordre des choses » et fait l’éloge de nos fragilités, de nos blessures, de ce qui est petit en nous. Souvenons-nous des mots de Saint Paul : « ce qu’il y a de fou, de petit dans le monde… Voilà ce que Dieu choisit. » Oui, Dieu sait voir en nous le meilleur : notre capacité à grandir, à changer, à élargir notre cœur, à nous porter secours les uns aux autres ; notre capacité à devenir des artisans de sa Paix, des ouvriers du Royaume. Les Béatitudes sont en quelque sorte le profil recherché pour cette embauche là. 

Je ne résiste pas à mentionner Madeleine Delbrêl une fois de plus. Vous savez, cette assistance sociale, poète et mystique et, justement, bientôt Bienheureuse de l’Eglise. Comme Thérèse de Lisieux, elle aimait la petitesse et l’humilité. Elle préférait « bien plus les zéros que les héros », car après tout ce sont bien les zéros qui donnent toute leur valeur aux grandes choses, pas les héros : sagesse à contre-courant de nos envies de succès. 

Humilité, certes, mais estime de soi. Et estime des autres surtout. Je ne sais si vous avez fait attention: « heureux vous les pauvres » et non pas « toi le pauvre ». Les Béatitudes sont au pluriel, elles nous saisissent ensemble, les uns avec les autres. Elles nous invitent à laisser passer l’amour en nous et entre nous pour réaliser cette œuvre commune. Oui, heureux ceux qui laissent passer l’amour…

C’est ce que le Pape, qui ne manque pas une occasion de nous stimuler sur notre foi en actes, nous redit dans son exhortation apostolique « La joie et l’allégresse ». Le troisième chapitre de son propos sur la sainteté traite précisément des Béatitudes. Pour François, il s’agit avant tout de supporter les défauts des autres. Bien plus, il faut y reconnaître nos propres faiblesses et ainsi rejoindre nos proches dans leur difficulté, leur angoisse, leur souffrance. Il écrit : « La miséricorde consiste à donner, à aider, à servir les autres, et aussi à pardonner, à comprendre. » « Donner et pardonner, c’est essayer de reproduire dans nos vies un petit reflet de la perfection de Dieu qui donne et pardonne en surabondance. »  

Et il rajoute plus loin : « Il n’est pas facile de bâtir cette paix évangélique qui n’exclut personne mais qui inclut également ceux qui sont un peu étranges, les personnes difficiles et compliquées, ceux qui réclament de l’attention, ceux qui sont différents, ceux qui sont malmenés par la vie, ceux qui ont d’autres intérêts. C’est dur et cela requiert une grande ouverture d’esprit et de cœur (…). Il ne s’agit pas non plus d’ignorer ou de dissimuler les conflits, mais d’accepter de supporter le conflit, de le résoudre et de le transformer. »

Je débutais cette homélie en posant la question : comment trouver le bonheur ? Peut-être oserai-je dire qu’il est plus important de le chercher avec d’autres que de le trouver tout seul. Peut-être est-il plus facile de le cultiver et de le faire grandir à plusieurs que de le cacher et de le garder pour soi. Soyons quelques « zéros » ici et là dans le monde, juste aux côtés de nos frères et sœurs en humanité, pour leur révéler toute leur valeur et partager, avec eux, la Joie de l’Evangile. 

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 3 février  2019 (4e dim. temps ordinaire) Lc 4, 21-30

Si vous vous souvenez bien, dimanche dernier, nous avons déjà entendu comment la parole de Jésus, enracinée au milieu des hommes, s’accomplissait en nos vies si nous y consentions :
« Aujourd’hui s’est accompli ce passage de l’Ecriture que vous venez d’entendre » avions-nous entendu. Et nous l’entendons encore ce matin.  

Mais comment, pourquoi découvrons-nous dans ce passage le mépris et la colère des hommes ? Ne viennent-ils pas, d’un coup, de fermer leur cœur à l’amour ? Le temps n’est-il pas pourtant enfin venu pour que s’accomplissent le Royaume de Paix entre les hommes ? Pourquoi chercher à faire tomber Jésus, celui qui vient annoncer cette Bonne Nouvelle ? Pourquoi leurs regards sur lui ont-ils changé ? 

Il nous faut prêter attention à ce décalage que Luc présente entre les attentes des nazaréens et ce que Jésus vient réellement annoncer. Hé bien oui, puisqu’il se dit le Messie, n’est-il pas là pour les délivrer, eux, pour enfin leur ouvrir les portes du Royaume ? Ne sont-ils pas méritants dans leur pratique ? N’est-il pas là pour leur donner la meilleure place ? Alors que ces hommes disent admirer Jésus, tous tentent en réalité de s’accaparer sa parole pour eux-mêmes. C’est tout autre chose que Jésus annonce et leur demande. 

Depuis l’Alliance nouée avec Abraham et Moïse, nous devrions nous rappeler que l’amour de Dieu ne nous met pas à part. Depuis l’élection d’Israël, si Dieu en choisit quelques uns, ce n’est pas pour les préserver ou leur donner une plus belle récompense. Non, il s’agit d’en choisir quelques uns pour les mettre en route au service de tous. Pas de gloire. Pas de fierté ni d’arrogance en cela, mais le service des frères. Et c’est parce que Jésus connaît bien la pensée des hommes qui l’attendent à Nazareth – et peut-être encore les nôtres aujourd’hui – qu’il sait la nécessité de leur rappeler – de nous rappeler – en quoi consiste le choix de ce peuple appelé à servir. 

Eux, comme nous, trop souvent nous avons l’habitude de prendre en oubliant que cela nous est donné, trop souvent nous avons l’habitude de mettre la main sur Jésus en oubliant que c’est lui qui se donne librement pour tous. Les prophètes comme Jérémie nous le rappellent : il s’agit de recevoir le don et à notre tour de donner. Il s’agit d’ouvrir nos mains pour recevoir et pour servir Celui qui se donne pour les nations. « Pour nous et la multitude » allons-nous entendre une fois de plus dans la prière consécratoire dans un instant. 

Mais qui d’entre nous ne s’est jamais arrêté à « pour nous » en oubliant « la multitude » ? Encore une fois, ne pensons pas que notre foi nous met à part, car l’amour de Dieu n’a de sens que si nous le recevons pour le partager. Ne mettons donc pas la main sur Jésus : il ne nous appartient pas. 

Jésus évoque la longue tradition des prophètes. Ce faisant, il nous rappelle que Dieu est fidèle, qu’il ne cesse de faire miséricorde et d’appeler, et que ce sont bien des hommes, des prophètes, des apôtres, qui portent son message pour leurs frères en humanité qui souffrent et sont accablés. Comme la veuve de Sarepta au pays de Sidon, comme Naaman le Syrien. Les malheurs les accablent : affamés par les épreuves de la vie, isolés par la maladie, oubliés parce que étrangers, méprisés parce que différents. C’est vers eux que Jésus marche, en passant au milieu de ceux qui voulaient le posséder. 

En Jésus, Dieu se donne pour être partagé, pour être découvert sur le visage des plus petits, ceux et celles qui meurent de faim, qui sont malades, étrangers, tous ceux et celles que nous ne voyons pas, que nous ne voyons plus, et dont nous n’entendons pas les cris. Le corps du Christ se révèle là, dans cette multitude, le corps du Christ nous envoie vers eux. 

C’est cela le véritable amour dont parle Saint Paul : un amour qui se donne, un amour qui prend patience, un amour qui rend service, un amour qui ne jalouse pas, qui ne se vente pas. Un amour qui fait confiance en tout, qui espère tout. Un amour qui ne passera jamais. Cet amour nous ne le possédons pas, c’est lui qui se donne. 

La semaine passée, nous rappelions ô combien chaque jour, même le plus ordinaire, pouvait être vécu comme le jour extraordinaire de la rencontre avec Dieu. Hé bien aujourd’hui l’heure est favorable pour aller et prendre soin les uns des autres. Aujourd’hui nous pourrions dire que l’heure est favorable pour ne pas mettre la main sur le Christ, mais pour le laisser passer en nous afin que son Esprit nous donne l’audace d’aimer. Car sans amour, rien de ce que nous vivons n’a de valeur. 

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 27 janvier 2019 (3e dim. temps ordinaire)

Lc 1, 1-4 ; 4, 14-21

Nous venons d’entendre le début de l’Évangile de Luc. Il est le seul à commencer comme une lettre. Nous en connaissons évidemment l’auteur, Saint Luc. Et nous découvrons son destinataire : un certain Théophile. Peut-être le savez-vous, « Théophile » pourrait signifier tout autant « qui aime Dieu », que « celui qui est aimé de Dieu ». Alors ce matin nous pourrions humblement nous mettre à la place de celui à qui cette Bonne Nouvelle est destinée : nous qui prétendons à la fois aimer Dieu et qui savons ô combien, lui, nous aime. Oui, soyons chacun Théophile, et avec confiance soyons tous ensemble Théophile, comme ce corps grand et vaste dont Saint Paul a évoqué la composition et la complémentarité des membres. 

A la suite de Luc, à la suite de Théophile, soyons ce matin, et dans les jours à venir, dans ce temps « ordinaire » de l’Eglise, dans ce temps parfois troublé de notre monde, soyons témoins ensemble de ce qui s’accomplit chaque jour devant nos yeux si nous y prêtons attention et s’y nous y consentons. Soyons témoins que c’est aujourd’hui que s’accomplit l’Ecriture, toute l’Ecriture. Hier en Galilée et aujourd’hui dans nos vies, de la même manière. Soyons, par nos vies confiantes, engagées, solidaires, des humbles serviteurs. Un peu comme Esdras dans le livre de Néhémie qui porte le livre devant la multitude d’hommes et de femmes, un peu comme Jésus lui-même qui porte le livre devant les sages et les savants de son époque. Oui, puisse la Parole de Dieu se mêler à nos vies au point que nous soyons des heureux Théophile. 

Ce matin, la liturgie nous a amené en terre étrangère, à Nazareth, là où Jésus a grandi. C’est là qu’il a partagé le même quotidien, qu’il a appris un métier, qu’il a vécu les mêmes expériences que ses voisins, que ses amis. C’est là qu’il a appris à aimer ses semblables, à connaître et à parler au cœur des hommes. Puissions-nous découvrir, tout au long de cette année qui commence, au moment des petits et des grands rendez-vous de nos familles, de nos travails, de notre pays, de l’Europe, puissions-nous à notre tour apprendre à parler au cœur des hommes, puissions-nous partager notre joie et notre espérance. 

Oui, après les témoins de la synagogue, après Luc et après Théophile, nous sommes désormais attendus pour rendre témoignage de notre foi en Jésus Christ. « Aujourd’hui, dit Jésus, s’accomplit ce passage de l’Ecriture que vous venez d’entendre. » Nous sommes encore dans cet « aujourd’hui ». Nous sommes encore dans ce temps où Dieu adresse sa Parole d’amour aux plus petits, où Dieu libère nos cœurs enchaînés, où Dieu ouvre nos yeux sur les réalités de notre monde, nous sommes dans ce temps où Dieu annonce qu’en ces jours la Paix est possible entre les hommes. 

Alors, comme ces membres multiples et variés dont parle Saint Paul, chacun talentueux à sa manière, complémentaires les uns des autres, faisons de notre communauté, de notre Eglise, un signe visible de la fraternité universelle. Comme les disciples d’hier, osons croire et témoigner que chaque jour, même celui qui serait le plus « ordinaire » est un jour au cours duquel Dieu se révèle. Et que ce temps « ordinaire » de l’Eglise vous paraisse « extraordinaire ». Amen. 

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – Dimanche 6 janvier 2019 – Épiphanie du Seigneur (Mt 2,1-12)

Gaspard, Melchior et Balthazar. Depuis Saint François d’Assise, la tradition de l’Eglise a fait de ces mages venus de loin des Rois et elle leur a même donné des noms. Voir des visages : un jeune homme, un homme mature, et un vieil homme ; ils sont de trois continents différents : du Proche Orient, de l’Asie et de l’Afrique. Tout cela, peut-être, pour signifier que l’événement qui vient de se dérouler dans cette crèche, cet événement a quelque chose de mondial, d’universel, quelque chose qui concerne toute notre humanité.

Alors certes, si on regarde de près le texte, ils ne sont pas rois, sinon des sages, des savants, des scientifiques dirions nous aujourd’hui. Et peu importe leur couleur ou leur âge, ce qui compte véritablement c’est leur recherche, leur audace, leur aventure, leur voyage aller… et leur voyage retour. Aller, en suivant avec confiance l’étoile. Retour, en rentrant par une route différente, bouleversés de ce qu’ils avaient vécu.

Oui, le récit des mages illustre la nouveauté apportée à notre histoire par la venue de cet enfant, la venue du Christ : l’alliance avec le Dieu d’Israël est désormais ouverte à tous les peuples, l’alliance se révèle au monde entier. Révélation : voilà le sens du mot « épiphanie ». Oui, voilà déjà le voile qui se lève pour que nous découvrions quelque chose d’extraordinaire, quelqu’un d’unique au cœur de nos vies. Voilà la grande nouvelle, voilà la manifestation de Dieu, voilà qu’il se révèle tel qu’il est : Dieu d’amour pour tous, Dieu présent parmi nous.

Cela, Isaïe déjà en parlait : « Levons les yeux alentour, et regardons. » (Is) Oui, regardons autour de nous ce monde, notre monde. Il est peuplé de nations étonnantes, de cultures riches et belles, de religions différentes. Et c’est là, au dedans même de ces différences, que « toutes ces nations, comme le dit Saint Paul, sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse dans le Christ Jésus. »

Du coup, nous pouvons nous interroger : quelle est l’étoile que je désire suivre ? Quels signes se donnent à nous aujourd’hui afin que nous cherchions, ici et là, avec confiance cette promesse, cet enfant dans le monde ? Cela va sûrement nécessiter que nous laissions derrière nous quelques certitudes et que, comme les mages, nous quittions nos « zones de confort » comme on dit aujourd’hui…

Et c’est pourquoi il nous faut voir, entendre, goûter, sentir, toucher ce monde avec tout ce qui fait notre humanité, notre cœur. Ce monde, il nous faut l’aimer tout entier, tel qu’il est déjà, et tel qu’il peut devenir si nous y consentons : par amour. Et là, dans ce monde transformé par l’amour des uns des autres, nous pourrons reconnaître que oui, nous sommes faits pour aimer et être aimés. C’est cela que la tradition des mages venus s’agenouiller devant l’enfant nous révèle.

Alors on peut toujours scruter le ciel et y voir des étoiles. Mais soyons bien des astronomes plus que des astrologues. Soyons plus des chercheurs d’infini, porteurs d’espérance éblouis par la Création, que des superstitieux aigris ou des manipulateurs nostalgiques. Et surtout, n’attendons pas dans les signes qui nous sont donnés de quoi nous conforter et nous rassurer, mais cherchons, avec d’autres, à plusieurs comme les mages, à reconnaître l’extraordinaire nouveauté qui surgit chaque jour dans l’ordinaire de nos vies. Oui, laissons Dieu nous surprendre !

A la suite des mages, en cette nouvelle année, nous aussi prenons la route, laissons un peu de côté nos savoirs et nos sagesses toutes humaines, faisons confiance à Dieu et fions-nous à l’étoile qui brille au cœur de chaque vie. Alors nous aussi nous pourrons rendre grâce. Bonne et sainte année à tous. Amen.

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie de la Nativité du Seigneur (Lc 2,15-20) – mardi 25 décembre 2018 

Les juifs attendaient un messie fort et puissant, un chef de guerre capable de les délivrer des romains envahisseurs. Mais Dieu se fait enfant, « un petit d’Homme ». C’est le plus beau et le plus grand cadeau que nous pouvions recevoir : Dieu nous offre l’inattendu ! Jamais Dieu nous a autant surpris et jamais il s’est fait aussi proche de nous. Le voilà, il est là, couché et fragile dans une mangeoire qui déjà donne sa vie pour nous.

A qui ressemble-t-il ? Il a le visage de son Père, le visage de l’amour. Mais il ressemble aussi à Marie, et il ressemble à chacun de nous, il ressemble tant à notre humanité. Mais il ne vient pas nous délivrer d’envahisseurs extérieurs, mais de nos chaînes intérieures, il vient nous offrir sa paix, il vient parler au dedans de notre vie, au cœur même de notre existence. Oui, en cet extraordinaire matin de Noël, ce n’est pas seulement Dieu qui se découvre, car en prenant visage d’homme, Dieu vient révéler toute la noblesse, toute la beauté de notre humanité. Oui, de manière admirable, et si simplement, le petit enfant qui vient de naître donne sens à notre existence et nous attire à Dieu, comme les bergers sont appelés et déjà attirés vers cette si simple mangeoire.

Noël est une grande joie. Nous fêtons le début de notre histoire commune avec Dieu. Une seule et même histoire annoncée depuis longtemps mais qui enfin se lie intimement et s’accomplit. Et nous pouvons être dans la joie car cela n’est pas un conte de fées mais cela s’est véritablement passé un jour de notre histoire, il y a plus de 2 000 ans. Et depuis cette nuit de Palestine, Dieu ne cesse de choisir chaque jour de notre histoire pour se mêler à nous, pour nous rassembler dans son amour. C’est une histoire qui ne finit pas, qui se vit chaque jour de manière nouvelle, une histoire vivante qui nous réveille et nous appelle à vivre la gloire de Dieu mêlée à notre humanité, et tout particulièrement dans notre humanité blessée, humiliée, malade…

Oui, comme les cris de cet enfant dans la campagne de Bethléem, la Parole de Dieu ne cesse de se faire entendre et de résonner dans nos fragilités jusqu’aux extrémités de la terre. Sachons l’écouter. Malgré nos limites, malgré nos manques de fraternité, sachons reconnaître la douceur de cette présence parmi nous sur le visage de nos frères en humanité, et en priorité sur le visage des plus petits. Comme les bergers, premiers témoins hâtons-nous d’aller le reconnaître là où désormais il se tient : présent au milieu de nous. Bergers d’aujourd’hui, nous pouvons entendre et voir chaque jour les merveilles de Dieu, selon ce qui nous a été annoncé. Et nous pourrons alors le glorifier. Nous pourrons être dans la joie profonde de croire désormais qu’un avenir nous est donné, qu’un avenir est possible pour notre humanité réconciliée, unie et fraternelle.

Et c’est pourquoi ces jours de fêtes sont non seulement une belle occasion de nous réjouir en famille, avec nos amis, mais aussi l’occasion de redécouvrir que chaque jour nouveau, même le plus ordinaire, est Noël dans notre vie. Oui, si on y réfléchit bien, depuis les prophètes jusqu’à Jean le Baptiste, depuis les premiers apôtres jusqu’à nous aujourd’hui, il n’y a pas de Parole de Dieu qui n’ait su trouver des mots d’homme pour se dire. Oui, nos cœurs et nos lèvres sont donc bien capables d’autre chose que la jalousie, le mépris, la haine, la violence. Notre humanité est capable de l’amour de Dieu, sinon Dieu ne l’aurait pas choisie.

La preuve est là, devant nous : cet enfant, « ce petit d’Homme ». Il est celui par qui tout est venu, par qui tout vient et par qui tout viendra : il est le Verbe de Dieu, celui de la Création, la lumière de la Genèse, il est celui qui donne sens et configure toute notre existence. Quelle chose extraordinaire : Dieu s’est fait homme, et cela a définitivement tout changé. Malgré les ténèbres de nos vies, malgré notre capacité à faire le mal, avec lui, en nous, nous découvrons que Dieu croit en l’homme. A notre tour, laissons-nous saisir par l’inattendu de Dieu dans nos vies et puissions-nous croire en l’homme autant que Lui croit en nous. Joyeux Noël !

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 23 décembre 2018, 4edimanche de L’Avent (Lc 1, 39-45) 

Le passage de l’Evangile que nous venons d’entendre est bien connu : celui de la Visitation. Plus qu’une simple visite de femme enceinte à une autre femme enceinte, il s’agit d’une visitation. C’est-à-dire, la rencontre de deux réalités : l’une humaine et l’autre divine, une réalité quotidienne bien ordinaire – car quoi de plus ordinaire qu’une femme enceinte – et une réalité bien plus extraordinaire et singulière, celle d’un enfant à naître et qui, déjà, met en joie notre humanité.

A quelques heures maintenant de fêter la naissance de Jésus, cet enfant qui se nommera Emmanuel, Dieu avec nous, la rencontre de ces deux cousines vient achever notre marche de l’Avent. Car il s’agira bientôt de fêter la rencontre de Dieu et des hommes au cœur même de nos fragilités et de notre humanité. Marie et Elisabeth, l’une et l’autre, sont néanmoins déjà porteuses d’une parole féconde en elles, et par ce fait, elles sont déjà témoins d’une joie qui bientôt ne pourra que déborder et se partager.

Oui, alors que la honte les menaçait, au lieu même de leur corps, de leur fragilité, de ce qui fait leur limite, notre limite à chacun – car nous ne sommes pas des héros touts puissants –, au cœur de ce qui fait notre humanité, Dieu vient écrire son Alliance avec chacun, et avec tous. Elisabeth et Marie, simples et discrètes, ont accepté humblement que Dieu fasse de leur vie une vie féconde. Or de cela, de cette acceptation de voir se réaliser en nous l’œuvre de Dieu, une grande joie se dégage. Pour Elisabeth, la joie de porter celui qui annonce la venue du Fils de Dieu en notre monde ; pour Marie la joie de porter celui qui ouvre un avenir pour notre monde et donne sens à nos vies. Ainsi la joie de la promesse vient rencontrer la joie de son accomplissement. « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent… »(Ps 84) dira le psalmiste.

En réalité, alors que Dieu se rend présent à notre temps tel qu’il est véritablement, Dieu d’Amour et de Paix, la joie qui s’en répand ne peut-être qu’une joie si simple qu’elle n’a pas besoin de s’expliquer, et si belle qu’elle ne peut se retenir. Et c’est pourquoi de la seule salutation de ces femmes qui se rencontrent vient naître une joie éternelle. Oui, cette même joie de la promesse et de son accomplissement, il nous suffit de la vivre dans un sourire, une salutation, une main tendue… Heureux sommes-nous de pouvoir rencontrer chaque jour, en ce temps que nous vivons, malgré les désespoirs et les peurs, heureux sommes-nous de pouvoir rencontrer Celui qui vient accomplir l’amour de Dieu pour notre humanité et qui nous entraîne avec lui. Heureux sommes-nous d’être invités à partager la joie de ces femmes, de ces enfants, heureux sommes-nous d’être invités à partager la joie de Dieu en reconnaissant sur le visage du plus petit parmi nous le visage de la promesse d’un avenir.

Pourquoi Dieu est-il devenu homme ? La réponse tient en deux mots : par amour. On pourrait même dire : pour l’amour, pour que nous puissions, nous aussi, vivre dans l’amour. Or l’amour de Dieu, l’amour véritable, a ceci d’extraordinaire qu’en se partageant, loin de s’épuiser, il se multiplie. Il est un trésor que nous pouvons sans crainte, et donc dans la joie, partager avec le monde. En sommes-nous réellement conscients ? Sommes-nous réellement conscients que notre foi nous invite à être chaque jour des témoins de la rencontre de Dieu avec notre humanité, des témoins de la joie ?

A Noël, Dieu vient à nous, et nous avons essayé de venir à lui durant le temps de l’Avent. Dans cette rencontre, il nous offre une proximité avec lui sans pareil. Et si nous allions dorénavant visiter ceux et celles qui peuplent notre monde, chaque jour, en famille ou au travail, jeunes ou moins jeunes, avec la même proximité et le même amour ? Et si leurs doutes et leurs joies devenaient nos doutes et nos joies ? Et si, comme Elisabeth et Marie, désormais nous étions témoins, ensemble, de cette extraordinaire promesse qui vient s’accomplir dans notre monde parfois si ordinaire…

« Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles
qui lui furent dites de la part du Seigneur. » (Lc 1, 45)

P. Guillaume ROUDIER

 

Homéliedimanche 16 décembre 2018, 3e dimanche de L’Avent (Lc 3, 10-18)  

Jean baptise dans l’eau. Curieuses, inquiètes, en tous cas dans l’attente de ce qui doit venir, des foules se pressent autour de lui et l’interrogent. Et c’est pourquoi par trois fois nous entendons : « que devons-nous faire ? » Nous pouvons sentir, par ces questions, et surtout pas les réponses que Jean Baptiste va leur apporter, comment la relation aux autres va devenir le cœur du message de Celui qui vient derrière lui. 

« Que devons-nous faire ? » Ces mots pourraient également venir de porteurs de gilets jaunes : « Que devons-nous faire pour être entendus par les politiques et les puissants ? » « Que devons-nous faire pour essayer de sauver notre planète du réchauffement climatique ? » pourraient s’interroger des jeunes soucieux du monde de demain. Ou encore : « que devons-nous faire pour ne pas être confondus avec des terroristes ? » pourraient s’alarmer nos amis musulmans au lendemain des attentats. En effet, cette question qui résonnent ce matin dans l’Evangile semble bien dans l’air du temps… 

Pour se préparer à sa venue, la venue de celui dont il n’est « pas digne de dénouer la courroie de ses sandales », Jean invite chacun à vivre un renversement, une conversion : aux foules indéfinies et égoïstes, il propose de découvrir la fraternité et la solidarité. Aux publicains compromis par l’argent, il propose de découvrir la justice. Aux soldats belliqueux, il propose de découvrir la paix. Autrement dit, chacun, selon son état de vie, son métier, peut découvrir quelque chose de la condition de disciple s’il y consent : fraternité, justice, paix. Voilà de bonnes pistes pour tenter de résoudre les conflits sociaux, économiques et même religieux qui grondent et ébranlent notre temps. 

« Que devons-nous faire ? » demande le peuple à Jean Baptiste. Et bien Jean répond à chacun : découvrez la joie ! La joie du partage des richesses que nous avons reçus, la joie du service selon les talents de chacun et pour le bien commun, la joie du dialogue entre hommes de bonne volonté… D’ailleurs, si nous y avons prêté attention, ce n’est pas un hasard que le mot joie revienne à sept reprises aujourd’hui dans les textes que nous avons entendus. Alors oui, dans l’attente le peuple en vient à confondre le message et le messager, mais Jean rappelle avec humilité toute la dignité de Celui qui vient et qui, lui, baptisera dans l’Esprit et le feu. Lui n’est qu’une voix qui crie et qui annonce dans la joie celui qui vient, et il nous invite à nous y préparer. 

Dès lors, il s’agit de changer de regard sur notre monde, de discerner les signes des temps, sans crédulité mais avec espérance. Il s’agit de reconnaître les attentes de ceux avec qui nous cheminons, nos voisins, nos collègues, et de savoir parler au cœur de chacun… « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur cœur. » (Gaudium et spes, 1965) Ces quelques mots du Concile sont évidemment toujours d’actualité. 

N’est-ce pas cela ce que Jean vit lui-même au bord du Jourdain ? Il connaît et parle le langage de ses contemporains, il les interpelle par la sobriété de son mode de vie, par ses gestes simples, par sa foi et son espérance en ce qui doit venir après lui. Finalement, c’est peut-être pour cela que le peuple le confond avec le Christ : quand on en vient à le laisser, lui, prendre toute la place en nous… « Ce n’est plus moi qui vit, mais c’est le Christ qui vit en moi » dira même Saint Paul (Ga 2, 15-20). 

En tous cas, c’est bien le Christ qui appelle à la nouveauté dans notre vie, à la radicalité de la nouveauté. Et c’est le Christ qui accomplit encore en nous cet admirable échange de l’homme ancien vers l’homme nouveau. « Le Seigneur ton Dieu est en toi… Il aura en toi sa joie et son allégresse… » avons nous lu chez Sophonie. C’est lui, le Christ, qui délie nos liens de servitude pour aller servir dans la joie, c’est encore lui qui passe au crible la confusion de nos vies pour en tirer le meilleur.

Jean baptise dans l’eau pour appeler à la vie nouvelle. Celui qui vient, celui qui est attendu, celui qui s’approche, celui qui est parmi nous, lui baptise dans l’Esprit Saint et le feu. Il est le feu qui éclaire, le feu ardent du buisson, celui qui purifie, celui qui ne détruit pas mais qui enflamme les cœurs de l’amour de Dieu.  Il est un feu désireux de se propager. 

Les foules sont inquiètes, hier au bord du Jourdain et aujourd’hui encore dans les rues de Paris, dans nos campagnes, sur des ronds-points… Elles sont dans l’attente, parfois dans la crainte, de ce qui vient. Peuple d’hier et peuple d’aujourd’hui, ne craignons pas ce qui vient mais agissons dès maintenant pour plus de fraternité, de justice, et de paix. Evidemment, Jean Baptiste n’appelait à aucune révolution ni à aucune violence : il demandait simplement à chacun, dans sa vie, de consentir à se laisser faire par le Christ qui vient pour nous consacrer tout entier à l’amour. « Un jour nouveau commence, Jésus en moi vient le vivre » aimait à répéter Madeleine Delbrêl.  

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 9 décembre 2018 – 2edimanche de l’Avent C (Lc 3, 1-6)

Cela fait maintenant plus d’une semaine que Noël se prépare. Et il serait bien difficile de ne pas s’apercevoir que Noël approche alors que les décorations illuminent nos villes, que les vitrines (pour celles qui ne sont pas cassées) sont garnies, que les téléfilms parlent tous de Noël… Noël approche, c’est sûr. Mais une question demeure : est-ce que nous, nous nous approchons de Noël ? Vous comprenez la différence ? Le calendrier avance vers la Nuit de Noël et les petits et les grands attendent de faire la fête, d’échanger des cadeaux, de faire un bon repas… Mais notre cœur, lui, s’avance-t-il vers Noël ? Autrement dit, en ce temps de l’Avent, en ce temps de l’attente, comment préparons nous nos cœurs à accueillir Celui qui vient habiter parmi nous ? Comment préparons-nous le chemin de Dieu ?

Vous l’avez entendu à l’instant, il nous faut nous convertir, il nous faut préparer ses chemins, rendre droits ses sentiers. Il ne s’agit pas de nous transformer en agents de la DDE, même si dans le froid actuellement ils auraient bien besoin d’un coup de main. Non, il s’agit de rendre droites les routes sinueuses de la fraternité, de combler les fossés de l’indifférence, d’abattre les montagnes qui nous séparent les uns des autres, qui nous séparent de Dieu. C’est cela qui nous est demandé : d’être des ouvriers qui mettons nos cœurs en chantier pour accueillir Celui qui vient, pour accueillir Celui qui est déjà là. Oui, il nous est demandé que notre cœur apprenne à entendre le cri des plus petits, puisqu’il est là ; que notre cœur apprenne à parler au cœur de celles et ceux qui ne partagent pas notre foi, puisqu’il est là. Il nous est demandé de vivre avec eux un cœur à cœur pour l’amour et la vérité, pour la justice et la paix.

Alors nous pouvons toujours attendre et faire le décompte des jours qui nous séparent de Noël, nous pouvons ouvrir les cases de nos calendriers de l’Avent remplis de chocolats… mais n’oublions pas le chantier que Dieu a déjà commencé en nous et qu’il nous demande de poursuivre. Car ce n’est pas nous qui devons attendre patiemment le jour où Dieu va venir, mais c’est Dieu qui attend, chaque jour, avec impatience, le moment où nous allons venir à lui, le moment où nous allons ouvrir nos mains crispées, ouvrir nos yeux embués, ouvrir nos cœurs engourdis.

Ne disons pas : « Noël ? C’est pour bientôt ! » Mais disons : « Noël ? C’est déjà aujourd’hui ! » Ce n’est pas le Seigneur qui se fait attendre, il est déjà venu, il est déjà là. Ici et maintenant, il est parmi nous, il est en nous. Et c’est nous qui ne devons pas le faire attendre.

Réjouissons-nous pour cette lumière allumée et qui se répand dans les rues de Lyon ces jours-ci. Comme nos frères d’Algérie béatifiés hier, partageons avec nos frères et sœurs de l’Islam la fraternité alors qu’à Noël nous fêterons la naissance de Issa, « le Prince de la Paix »… Oui, portons ensemble ce signe d’espérance et de solidarité au monde qui en a tant besoin. Faisons entre les cœurs des hommes de belles routes toutes droites.

Et comme Jean Baptiste, parcourons notre temps, passons du désert au Jourdain, faisons de l’aridité de nos vies, un fleuve de solidarité et de fraternité. L’an 2018, François étant évêque de Rome, Emmanuel étant président de la République française… la Parole de Dieu fut adressée aux croyants de ce temps. Qu’en faisons-nous ?

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 25 novembre 2018, 34edimanche (Jn 18, 33-37)

Le passage de l’Evangile aujourd’hui pourrait facilement se mettre en scène. Jésus comparait au tribunal devant Pilate, procurateur romain qui cherche à établir les faits reprochés à ce « roi des juifs ». Ce dernier commence justement par lui poser la question : « Es-tu le roi des Juifs ? ».C’est étonnant, car nous pouvons penser que s’il y avait un roi en Judée, Pilate, qui représente l’autorité romaine, ne pourrait pas l’ignorer.

Evidemment, par cette rencontre, Saint Jean évoque une toute autre royauté pour Jésus. Oui, sa royauté est si particulière que Jésus ne s’en vante pas, ne la revendique pas. Et aux questions de Pilate, Jésus répond par d’autres questions. Si bien que Jésus semble ne pas prêter attention au contenu de la question, mais plutôt à celui qui la pose. Souvenez-vous de cet autre passage où Jésus interroge ses disciples : « – Les gens, que disent-ils de moi ? – Pour les uns, lui répondent-ils, tu es Elie, pour d’autre Jean-Baptiste. – Mais vous, que dîtes-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »(Mt 16)

C’est un peu la question avec laquelle nous devons repartir ce matin. Je dis bien repartir avec une question, et non pas une réponse ! Pour moi, qui est-il ce roi ? Qui est-il ce roi né dans une mangeoire, fils de charpentier, qui rentre à Jérusalem sur un âne, partageant du pain et du vin, portant une couronne d’épines ?

Cette royauté ne semble pas relever de ce que l’on connaît du pouvoir : elle n’obéit pas à la logique des royaumes du passé ni même aux Etats les plus modernes. Car cette royauté, ce pouvoir tel qu’il s’exerce par les hommes, implique trop souvent de soumettre d’autres hommes, de défendre ce que nous croyons posséder, voire de conquérir ce que d’autres possèdent… Evidemment, c’est un tel roi que les juifs attendaient. Un roi capable de les libérer des romains. Un roi assez fort pour unir les tribus contre des voisins menaçants. Un chef de guerre. Mais Jésus, le Fils de Dieu, n’est pas venu pour prendre parti et se trouver des ennemis parmi les hommes. Il est venu pour renverser nos modèles de fonctionnement et pour semer la Bonne Nouvelle. Devant Pilate, Jésus ne cherche donc ni à s’expliquer ni à argumenter. Il est tout simplement là, présent au milieu de nous, présent parmi les hommes, lui le Serviteur qui se désigne mystérieusement comme « le Fils de l’Homme ».

Le prophète Isaïe le décrivait déjà par ces mots : « Il n’avait ni aspect, ni prestance…Homme de douleurs, brutalisé, humilié ; il n’ouvre pas la bouche…Il est comme un agneau qu’on mène à l’abattoir… »(Is 53) Et Saint Paul écrira : « Le Christ Jésus n’a pas retenu le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix ! »(Ph 2) Au début de l’évangile de Saint Jean que nous lisons ce matin, Jésus est le « Verbe devenu chair », « la lumière par qui tout a été créé », il rend témoignage à la vérité, il est la vérité. Vérité de la parole qui est Parole de Dieu, et vérité du corps qui est Corps d’homme. Voilà celui qui est notre roi, voilà celui qui élève toute notre humanité dans sa dignité de Fils de Dieu et Prince de la Paix. Oui, vrai homme, il est parvenu, par l’amour, à la plénitude de son humanité, de notre humanité.

Si Jésus devant Pilate dit combien sa royauté n’est pas de ce monde, c’est que ce monde, tel qu’il est, n’est pas encore son royaume. Oui mais… il peut le devenir ! Voilà la Bonne Nouvelle ! Et il nous montre pour cela le chemin… Cette terre, notre monde, notre humanité est le lieu de sa mission ; c’est ici et maintenant qu’il révèle encore et encore la réalité de l’amour de Dieu. Au cœur de notre humanité, il suscite la rencontre, le dialogue, la paix. Il ouvre un espace de liberté et de créativité pour que nous participions, tous, à faire enfin advenir son royaume.

Avec la fête du Christ-Roi, l’Eglise rappelle que l’exercice du pouvoir n’est pas dans la force et la puissance, dans l’autorité politique et sûrement pas dans l’autorité religieuse trop souvent cléricale. Tout cela est un fantasme, celui d’être « le maître de son petit monde », « un petit chef ». Non. La vérité du pouvoir et de la royauté du Christ réside dans l’accomplissement d’une seule chose : s’offrir par amour, et servir ses frères en humanité et particulièrement les plus petits, les plus fragiles. Par notre baptême, nous sommes tous, chacun de nous, appelés à participer à cette tâche, à la mission du Christ « Prêtre, Prophète et Roi ».

Alors, pour Mia et Emeline qui vont être baptisées ce matin, souhaitons leur de grandir dans une telle joie de collaborer et que, demain, elles voient le royaume du Christ advenir sur notre terre.

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 18 novembre 2018, 33e dimanche (Mc 13, 24-32)

Les textes aujourd’hui ne sont pas évidents : ils parlent de la fin des temps, de déchéance, de soumission, de sacrifice, etc. Alors pour essayer de comprendre un peu tout cela, nous pourrions nous rappeler qu’aujourd’hui est le jour où l’Eglise, et particulièrement le Secours Catholique, nous invite à réfléchir à la place des plus petits, des plus pauvres parmi nous. D’ailleurs, des membres de notre communauté de Saint Fons et Feyzin ont répondu à l’invitation de se rassembler autour de l’évêque ce matin. Pourquoi une telle journée ? Evidemment pour rappeler que la pauvreté, la détresse économique et sociale touche toujours plus de personnes. Une telle journée est là pour nous rappeler qu’il nous faut être attentifs pour écouter le cri de ceux qui pleurent, parfois hurlent, parfois taisent, leur solitude et leur précarité. C’est avec eux que nous pourrons aujourd’hui entendre et comprendre ces textes de l’Ecriture. 

Oui, ceux-là le savent bien : la vie est fragile, précieuse mais aussi parfois douloureuse. Chaque jour il faut lutter pour résister. Chaque jour est une nouvelle épreuve. Chaque jour qui débute est long, jusqu’à ce qu’il s’achève enfin. Et avant que tout ne recommence. Cruelle répétition pour ceux qui espèrent un signe, qui attendent une main tendue, un regard fraternel. Nous le savons bien : il y a un début, et il y a une fin à toute chose, à chaque vie. Mais la pauvreté, la précarité qui se développe toujours un peu plus ne semble pas respecter cette loi pourtant universelle. 

Comment cela se fait-il ? Chacun nous vivons pourtant au rythme du temps. L’aujourd’hui d’hier, celui de demain, ne devraient-ils pas dévoiler un peu plus quelque chose du Royaume de Dieu ? Un Royaume où tous nous serons riches de notre humanité commune, riches de l’amour de Dieu ? Alors pourquoi la pauvreté demeure ? Peut-être faut-il nous interroger autrement : que faisons-nous de ce temps présent qui nous est donné ? Comment sommes-nous, les uns les autres, ceux qui levons le voile de la honte et de l’isolement pour faire se découvrir quelque chose de ce Royaume ? 

« Lever le voile », « dévoiler ». Les textes du jour appartiennent au registre que nous nommons « apocalyptique ». Souvent, à cause de l’imaginaire ou des films américains, on conçoit l’apocalypse comme la destruction et la fin de toute chose. Mais il ne s’agit pas de cela. « Apocalypse » se traduit justement par « dévoilement ». Souvenez-vous par exemple de cet instant extraordinaire de révélation, alors que le Christ accomplit toute chose sur la Croix par amour : à cet instant le rideau du Temple se déchire. Dès lors, plus rien ne doit empêcher notre humanité de voir en elle le trésor offert par Dieu, un trésor d’amour, de fraternité, un trésor de solidarité. 

Les textes du jour sont difficiles à comprendre, à moins, donc, de faire des plus petits parmi nous la clé de tout ceci. Oui, si nous consentons à avancer vers ceux qui sont nos frères en humanité, si nous les reconnaissons désormais comme visages à aimer, à accueillir et à servir, alors ce jour qui commence, chaque nouveau jour, devient jour d’espérance pour que se dévoile, pour que se révèle quelque chose du Royaume de Dieu. Le rapport annuel du Secours Catholique paru récemment a rappelé qu’il ne s’agit pas seulement de lutter contre une forme de pauvreté, mais que celle-ci, s’étant multipliée, est à combattre sur tous les fronts : chez les jeunes mal logés, chez les anciens isolés, chez les migrants mal traités, chez ceux qui travaillent mais qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts. En ce jour nouveau qui commence chaque matin, alors que le Christ ne cesse de nous appeler à le rejoindre sur son chemin, quels choix allons-nous faire ? 

Si nous y croyons, plus rien n’est impossible et nous pouvons vaincre l’indifférence et donc la pauvreté sous toutes ses formes. Comment aujourd’hui je vais tendre une main, partager un repas, offrir tout simplement un sourire… ? Oui, qu’allons-nous faire de ce jour nouveau où tout est possible ? Comme les feuilles sur le figuier du printemps, nous sommes appelés, dès aujourd’hui – pas plus tard, pas quand nous avons le temps – nous sommes appelés aujourd’hui à être ces pousses vertes, ces signes d’espérance pour notre monde. « N’ayez pas peur » répétait Jean-Paul II aux jeunes du monde entier. Oui, n’ayons pas peur de porter l’espérance à ceux qui en ont désespérément besoin. 

Avec eux, avec tous les petits, les pauvres, nous découvrirons qu’il ne s’agit pas de faire de l’assistance, de la charité pour notre bonne conscience. Non, il s’agira de découvrir que nous avons à nous tenir ensemble devant Dieu, les uns aux côtés des autres, les uns reconnaissant le visage du Christ sur le visage des autres. 

Si nul ne sait quand est le jour et l’heure de la Révélation, nous pouvons construire une société plus juste, plus fraternelle, respectueuse de la « Maison commune » comme la nomme le pape François. Je le cite : « Il nous faut écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres. » (Laudato Si &49) Oui, nous pouvons faire en sorte que si c’est aujourd’hui que Dieu vient, nous soyons prêts à l’accueillir. 

Si nous naissons et nous mourrons, que faisons-nous entre les deux, que faisons-nous du temps qui nous est donné ? Vous les connaissez désormais, je vous redis encore ces mots de Madeleine Delbrêl : « Un jour nouveau commence. Jésus en moi veut le vivre. » 

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 28 octobre 2018, 30edimanche (Mc 10,46b-52)

Nous sommes parfois malmenés par la vie, par des accidents de parcours. Ce qui fait notre vie, ce en quoi nous croyons peut être ébranlé. C’est précisément l’expérience du peuple juif au moment de la rédaction de la première lecture : un peuple en exil qui semble avoir tout perdu, perdu confiance en lui, et surtout confiance en Dieu.

Pourtant c’est bien là, dans l’expérience du doute et de la peine, que Dieu se découvre fidèle. Comment pourrait-il en être autrement ? Comment un Père pourrait-il oublier ceux qu’il aime tant ? Parmi eux, en premier lieu, ceux qui pourraient passer pour médiocres ou impurs : des étrangers, des proscrits, des oubliés, des infidèles. Hier, comme aujourd’hui, ils sont bien les premiers à qui Dieu redit sa fidélité. Ils sont les premiers d’une multitude. Les premiers, oui. Mais qui se tient là pour leur faire entendre, pour leur ici et maintenant la promesse de Dieu ? Qui se tient là pour leur adresser une parole d’amour, pour leur lancer un appel ? Si la promesse de Dieu n’exclut personne, en est-il de même pour nos silences coupables, nos regards détournés et nos mains fermées ?

Alors oui, nous sommes faibles et fragiles. Oui, nous devons nous montrer humbles et confiants. Mais pour autant faut-il laisser tant de place dans nos vies et dans notre foi aux prophètes de malheur qui annoncent toute la journée en boucle des catastrophes, qui entretiennent nos peurs, ou faut-il se mettre au service de l’espérance, à l’écoute des hommes et des femmes qui crient à pleine voix leur besoin d’aide, leur désir d’aimer et d’être aimé ?

Vous l’avez remarqué, ce passage de l’évangile se joue aux pieds des murs de Jéricho, là où les trompettes de l’Alliance ont ébranlé les murs qui résistaient à Dieu. Désormais, ce ne sont pas seulement les murs de nos cités qui résistent à l’amour, ce sont nos cœurs.

Au temps de Jésus, un homme a décidé de faire entendre sa voix : Bartimée. S’il n’a pas été épargné dans la vie, il sait reconnaître sa fragilité, son impuissance. Et il s’en remet tout entier à celui qui marche au milieu de la foule nombreuse : Jésus. Malgré les voix qui essayent de le faire taire, il insiste, il croit et fait confiance.

Et nous ? Sommes-nous plutôt l’aveugle Bartimée qui nous en remettons tout entier à Dieu, où sommes-nous la foule voulant faire taire la voix qui monte ? Peut-être un peu des deux… Oui, peut-être nous en remettons-nous entier à Dieu, car peut-être avons-nous aussi peur de notre monde, de ce qui nous tombe dessus, de ce que nous ne connaissons pas. Et peut-être sommes-nous incrédules, ne voulant pas croire et espérer chaque jour que Dieu nous envoie pour rejoindre ceux et celles qu’il nous donne justement à aimer, qu’il nous donne à appeler à la vie ! Alors peut-être nous faut-il accepter de lâcher prise, de faire confiance, tout autant que de changer notre regard sur ce monde et ceux qui l’habitent… Je crois en tous cas que la clé de l’Evangile aujourd’hui, ce qui est à retenir avant tout, c’est que ce sont des hommes qui finalement sont envoyés pour appeler d’autres hommes. Etienne Grieu, un de mes enseignants jésuites durant mes études, nommait cela : « l’appel à l’existence ». Oui, il en est de notre devoir chrétien – pour ne pas dire humain – de prendre soin les uns des autres. Ici, dans l’évangile, cet appel à l’existence est un appel qui fait se lever Bartimée, qui le fait laisser derrière lui ce qui représente son lourd passé (son manteau), et qui le fait courir. C’est-à-dire le fait avancer, se précipiter dans la joie.

Alors, si nous y consentons, ce ne seront plus seulement des trompettes qui résonneront pour abattre des murs de pierre – même si malheureusement de nombreux murs s’érigent encore aujourd’hui pour séparer les hommes –, ce seront aussi des voix d’hommes et de femmes comme celle de Bartimée que nous entendrons dire leur besoin d’amour, ce seront des voix comme celles des disciples parmi la foule qui appelleront à une vie debout, digne. Si nous y consentons, toutes ces voix seront des voix qui ébranleront nos murs intérieurs et pourront donner de l’écho à la Parole de Dieu en notre monde.

Alors faisons de nos voix non pas des silences coupables, mais des appels à la dignité, des appels à ouvrir les yeux, comme Bartimée, sur notre humanité déjà tant aimée par Dieu.

P. Guillaume ROUDIER

 

Homéliedimanche30 septembre 2018, 26e dimanche (Mc 9, 38-43.45.47-48)

Si nous nous sommes rassemblés une fois de plus ce matin, c’est que nous croyons que Dieu peut faire de grandes choses en nos vies. Si nous y consentons, si nous y participons, il fera de nous tous en ce monde un seul et même peuple. Comment ? Par son Esprit ! L’Esprit de Dieu ouvre les yeux de ceux qui ne voient pas ce qui est devant eux, il transforme le cœur de ceux qui n’aime pas assez, il guérit ceux qui, comme l’apôtre Jean, peuvent s’égarer par peur ou diviser par jalousie. 

Si nous l’acceptons, son Esprit fera de nous tous un seul et même peuple porteur d’espérance pour toute la Création. C’est une joie, une vocation, un appel à servir le monde aux côtés de nos frères et sœurs en humanité. Oui car il s’agit bien d’un seul et même appel : à la fois un appel à reconnaître que l’Esprit est présent en chaque homme et en chaque femme de bonne volonté ; et un appel à bâtir, ensemble, avec eux un royaume de paix. 

Alors laissons derrière nous la peur et la jalousie car l’Esprit du Seigneur est juste et équitable. Et il est suffisamment présent en ce monde pour illuminer la vie de chacun. Mais sommes-nous toujours assez humbles pour le reconnaître ? Sommes-nous capables de laisser de côté nos certitudes et nos richesses pour accueillir ce que le frère vient nous offrir ? 

Dans l’Évangile, Jean, un des apôtres, veut retenir jalousement le pouvoir, le ministère que quelques uns ont reçu. Il est arrogant et intolérant. Il veut exclure, chasser, celui qui fait du bien sans annoncer explicitement le nom du Christ. Mais Jésus le reprend : si celui-là œuvre pour le royaume, alors il est digne du royaume. Et Jésus en vient à interroger cet apôtre qui rejette l’homme faiseur de bien et de miracle : est-il capable, lui le disciple du Christ, de boire à ce que cet étranger, cet homme de bonne volonté, vient lui offrir ?

Ainsi, si nous pouvons lire ailleurs dans l’Évangile que les apôtres sont invités à se donner eux-mêmes à manger, la question qui nous est posée aujourd’hui va de paire : sont-ils, sommes-nous capables de boire ce verre d’eau que d’autres nous tendent ? Jésus, lui-même, n’a-t-il pas bu au puits l’eau de la Samaritaine ? Le disciple n’est pas plus grand que son maître. Et si un disciple n’est pas capable de reconnaître ses frères, ses sœurs en humanité, comme ouvriers du même chantier, du même royaume en train de se bâtir, alors mieux vaut qu’il change de regard, qu’il change dans son corps tout entier. Oui, mieux vaut que ce disciple change radicalement plutôt que de décourager ou de rejeter celui ou celle qui cherche à participer à ce vaste chantier.

Encore une fois, l’Esprit de Dieu souffle là où il veut ! Et si quelques prêtres sont envoyés « là où on ne les attend pas » (pour reprendre le titre d’un livre récemment sorti !),  si les baptisés sont peu nombreux et parfois découragés, soyons sûrs que l’Esprit souffle librement là où on ne l’attend pas. D’ailleurs, cela semble évident : comment un tel chantier pourrait-il se contenter de quelques ouvriers seulement ? Philippe pourrait nous en parler : lui qui a travaillé sur de grands chantiers n’y avait-il pas besoin de tout le monde ? Pour bâtir ce royaume que nous désirons tant, tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté sont les bienvenus. Et pas besoin de « traverser la rue pour trouver du boulot », le chantier commence ici et maintenant, là où nous vivons. 

A quoi, me direz-vous, reconnaître ces partenaires, ces coéquipiers, ces collègues de chantier ? Le message est clair : celui qui n’agit pas contre les plus petits, celui qui ne cherche pas à diviser, à diaboliser la vie, participe avec tout son cœur au chantier commun.

Alors pour nous qui nous disons disciples du Christ, pour nous qui nous mettons à l’écoute de l’Évangile, soyons dans la joie car Dieu nous donne chaque jour des frères et des sœurs avec qui nous pouvons nous entraider. Ils peuvent être nos voisins, nos collègues, ils peuvent être d’ici ou d’ailleurs, ils peuvent être chrétiens, musulmans, ou sans religion, ils sont tous des frères et sœurs, hommes et femmes appelés à mettre leur bonne volonté au service du même chantier. Chacun et chacune d’eux est une chance pour nous ! Et l’Eglise dans tout ça !? Elle doit être la première à accueillir le dialogue, le débat en son sein, et les prêtres avoir confiance dans l’Esprit qui souffle sur tous les baptisés, à faire une place à chacun et surtout à chacune. « Heureux ceux qui accueillent », comme nous le dirons dimanche prochain lors de notre journée de rentrée… 

Plus que jamais, alors que le monde fait face à de grands défis, alors que la peur de l’inconnu nous paralyse, faisons confiance à cette fraternité universelle et à l’Esprit qui nous rassemble. Oui, nous pouvons accueillir dans la joie toutes ces initiatives pour la fraternité, pour l’écologie, pour la paix dans le monde, pour le dialogue des religions… Abattons les murs de nos certitudes, changeons notre regard, accueillons l’étranger, dialoguons avec les autres croyants, buvons ce verre d’eau que nos frères et sœurs nous tendent, accueillons l’Esprit de Dieu et nous pourrons voir alors le royaume advenir. 

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 9 septembre 2018, 23edimanche (Mc 7, 31-37)

Ce matin, une fois de plus, Jésus est étranger en terre étrangère, et il se rend présent au carrefour des nations. Là, il rencontre la charité, la foi et l’espérance des hommes, de ceux qui espèrent, qui espèrent qu’il pourra guérir leur ami. Voilà : Jésus se laisse toucher une fois de plus par les hommes qui souffrent et par ceux qui ne restent pas indifférents à la souffrance des hommes. Ailleurs dans l’Evangile, ils étaient plusieurs à porter le brancard du paralytique. Ici, ils ne sont même pas juifs, mais Jésus est touché car le Seigneur est fidèle, juste, solidaire de la multitude des hommes. Le Seigneur aime les petits et les pauvres, les étrangers et les blessés de la vie.

Jésus est touché et, à son tour, par le temps, l’attention qu’il va leur consacrer, par ses gestes d’amour, il va les toucher. Il va le toucher lui, celui qui n’entend pas et qui ne parle pas ; autrement dit, symboliquement, celui qui est loin de la parole… C’est pourtant là, au creux de sa vie, que Jésus vient semer quelque chose de lui-même, quelque chose de ce qu’il est, quelque chose qui lui vient de Celui vers qui son regard se porte au ciel, quelque chose de la Parole de Dieu. Ce quelque chose, c’est son souffle de vie, le souffle capable d’ouvrir notre vie humaine toute entière à son amour.

« Effata ! » : ouvre-toi ! Oui, « Effata » dit-il ce matin à Pharell, Rébéka et Renado qui vont être baptisés. « Effata » dit-il encore à chacun d’entre nous, cela depuis notre baptême et à chaque jour qui commence. Ouvre-toi, ouvrons-nous au monde, à ce monde qui nous parait parfois étranger, en souffrance, mais que, comme Jésus, nous devons porter et rejoindre.

L’Evangile est là ; il est là le fruit de cette rencontre à chaque fois exceptionnelle, unique, de ce cœur à cœur avec Dieu. C’est amusant : si nous y faisons attention, personne n’était présent au moment où Jésus touche le sourd-muet. Pourtant, tout nous est raconté. Sûrement, après la Pâque, celui qui avait été sauvé ne pouvait-il plus se taire et garder pour lui  sa joie de la rencontre…

Et nous, aimés par le Père, guéris par le Christ, portés par l’Esprit, nos yeux se sont-ils assez ouverts ? Nos oreilles sont-elles assez ouvertes ? Nos jambes nous tiennent-elles debout dignement ? Nos bouches crient-elles la joie mais aussi les injustices ? Dans nos cœurs si souvent secs, sentons-nous jaillir la source d’eau vive, cette eau à profusion, cette eau à partager avec la multitude ? Sommes-nous capables de risquer notre foi au point de dire à notre tour : « il a bien fait toute chose » ?

Oui, l’amour vient de Dieu. Et le cœur des hommes, s’il s’ouvre, le rend possible et visible dans le monde.

En choisissant de baptiser votre enfant ce matin, en vous inscrivant dans la tradition de l’Eglise, vous, parents, vous demandez à Dieu d’ouvrir bien grand les yeux et les oreilles de votre enfant et vous nous dîtes ainsi votre espérance en la vie, en ce qui vient. Vous demandez à Dieu d’ouvrir leur bouche et vous nous dîtes ainsi votre foi en l’amour qui peut sortir du cœur de l’homme et se partager. Vous demandez à Dieu d’ouvrir bien grand les mains de votre enfant et vous nous dîtes ainsi que la vie se reçoit et se partage dans un élan de charité.

Comme en cette terre lointaine où Jésus se rend dans l’Evangile de ce jour, nous sommes aujourd’hui à notre tour, chez vous, invités sur cette terre de la rencontre : sur l’île de la Réunion, en Albanie d’où vous êtes originaires… Oui, vous nous offrez de nouveaux horizons pour la rencontre : merci. Vraiment, « il a bien fait toute chose ».

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 2 septembre 2018, 22edimanche (Mc 7,1-23)

L’Evangile aujourd’hui commence apparemment mal… Oui car Jésus est mis à l’épreuve, il est questionné pour ses pratiques apparemment « impures ». Serait-il un provocateur ? Pourquoi ne respecte-t-il pas les prescriptions de la Loi ? Mais surtout, pourquoi enseigne-t-il à ses disciples de faire de même ? Pourquoi les laisse-t-il faire ?

Les docteurs de la Loi l’interrogent, et lui en vient à se révéler tel qu’il est, tel que Dieu est. Et tel que l’homme est appelé à être… Oui, l’homme est appelé à être présent au rendez-vous de la rencontre avec Dieu, avec les hommes. Et des gestes de tradition, des rites ancestraux, s’ils sont inspirés par la foi, ne doivent pas précéder la rencontre. Ils ne doivent pas empêcher la rencontre. Autrement dit, si le rite, si l’interdit, si nos mauvaises habitudes se mettent entre moi et l’autre, alors je ne suis pas présent au rendez-vous de la rencontre. Et c’est là que mon cœur en devient impur.

Jésus appelle ceux qui font ainsi des hypocrites. Savez-vous ce qu’est l’hypocrisie ? C’est la fausseté. Dans l’antiquité, dans le théâtre grec, le rôle d’hypocrite permettait de dire combien l’homme peut être en dessous des choses, combien il peut ne pas être au bon niveau, à la bonne hauteur, au bon moment et au bon endroit. Autrement dit, les hypocrites ne sont pas réellement dans le présent de la situation.

Alors comment se rendre présent, à la hauteur du rendez-vous qui nous est donné ? Non pas par l’inconduite, mais par la sobriété ; non pas par le vol, mais par le don ; non pas par la méchanceté, mais par la gentillesse ; non pas par la fraude, mais par la vérité ; non pas par l’envie, mais par le partage ; non pas par la diffamation mais par le témoignage ; non pas par l’orgueil mais par l’humilité. Voilà comment nous rendre véritablement présent pour la rencontre. Voilà ce que nous pouvons chaque jour, chaque instant décider de privilégier dans nos vies. Voilà comment notre cœur peut être proche de celui de Dieu. Voilà comment nous pourrons être dans un « cœur à cœur » avec Lui. Voilà comment nous pouvons être à sa ressemblance. Non pas quand nous nous arrêtons à nous-mêmes, mais quand nous nous ouvrons aux autres pour les faire entrer et participer à notre existence. Voilà comment Jésus décide dans ce passage d’Evangile de révéler la seule loi qui compte véritablement : l’amour de Dieu et l’amour des hommes.

Tout à l’heure à Feyzin, Ilan et Tom seront baptisés au cours de la messe. En choisissant de baptiser leur enfant, leurs parents témoignent de leur espérance en la vie, de leur foi en l’amour ; et ils nous disent toute l’importance, pour eux, d’offrir à Ilan et Tom cette même espérance et cette même foi.

Lorsque nous nous sommes rencontrés, ils m’ont dit leur attachement à la foi chrétienne, à des valeurs, à une histoire qui a débuté bien avant eux… L’histoire se poursuit donc aujourd’hui. Pour préparer cette célébration de baptême, nous avons discuté du sens du baptême et de la manière dont l’Evangile du jour les touchait. Les mots qui revenaient étaient : « liberté », « solidarité », « amour reçu et partagé », « rire et aimer », « respect », « cœur », « une vie consacrée à faire du bien ». Ils ont dit ainsi, avec leurs mots, l’amour qu’ils souhaitaient faire découvrir à Ilan et Tom pour qu’ils puissent, dans leur vie, faire leur propre choix : le choix d’aimer à leur tour et de poursuivre la route qui commence aujourd’hui.

Aimer Dieu et aimer les hommes, pas l’un sans l’autre… Oui, on ne peut prétendre aimer Dieu sans aimer les hommes. Ceux qui disent le contraire sont faux, sont hypocrites. Le Pape le redit ô combien lorsqu’il affirme notre responsabilité dans l’accueil des migrants. On ne peut être faux, il nous faut être à la hauteur du défi qu’est le nôtre. Cette année, nous serons invités à vivre des temps forts autour de l’Europe : les élections en mai bien sûr, mais aussi des temps en paroisse. Alors en ce temps de rentrée, alors que l’année scolaire débute, voilà de belles perspectives pour être bien présent au rendez-vous qui nous est fixé, au rendez-vous qui est devant nous : le rendez-vous de la rencontre avec Dieu et avec les hommes.

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 19 août 2018 (20e– Année B)  – Jn 6, 51-58 / Pv 9 / Ep 5

Le grand discours sur le pain de la vie qui nous accompagne depuis plusieurs dimanches vient s’achever. Et ce matin encore nous entendons Jésus, un homme parmi les hommes, révéler à la foule qu’il est, lui, « le pain vivant qui est descendu du ciel ». Il ne confie pas cette nouvelle à quelques initiés, à ses disciples seulement. Non, cela regarde la foule, tout un peuple, une multitude. Pourtant ce sont bien les croyants qui résistent à cette annonce. Ils en sont scandalisés. Eux pensaient peut-être que cette nourriture divine devait leur être réservée, qu’ils en étaient plus dignes que d’autres. Mais non. Si nous voulons véritablement l’accueillir, le recevoir tel qu’il est, il nous faut avant tout accepter de le partager, c’est-à-dire de le découvrir au delà de ce que nous connaissons déjà, au delà de nos certitudes. Il nous faut le trouver ailleurs, dans ce qui fait notre quotidien parfois si ordinaire. Car c’est là qu’il se donne, c’est là qu’il nous rejoint au plus simple de notre humanité. Dans le temps partagé avec des voisins, en famille ou avec des collègues ; c’est le quotidien qu’un fils de charpentier a partagé avec nous.

Vous le savez, je travaille dans une entreprise d’informatique – tout le monde ne peut pas travailler à La Poste ! Cette semaine, sachant que je suis prêtre, un collègue m’a interpellé sur la vie après la mort. Il avait plein de questions : « c’est quoi cette vie ? », « c’est quoi la résurrection de la chair ? »Vous voyez, des questions faciles… ! Après l’avoir remercié pour ses questions et sa confiance, je lui ai répondu que la vie après la mort, je ne savais pas trop ce que ça voulait dire moi non plus. En revanche, nous avons parlé de la vie maintenant. De la manière dont nous pouvions faire que la vie que nous vivons aujourd’hui soit une vie qui ait du sens, une vie qui ait du goût dans la rencontre et le partage avec d’autres. Et que nous étions précisément en train de vivre un beau moment de partage qui, moi, me nourrissait.

Je crois que c’est là, dans de tels instants, que nous pourrons « tirer parti du temps présent »comme le dit Saint Paul. Des instants où nous partageons des paroles qui nous nourrissent mutuellement, des instants pour le découvrir tel qu’il est vraiment, Dieu présent au milieu de nous.

Et c’est pourquoi ce matin le livre de la Sagesse nous invite à passer de l’intelligence de la raison à l’intelligence du cœur. Et le psalmiste de rajouter : « à éviter le mal, et à rechercher la paix ». Autrement dit, à ne pas uniquement garder pour soi Celui qui se donne, mais à le partager.

Car Celui qui est le pain de la vie n’est pas une fontaine de jouvence, une nouvelle crème pour ne pas vieillir, une cure d’amaigrissement ou une quelconque potion magique pour ne pas mourir. Non, nous ne serons pas comblés dans de telles attentes humaines, mais par le partage du pain de vie, donné pour la vie du monde entier. Il s’agit bien d’un don, du don sans retenu de Dieu pour la communion de l’humanité toute entière.

A chaque eucharistie, nous sommes bel et bien invités à convertir nos cœurs, à partager nos vies, à en faire une offrande que Lui saura recevoir et transformer pour la vie du monde.  Oui, si nous mangeons ce pain et buvons à cette coupe, c’est pour participer volontairement à cet admirable échange.

Alors par la grâce de Dieu, puissions-nous découvrir dans l’ordinaire des jours Celui qui s’adresse à la foule ; dans l’ordinaire des jours, puissions-nous être des témoins de l’extraordinaire de Dieu. Et comme le Fils est envoyé par le Père au cœur du monde, ce matin encore, cette semaine qui commence, puissions nous, humblement, être unis à la divinité de celui qui a épousé notre humanité.

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 5 août 2018 (18e– Année B)  – Jn 6, 24-35 / Ex 16 / Ep 4

Dieu ne cesse de donner aux hommes ceux dont ils ont besoin mais la foule réclame toujours plus, toujours plus de signes, de miracles. Ils ne voient donc pas, n’entendent pas, ne goûtent pas à Celui qui s’offre déjà à eux. Pourtant il est là, celui qui se donne lui-même, « la pain de la vie », le pain pour notre vie. « Vers qui d’autres irions-nous ? » – demande les disciples ? Rien d’autre ne saurait nous être nécessaire. N’est-ce pas ce que nous demandons dans notre prière : « Donne nous aujourd’hui notre pain quotidien… »

Et s’il nous suffisait d’accepter de le recevoir ? Lui qui se donne à toute la foule, le recevoir et le partager, le partager pour le recevoir… Et si, comme la foule, nous acceptions de nous déplacer pour le découvrir là où ne nous l’attendions pas, au delà de nos certitudes ?

La première lecture le révélait déjà, souvent nous attendons et nous préférons la nourriture du monde. Toutes ces richesses et ces biens qu’il a à nous offrir, pour nous rassasier et nous combler. Et après ? Et s’il ne s’agissait justement pas d’être comblé mais de garder de la place, de faire de la place, de nous libérer ?! Et s’il s’agissait de se laisser surprendre comme Israël s’est laissé surprendre au désert par la manne venue du ciel ? N’est-ce pas là un chemin de nouveauté et de liberté ?

En ce temps de l’été, où nos rythmes sont parfois décalés, nos habitudes changées, voilà bien l’occasion pour ne pas tout remplir et pour nous laisser surprendre là où nous ne l’attendions pas. Laissons, comme le dit Saint Paul, l’homme ancien derrière nous. Laissons-nous faire, nous renouveler par la fraicheur de l’Evangile – par ce temps de canicule nous en avons bien besoin ! Revêtons-nous de l’homme nouveau.

Dans l’Evangile, la foule est déçue voire troublée de ne pas trouver Jésus là où ils le pensaient. Et c’est une bonne chose ! Nous aussi laissons-nous surprendre, partons à sa recherche ailleurs, sur d’autres rives. Car l’Ecriture ne dit pas : « comblé celui qui le trouve », mais « rassasié celui qui vient », celui qui le cherche. C’est cela être « disciple missionnaire »comme le nomme Saint Paul.

J’ai eu la chance de pouvoir partir avec un ami, un jeune prêtre de la Mission de France, quelques jours en Sicile. Là-bas, nous avons découvert une terre mêlée d’histoires, de cultures et de religions. Les unes et les autres cohabitant, parfois s’épaulant, pour donner le meilleur d’elle. Voilà une expérience qui m’a fait changer mon regard, qui m’a déplacé, qui a été frais !

Alors encore une fois, dans ce temps où nos rythmes et nos habitudes changent, et même en demeurant chez nous, avec nos voisins, avec nos collègues, croyons que ce temps qui nous est donné peut nous rassasier si nous changeons notre regard, si nous osons chercher le Christ ailleurs. Allons à lui là où ne nous pensions pas le trouver ! Et qui sait, peut-être pourrons-nous nous trouver nous-mêmes…

P. Guillaume ROUDIER