Homélies à relire

Homélie – dimanche 18 octobre 2020, 29e dimanche (Semaine missionnaire)

Nous y risquons notre vie, nous y engageons notre foi : Dieu est Dieu pour tous, plein de miséricorde et d’amour pour toute l’humanité, pour les croyants, pour les hommes et les femmes de bonne volonté, et pour tous ceux qui ne le cherchent pas ou qui ont renoncé à croire. Dès lors, nous avons à réentendre l’envoi que Dieu nous fait – et particulièrement à nous qui croyons au Christ – d’aller appeler chacun de nos frères, de nos soeurs, d’appeler la multitude à cette commune fraternité humaine. C’est une mission du quotidien, notre mission chrétienne qui nous pousse à la rencontre. Aujourd’hui s’achève la Semaine missionnaire mondiale, temps propice pour se rappeler que la mission est à vivre chaque jour, même – et surtout – le plus ordinaire. 

A cette occasion, le Pape François adresse un message à l’Eglise (vous l’avez peut-être déjà lu ou entendu). J’ai choisi de vous en partager plusieurs passages :  

« En cette année, marquée par les souffrances et les défis causés par la pandémie de COVID19, le cheminement missionnaire de toute l’Église se poursuit à la lumière de la parole que nous trouvons dans le récit de la vocation du prophète Isaïe : « Me voici : envoie-moi ! » (Is 6, 8). C’est la réponse toujours renouvelée à la question du Seigneur : « Qui enverrai-je ? » Cet appel provient du cœur de Dieu, de sa miséricorde qui interpelle tant l’Église que l’humanité, dans la crise mondiale actuelle. » 

Par ces premiers mots, François nous saisit car il sait combien la crise actuelle nous affecte tous mais qu’il s’agit, justement, plus que jamais, de relever le défi missionnaire de l’annonce de l’Evangile. 

Ce défi, c’est un peu ce que Paul tente de rappeler et de reconnaître chez les Thessaloniciens : foi, charité et espérance sont, pour Paul, les trois piliers de cette petite mais vivante Eglise de Thessalonique. Une foi active, une charité qui se donne la peine, et une espérance qui tient bon. Cela pourrait être exactement notre programme de maintien ou de remise en forme pour le temps d’incertitude et de crainte que nous vivons : un programme pour une bonne santé humaine, spirituelle et fraternelle. 

Nous pourrions dire aussi que voilà des consignes concrètes pour traverser la tempête actuelle… Le Pape poursuit sa lettre : 

« Comme les disciples de l’Évangile, nous avons été pris au dépourvu par une tempête inattendue et furieuse. Nous nous rendons compte que nous nous trouvons dans la même barque, tous fragiles et désorientés, mais en même temps importants et nécessaires, tous appelés à ramer ensemble, tous ayant besoin de nous réconforter mutuellement. Dans cette barque… nous nous trouvons tous. Comme ces disciples qui parlent d’une seule voix et dans l’angoisse disent : « Nous sommes perdus » (Mc 4, 38), nous aussi, nous nous sommes aperçus que nous ne pouvons pas aller de l’avant chacun tout seul, mais seulement ensemble (Méditation à la Place Saint Pierre, 27 mars 2020). Nous sommes vraiment effrayés, désorientés et apeurés. La douleur et la mort nous font expérimenter notre fragilité humaine ; mais en même temps, nous reconnaissons que nous sommes tous habités par un profond désir de vie et de libération du mal. Dans ce contexte, l’appel à la mission, l’invitation à sortir de soi-même par amour de Dieu et du prochain, se présente comme une opportunité de partage, de service, d’intercession. La mission, que Dieu confie à chacun, fait passer du moi peureux et fermé au moi retrouvé et renouvelé par le don de soi. »

Sortir de moi pour sortir de mes peurs… Personnellement, ces mots me touchent et je les fais miens en allant travailler chaque jour avec mes collègues, en vous retrouvant ce matin. Oui, à défaut de pouvoir sortir sans masque ou désormais le soir après 21h (couvre-feu oblige), voilà une belle alternative pour rester libre intérieurement. Car il s’agit bien de liberté. Il s’agit de dire notre disponibilité à vivre ce temps si particulier dans la liberté des fils et filles de Dieu. Effectivement, en prenant soin des plus fragiles et des plus petits par le respect des gestes barrière, nous découvrons la joie d’être envoyés et de servir.  

Plus loin encore dans sa lettre, le Pape nous invite à cette redécouverte à la suite du Christ : 

Dans le sacrifice de la croix, où s’accomplit la mission de Jésus (cf. Jn 19, 28-30), Dieu révèle que son amour est pour chacun et pour tous (cf. Jn 19, 26-27). Et il nous demande notre disponibilité personnelle à être envoyés, parce qu’il est Amour en perpétuel mouvement de mission, toujours en sortie de soi-même pour donner vie. 

Ensemble, c’est toute l’Eglise que le Pape appelle à vivre cet élan missionnaire, au nom du Christ et dans l’Esprit : 

« L’Église en sortie », ne constitue pas un programme à réaliser, une intention à concrétiser par un effort de volonté. C’est le Christ qui fait sortir l’Église d’elle-même. Dans la mission d’annoncer l’Évangile, vous vous mettez en mouvement parce que l’Esprit Saint vous pousse et vous porte. »

Enfin François nous invite à faire ce travail intérieur de discernement, d’écoute de l’Ecriture et de prière afin que notre réponse soit en vérité et concrète dans le temps que nous vivons. Il nous invite, en ces jours de mission à venir, à tendre l’oreille pour entendre le cri des sans-voix, des sans-domicile, des sans-papiers, des sans-amis, des sans-espoir…  

« Comprendre ce que Dieu est en train de nous dire en ce temps de pandémie devient aussi un défi pour la mission de l’Église. La maladie, la souffrance, la peur, l’isolement nous interpellent. La pauvreté de qui meurt seul, de qui est abandonné à lui-même, de qui perd son travail et son salaire, de qui n’a pas de maison et de nourriture nous interroge. Obligés à la distance physique et à rester à la maison, nous sommes invités à redécouvrir que nous avons besoin de relations sociales, et aussi de la relation communautaire avec Dieu. Loin d’augmenter la méfiance et l’indifférence, cette condition devrait nous rendre plus attentifs à notre façon d’entretenir nos relations avec les autres. Et la prière, par laquelle Dieu touche et meut notre cœur, nous ouvre aux besoins d’amour, de dignité et de liberté de nos frères, de même qu’au soin de toute la création. »

Voilà de quoi nous faire méditer pour ces jours et semaines à venir, voilà de quoi inspirer notre réponse à l’appel du Christ nous invitant à le suivre. 

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 27 septembre 2020 (Mt 21, 28-32)

Ce matin encore, nous voici au coeur d’une parabole que Matthieu enchaîne par soucis de nous faire bien comprendre l’importance de l’Evangile. Ce qui est en jeu ici, dans tous les textes de ce matin, c’est le rapport entre le dire et le faire, entre les mots et les actes, entre nos prétentions et la vérité. C’est une question que chacun peut se poser. C’est un chemin de conscience que chacun peut faire, ou ne pas faire. Cela pose essentiellement la question de notre liberté face à Dieu. 

Déjà, Ezékiel parlait avec la même sagesse puisque, pour lui, rien n’est joué et que le basculement est possible à tout moment dans un sens, ou dans un autre. Autrement dit, rien n’est définitif et nous pouvons choisir. Si nous trébuchons, faisons-nous le choix de nous relever ? Ce moment crucial où tout se joue, ou tout se noue et peut se dénouer, en grec, se nomme « krisis ». Crise, en français. Individuellement, collectivement, nous traversons une crise depuis plusieurs mois. Qu’en faisons-nous ? Comment réagissons-nous ? 

Ailleurs, dans l’Evangile de Matthieu, nous entendons qu’il ne sert à rien de dire et de redire « Seigneur, Seigneur », il faut avant tout faire la volonté du Père (Mt 7, 21). Alors comment renonçons-nous à nos propres logiques, à nos propres envies ou à nos propres peurs pour faire place à la volonté du Père ? Comment avançons-nous dans la lumière de la vérité, plutôt que rester embourbés dans nos hésitations et dans nos ténèbres ? Une fois de plus, par sa parole, Jésus ne juge pas mais il interpelle, il appelle à la conversion des coeurs de ceux qui l’écoutent et il appelle à le suivre. 

Dans notre quotidien compliqué, anxieux, difficile, nous sommes sûrement un peu l’un et un peu l’autre de ces deux frères de la parabole. Personne ne peut se dire « ça y est, je fais (ou j’ai fait) la volonté du Père ». Trop souvent, nous ne comprenons pas ce qui nous arrive, ce que le Seigneur nous demande. Souvenez-vous, dimanche dernier : « mes pensées ne sont pas vos pensées » (Is 55). Ce chemin-là, le chemin du croyant, c’est le chemin de toute une vie de discernement, d’écoute et de prière. Si nous voulons sincèrement avancer, ce chemin nous oblige à nous mettre en vérité face à nous-mêmes pour être en vérité face à Dieu. La vie devant Dieu est peut-être sinueuse, mais c’est parce que nos coeurs sont troublés ici et là par les événements de la vie. C’est parce que nous les avons encombrés de choses trop souvent inutiles. 

Ces derniers mois, nous sommes tous malmenés. Pourtant, il s’agit bien d’inscrire notre histoire avec Dieu dans la durée, dans la fidélité. Il s’agit de tenir, ensemble de traverser la tempête. Oui, chrétiens en temps de crise, notre regard doit se porter au-delà de l’immédiat, au-delà de nos mauvaises habitudes et de nos fausses paroles. En confessant Jésus, Christ, Fils de Dieu, tel que nous allons de nouveau le faire dans un instant, faisons-nous le choix de poser les actes qui nous ouvrent vers cet avenir offert à nous, et à la multitude ? En effet, il ne s’agit pas uniquement de célébrer notre vie de foi et de rendre grâce, il s’agit de vivre l’Evangile chaque jour, surtout ce jour de la semaine qui paraît le plus ordinaire en allant au marché ou au travail. Ce jour où, comme les frères de la parabole, nous traînons les pieds alors que nous avons été une fois de plus invités à collaborer à la vigne du Maître. 

Dans le temps incertain que nous vivons, la responsabilité de chacun est engagée. Chez Ezéchiel comme chez Matthieu, le méchant comme le fils qui se ravise et se convertit, même tardivement, a une grande valeur de témoignage. L’un comme l’autre révèle la joie de Dieu à ce que nous mettions nos vies dans la lumière de sa vérité et que nous participions à son oeuvre. Ce n’est pas une punition, ni le fardeau de nos fautes qui nous y contraint. Non, c’est que Dieu a besoin d’hommes et de femmes de bonne volonté pour dire aux hommes et aux femmes qu’il est possible de se laisser aimer et d’aimer à notre tour. « Dans le Christ, écrit Saint Paul, on se réconforte les uns les autres ; on s’encourage avec amour. » Voilà à quoi il nous faut librement consentir et, dans la plus grande joie, renouveler notre « oui ». Bienheureux sommes-nous d’être appelés à aller et à travailler à la vigne du Seigneur.

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 20 septembre 2020 (Mt 20, 1-16)

Une fois de plus, Jésus nous déconcerte. La parabole des ouvriers viticoles nous présente encore une fois une logique et une justice qui n’ont rien d’humaines. Les ouvriers, qu’ils aient travaillé dans la vigne dès le matin ou ne soient restés qu’une heure, perçoivent le même salaire. Etonnant. Surprenant. Peut-être même injuste voire inquiétant puisque nous ne sommes pas rassurés par de telles égalités qui viennent perturber nos certitudes et nos envies de primauté et de reconnaissance. Nous sommes pourtant invités à quitter nos raisonnements étriqués et bien trop souvent comptables. Nous devons laisser derrière nous nos jalousies, si nous voulons élargir notre regard et voir le monde, voir nos frères, comme Dieu contemple la Création. 

Ce n’est pas nouveau. Déjà, le prophète Isaïe invitait à laisser derrière nous le chemin du méchant et les pensées du perfide. C’était, selon lui, la condition pour contempler la miséricorde de Dieu, pour contempler son amour infini et universel. Oui, le cœur du Seigneur, ses pensées, sont bien plus vastes et belles que les nôtres. « A sa grandeur, il n’est pas de limite » ajoute même le Psaume. 

Prenons garde cependant. Ce que nous allons laisser de côté dans notre quête du Royaume ne doit pas nous amener à déprécier le monde. Au contraire, demeurer là, habiter la « maison commune » fidèlement et solidairement, est nécessaire. Saint Paul l’a compris et l’a expérimenté lors de ses nombreux voyages, lorsqu’il rencontrait des cultures et des terres si différentes. Il s’y mêlait entièrement, vivait et travaillait sur la terre du frère. Demeurer sur une terre, y habiter dans le temps, y vivre, y travailler, y côtoyer voisins et inconnus… C’est là le chemin de notre sainteté, le lieu où nous sommes invités à témoigner de l’Evangile. C’est là où nous sommes confrontés à l’imprévu, à l’inattendu de Dieu. Là où nous serons surpris de le découvrir, lui, présent là où nous ne l’attendions pas. Et ce matin, nous l’entendons, nous serions surpris de le reconnaître dans sa proximité auprès de ceux que personne n’a sollicité, que le système a oublié, les derniers, les plus petits, les plus pauvres dirions-nous. 

Or, ceux-là, ils seront les premiers. Ils seront les premiers dans le Royaume. Ils ne seront pas seuls, mais ils seront les premiers à être reconnus et à trouver une place dans le cœur de ce « Maître » qui, de la première à la dernière heure, n’a cessé d’appeler. Oui, le maître de la vigne sort et appelle encore et encore. C’est un maître « en sortie » comme pourrait le dire le pape François. En sortie, comme l’Eglise, comme notre communauté paroissiale est appelée à l’être en ce début d’année, et tout au long de l’année. Sortir pour chercher et appeler tous les ouvriers, hommes et femmes de bonne volonté, dans la diversité des charismes et des âges ; appeler à l’existence aussi cette multitude d’oubliés, de parias que nous ne voyons plus, que nous ne voulons pas voir. Cela passe par un regard expressif au-dessus du masque, une parole bienveillante par-delà le masque. 

Si Dieu vient nous chercher encore et encore, s’il nous attend à chaque instant de notre vie, nous, sommes-nous dans la même disposition vis-à-vis de nos frères et de nos sœurs ? Sommes-nous réellement capables de collaborer, de partager, de nous réjouir de ce que l’autre a à apporter ? Vendredi dernier, alors que nous étions en journée de récollection avec l’Equipe d’Animation Pastorale, nous nous sommes interrogés sur cette joie de l’Evangile dans l’accueil et le service du frère. 

Souvent, dans l’Ecriture, les prophètes et Jésus renversent l’ordre établi : ceux qui attendent la première place, le siège d’honneur au banquet, ceux qui se montrent comme les plus dévots, ceux-là ne cherchent que des récompenses matérielles et une notoriété humaine. Ils s’en satisfont. En revanche, tous les autres, la multitude de celles et ceux qui attendent d’être reconnus et appelés, ceux qui attendent de participer à l’aventure de l’Evangile, ceux-là ne cherchent rien, sinon à partager une égale dignité dans l’amour du Père. Ils ont besoin de se sentir aimés et d’aimer à leur tour. Comment les accueillons-nous ? De quelle bienveillance sommes-nous capables envers eux ?  

La semaine dernière, les textes de la liturgie nous faisaient redécouvrir le pardon qui libère notre cœur. Désormais, nous pourrions porter notre regard encore plus loin, au-delà des coeurs. Ainsi, la parabole des ouvriers serait un message d’espérance, une invitation à nous réajuster mutuellement à l’amour de Dieu plutôt qu’à nos limites humaines. Dès lors, nous pourrions laisser de côté tout contrat établi promettant une juste rétribution, laisser de côté aussi toute théologie rétributive car Dieu ne distribue pas son amour comme on distribue des bons points ou des points de fidélité ! Mettons plutôt nos efforts à privilégier la joie de nous retrouver collaborateurs à la vigne du Maître, associés dans une œuvre commune. Autrement dit, baptisés il y a de nombreuses années ou bien aujourd’hui, communiant depuis notre enfance ou découvrant le pain de vie aujourd’hui, l’œuvre à laquelle nous sommes tous appelés nous met bien en joie les uns pour les autres, les uns avec les autres. Alors rendons grâce pour cela.

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 13 septembre 2020 (Mt 18, 21-35)

« Rancune et colère, voilà des choses abominables » écrit Ben Sira deux cents ans avant notre ère. Comment ne pas faire confiance à cette parole de sagesse ? Bien plus qu’une simple morale religieuse, elle est le fruit d’une expérience humaine. « Pardonne à ton prochain » poursuit-il. Oui, à un moment ou à un autre, notre relation à autrui passe par ce qui est capable de déplacer ce qui encombre nos coeurs : le pardon. Pourquoi ? Parce qu’il en va de la vérité de notre relation à Dieu, de notre ressemblance à lui tel qu’il nous conçoit. 

Ce matin encore, les textes de la liturgie font une belle unité. Le chant du Psalmiste, là aussi, nous renvoie à ce cri de l’homme face à lui-même, un cri adressé à Dieu quand nous sommes dépassés par ce qui nous ronge et que nous ne pouvons alors nous en remettre qu’à ce que Dieu accomplit en nous. Lui, « il pardonne toutes nos offenses ». C’est une expérience dont nous sommes tous bénéficiaires. Isaac de Ninive, qui vécut au VIIe siècle, donne à son tour ce conseil : « Que la miséricorde l’emporte toujours dans ta balance jusqu’au moment où tu sentiras en toi la miséricorde que Dieu éprouve envers le monde. » Autrement dit, cet évêque mystique nous invite à être miséricordieux comme Dieu est miséricordieux, être bon comme Dieu est bon par-dessus tout. 

Dans la parabole entendue ce matin, Jésus nous demande de reconnaître avec sincérité, justice et vérité, ce qui nous rend aveugles, ce qui nous empêche de le reconnaître, lui, sur le visage du frère. Après tout, nous le savons bien, il n’est pas venu pour juger le monde, mais pour nous faire connaître l’amour du Père. Pourquoi devrions-nous prendre un autre chemin que celui-ci ? A la suite de Pierre et des disciples, il s’agit donc de travailler sur nous-mêmes pour ne plus nous laisser obséder par les défauts des autres, par ce qui les rend différents de nous, ni se mettre à la place de Dieu pour les juger. Souvenons-nous, ne faut-il pas mieux se préoccuper de la poutre dans notre oeil plutôt que de la paille dans celui de notre collègue qui nous enrage ? Il en va de l’appel que Dieu nous lance à aimer comme lui nous aime, il en va de notre configuration au Christ. 

La rancune, la colère, le refus de pardonner, non seulement nous barrent la route vers l’autre, mais ils nous empêchent aussi de rejoindre Dieu. Notre manière d’être en relation, notre manière d’être fraternels et solidaires, est bien liée à notre prétention à croire en Dieu. L’une ne va pas sans l’autre : pouvons-nous connaître tout à fait le pardon de Dieu si nous-mêmes n’acceptons pas de pardonner ? Pouvons-nous devenir cette bonne terre où la Parole est semée si nous refusons de débroussailler la colère qui s’est enracinée en nos coeurs ? Dans nos communautés chrétiennes comme dans nos familles, dans notre travail comme dans nos relations amicales, sommes-nous réellement cette bonne terre ? Avons-nous, sincèrement, laissé derrière nous ce matin ce qui nous encombre pour nous approcher du Seigneur ? Chacun peut faire son examen de conscience, pour ma part, n’étant pas un saint, il me reste du chemin à faire. Et comme le pape nous y invite souvent avec beaucoup d’humilité, nous pouvons prier les uns pour les autres. 

Ce qui est en jeu dans la parabole de l’évangile est énorme, les sommes sont exorbitantes, des milliers, des millions : 60 millions de pièces d’argent. Evidemment, ce n’est pas le fond du problème. Tout se joue bien plus sur la démarche du coeur, sur la sincérité du geste dont l’homme débiteur est bénéficiaire et dont il doit, à son tour, faire bénéficier les autres. Il ne s’agit plus de logique comptable, de compter ce que nous avons et ce que nous devons, et encore moins ce que les autres nous doivent, il s’agit de découvrir que nous sommes, tous, au-delà du don : nous sommes dans le par-don. C’est cela que représente la multiplication de Jésus quand Pierre l’interroge : pas seulement 7 fois, ce qui est déjà dans l’abondance, mais jusqu’à 70 fois 7 fois, au-delà de notre limite, dans la surabondance dont seul Dieu sait montrer l’infini amour. Et c’est pourquoi le sept, symbole de la perfection et de ce qui est accompli, devient multiple de lui-même. 

Comme le roi dans l’évangile est saisi de compassion pour son débiteur, à notre tour, demandons à Dieu d’être toujours saisis d’amour pour nos frères, soyons des prochains capables de pardonner du fin fond de notre coeur, capables d’aimer. Ce n’est pas facile, mais soyons sûrs que sur ce chemin de miséricorde le Christ nous montre le chemin. Alors suivons-le. 

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 6 septembre 2020 (Mt 18, 15-20)

Quelle belle unité ce matin dans les textes que la liturgie nous propose ! Ezékiel, Paul et Matthieu, tous les trois nous parlent d’une seule et même chose : la loi de l’amour. Cette loi est toute simple, toute ordinaire, mais loin d’être banale. Et si elle est loi de Dieu, elle n’en est pas moins accessible à chacun de nous. 

Oui, car si nous croyons que Dieu est Dieu, c’est-à-dire Dieu pour tous les hommes et qu’il dispense son amour de la même manière pour chacun, sans préférence, nous croyons de la même manière que cet amour que nous recevons est à partager. Voilà tout le mystère de notre foi, voilà l’unique commandement qu’il nous faut suivre et que Jésus ne cesse de vivre et de proclamer tout au long de son parcours : il nous faut aimer. Il faut reconnaître qu’il y a des lois et des consignes bien moins sympathiques que celle-ci ! 

Oui, la loi de l’amour nous concerne bel et bien : « car celui qui aime les autres a pleinement accompli la Loi. » Que rajouter de plus à ces mots de Paul ? Jésus, lui, le disait ainsi : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Mais c’est bien la même chose : le même et unique commandement de l’amour qui se conjugue au pluriel et qui, loin de se fractionner, se multiplie.  

« Le plein accomplissement de la Loi, c’est l’amour. » Voilà. Pas d’autres lois ou décrets, pas d’autres restrictions, pas d’autres consignes sanitaires pour prendre soin les uns des autres ! Seulement cet amour possible chaque jour de notre vie, un amour possible tout au long de notre vie. Même, et surtout, en ces temps troublés du doute ou du désespoir. Ainsi, le masque n’est plus un signe de notre peur de l’autre, il est un geste pour prendre soin les uns des autres, en espérant le jour où les sourires se révèleront de nouveau. Depuis toujours, c’est là, dans ces simples gestes d’amour et dans cette espérance universelle, que Dieu nous donne rendez-vous. 

Souvenez-vous, en effet, de cette question qui fut posée un jour à notre humanité. La question, la première question que Dieu a posée à un homme : « Qu’as-tu fait de ton frère ? » Cette question que Dieu adresse à Caïn est le début de l’histoire, le début de notre commune humanité : une humanité que Dieu veut responsable et solidaire. Oui, tout au long de l’Ecriture, de la Genèse à l’Evangile, Dieu ne cesse de nous appeler et de nous nommer responsables les uns des autres. 

Ezékiel, nous l’avons entendu, est appelé à être ce « guetteur » pour ceux que Dieu lui donnera. Et nous, sommes-nous responsables, guetteurs pour nos voisins, nos collègues ? Sommes-nous réellement bienveillants, préoccupés, inquiets de leur sort ? Car c’est bien là, la tâche confiée à chacun et à chacune encore aujourd’hui, si nous nous disons chrétiens : la responsabilité de nos frères et de nos sœurs, la responsabilité de les aimer pour ce qu’ils sont, et non pas pour ce que nous aimerions qu’ils soient. Oui, ces hommes et ces femmes, Dieu les a créés à son image, alors pourquoi les vouloir à notre image, selon nos critères ? Pourquoi vouloir que mon collègue pense exactement comme moi ? Pourquoi vouloir que mon fils ou ma fille fasse les choix que moi j’aurais fait à sa place ? Etc. Bien au contraire, si au nom de l’Evangile nous choisissons de faire route avec eux, c’est que nous leur reconnaissons cette altérité, ce trait différent qui nous fait penser au visage du Christ. 

Le Psaume évoque le pardon. Pardonner n’est pas facile, pourtant cela est nécessaire. Pardonner, c’est avant tout se reconnaître mutuellement comme fragiles, humbles, pouvant être blessés autant que celui qui blesse. Pardonner comme Dieu pardonne, c’est aller ensemble au-delà de ce qui est facile et déjà donné, c’est se risquer à aller par-delà la facilité : par-donner. Sur ce chemin difficile, parfois celui de toute une vie, le dialogue est essentiel. La parole s’écoute, la parole se fait aussi silence. 

Tout cela n’est pas rien, tout cela demande des efforts et finalement n’est pas sans conséquence. Tout ce que l’homme lie, ou délie, ici et maintenant, sera lié ou délié au ciel. Non que nous ayons un quelconque pouvoir sur les hommes, en revanche nous avons bien une responsabilité vis-à-vis d’eux : la manière dont nous nous comportons au travail, en famille, dans la rue, affecte non seulement notre vie mais aussi la vie de ceux que nous croisons. Nous pouvons en être sûrs, tout ce que qui se noue ici et maintenant comme liens est déjà rassemblé dans le cœur de Dieu : « quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux. » Autrement dit, il n’y a pas de petite rencontre ou de petit geste de fraternité. Il y a seulement de belles occasions où notre cœur peut battre au rythme du cœur de nos frères, les plus petits et les plus humbles en premier. 

Alors assumons pleinement la responsabilité qui nous est confiée, celle de l’amour mutuel. Soyons tout simplement des prochains bienveillants les uns pour les autres, des hommes et des femmes aimants dans la grande diversité de ce peuple déjà tant aimé par Dieu. 

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 30 août 2020 (Mt 16, 21-27)

Jésus connaît bien ses disciples, ceux qui le suivent. Il connaît leurs résistances et leurs craintes et il veut les prévenir de ce qui va arriver. Et que va-t-il arriver ? A Jérusalem, sur la croix, au tombeau, que va-t-il arriver ? Jésus annonce qu’il sera homme parmi les hommes jusqu’au bout, par amour, et il les invite, à sa suite, à faire de même.
Effectivement, Jésus ne laisse rien de côté et il prend toute notre humanité jusqu’au non-sens de la souffrance et de la mort. Pourtant, Pierre en vient à lui faire ce reproche et à vouloir le préserver de tout cela. Voilà chez Pierre une pensée bien naturelle : comment Dieu pourrait-il être si humain ? Même lui, Pierre, ne semble pas avoir encore compris combien Dieu est prêt à tout pour dire aux hommes non seulement sa proximité et son amour, mais aussi à quoi nous sommes tous appelés. C’est bien là le mystère de notre foi : si Dieu se fait humain jusqu’au bout, c’est pour que toute notre vie soit à l’image de Dieu. Attirée, attisée par l’amour, notre vie sera toute entière consacrée à l’amour.
C’est là, je crois, où l’Evangile aujourd’hui veut nous emmener : voilà que Jésus ne se contente pas de faire de sa propre vie un signe de Dieu, non, comme le dit Saint Paul, il nous invite à « transformer nos vies », à faire de chacune de nos vies un signe de l’amour de Dieu. Voilà un bon programme pour cette rentrée qui va débuter : au milieu des incertitudes et des craintes qui demeurent bien présentes, nous sommes invités à faire de notre vie un témoignage d’espérance et d’amour.
Nous laisser séduire par cette invitation à transformer toute notre vie dans l’amour, nous laisser faire par l’amour de Dieu tout au long des jours et mois à venir, malgré tous les aléas, cela nous engage à donner à chaque instant, à chaque rencontre toute sa valeur : la valeur et la joie provoquée par le sourire d’un enfant qui vient de naître, la valeur et la dignité de la vie d’un migrant sur un bateau, la valeur et la fraternité révélée par ce collègue que nous croisons tous les jours…
Il est vrai que suivre Jésus n’est pas un plan de carrière pour « réussir sa vie » selon les critères du monde d’aujourd’hui, ce n’est pas la voie royale pour devenir « un gagnant ». Au contraire, c’est une vie appelée à se perdre pour mieux se donner, et finalement pour mieux découvrir toute sa valeur.
Dans l’Evangile, Pierre voulait couper court à toute inquiétude en invoquant la puissance de Dieu : « Dieu t’en garde ! » Il semble bien qu’il se trompait. Jésus va même jusqu’à l’appeler « Satan », le nom de l’adversaire. « Tu es un obstacle sur ma route (littéralement un scandale) ». Le scandale est un piège pour faire tomber, une pierre qu’on met sur le chemin de quelqu’un pour le faire buter. Celui qui vient d’être désigné pierre de fondation serait-il aussi pierre d’achoppement ? C’est tellement humain…
Jésus, aimant et patient comme toujours, lui explique : « Tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ». Comprenons bien. Simon-Pierre, à ce moment-là, n’est plus celui qui fait sienne la Parole de Dieu, ce sont ses propres pensées, ses bons sentiments qui refont surface. Pierre plaque sa propre logique sur le chemin de Jésus : celle d’un « Messie » imaginaire, fort et qui ne peut connaître la mort ou la déchéance.
On peut sans doute entendre ici ce combat intérieur en nous-mêmes entre la réalisation de nos rêves et la manière dont nous les projetons sur les autres quand nous leur voulons du bien. Combien de fois voulons-nous le bonheur des autres à leur place, bonheur dont nous ne savons absolument rien, mais rêvons en fonction de ce que nous imaginons être leur vie ? Jésus remet donc Pierre à sa juste place, derrière lui, et cela est également notre place. Le chemin de la vérité, celui du service du frère, se déroule à la suite de Jésus et suppose qu’on renonce à ce qu’on imagine de la vie.
En ce temps de rentrée scolaire, nous pouvons donc nous souhaiter de demeurer intranquilles, d’être soucieux d’ancrer toujours plus profondément Dieu en notre vie en choisissant de suivre le Christ, souhaitons-nous d’être préoccupés d’aimer toujours plus ceux et celles que Dieu nous donne chaque jour à aimer.
Nous nous échappons parfois trop rapidement vers Dieu quand la réalité de notre monde nous demande de donner de nous-mêmes en nous risquant à aimer davantage. Tout cela relève pourtant bien de notre responsabilité humaine, là où Jésus nous invite à le suivre en parole et en actes. « Si quelqu’un veut marcher à ma suite… » Marcher à la suite de Jésus, mettre nos pas dans ses pas, marcher sur la terre de nos frères et de nos sœurs, c’est entrer dans une dynamique. Il s’agit de suivre quelqu’un qui demeure imprévisible, qui, tout du moins, n’est pas toujours là où nous pensions le trouver. La vérité est ailleurs, pourrions-nous dire. La vérité, nous la recevrons dans la rencontre de notre prochain. Voilà une belle invitation à faire de ce temps de rentrée un pas qui se hasarde en avant, dans l’incertitude, vers la rencontre du Christ déjà ressuscité.

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 23 août 2020 (Mt 16, 13-20)

C’est l’histoire d’un compagnonnage qui dure depuis presque trois années pour certains, pour d’autres quelques mois peut-être… C’est l’histoire de Jésus qui chemine, qui de désert en village, se laisse connaître, de miracle en silence, se laisse découvrir. C’est l’histoire d’une rencontre, d’une confiance, de paroles qui s’échangent et qui donnent vie. 

C’est une histoire qui pourrait se résumer à cette question qui résonne encore ce matin, 2 000 ans après : « Et vous, que dîtes-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » 

Malgré nos années de catéchisme ou de séminaire, c’est une question qui est loin d’être évidente. C’est sûrement la question de toute une vie car le Christ ne s’impose pas : il s’offre à la rencontre. Alors oui, comme les disciples, nous avons des éléments de réponse : le fils de Marie, le nazaréen, celui qui se dit Fils de Dieu… Mais vouloir tout dire, l’enfermer dans une définition une fois pour toute, serait une erreur. Ce serait croire que nous avons tout compris, tout vu, tout dit de Celui qui est présent parmi nous. 

Tout du moins, nous pouvons risquer un témoignage, tenter de dire comment la rencontre du Christ, pour nous, a été une chose extraordinaire. Chacun de nous, nous pouvons faire ce saut de la foi qui consiste à dire combien cette vie, notre vie est belle, tout illuminée par le Christ. Cette histoire personnelle, l’histoire de cette rencontre, nous avons à en rendre compte, oui. Ne sommes-nous pas appelés à marcher à la suite des disciples ? Ne devons-nous pas, nous aussi, avec les mots d’aujourd’hui, dire la foi des hommes en Jésus-Christ ? 

Simon-Pierre est remarquable. Inspiré par l’Esprit, il sait avec justesse dire qui est Jésus, le Fils du Père. Evidemment, personne ne connaît le Fils sinon le Père, et celui à qui le Père choisit de le révéler : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » Il faudrait des heures, des pages de commentaires bibliques et théologiques pour déployer cette affirmation. Heureusement, cela ne nous est pas demandé. Ce qui nous est, en revanche, demandé c’est de risquer notre témoignage. Pas seulement entre nous, entre croyants rassemblés, mais dans le monde. Pas forcément en évangélisant les masses du haut d’une tribune, mais en témoignant comment Dieu appelle à l’existence chacune et chacun dans ce monde. 

Un appel à l’existence : c’est une expression que je retiens d’un théologien jésuite, Etienne Grieu. C’est une manière de nous inscrire, à notre tour, dans cet appel lancé à nos frères et soeurs en humanité. Une manière de nous responsabiliser auprès d’eux car tous ont le droit de risquer une parole de liberté. Chrétien ou non, croyant autrement ou athée, chacun a le droit à exprimer ce en quoi il croit. Chaque parole, chaque expression compte. Chaque vie compte. Celle des dizaines de noyés cette semaine en Méditerranée et dans la Manche aussi. Leur parole, leur appel a-t-il été suffisamment entendu ? Comment être à notre tour des pierres pour l’Eglise du Seigneur si nous n’entendons pas ces cris qui désespèrent ? Notre responsabilité est immense. Ce que nous lions, ce que nous rassemblons ici et maintenant est déjà ce qui sera lié dans le Royaume des cieux. Autrement dit, c’est par cet amour qui nous lie les uns aux autres que nous serons reconnus et que nous reconnaîtrons, que nous pourrons nommer le Christ. 

« Et vous, que dîtes-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Cette question n’en finit pas de nous interroger, de nous déplacer, de nous surprendre voire de nous remettre en question. Y répondre, c’est à la fois faire relecture de notre itinéraire, de la rencontre de Jésus dans notre vie, et nous tourner avec espérance vers le Royaume dans lequel chacune et chacun est appelé, est attendu. Y répondre, c’est comme Pierre se laisser faire par l’Esprit à l’oeuvre dans notre vie. 

« Et vous, que dîtes-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Il se trouve que j’avais choisi ces quelques mots de Mathieu sur mon faire-part d’ordination diaconale en 2015. Une manière pour moi, je crois, de risquer ma vie en guise de réponse. D’ailleurs, n’est-ce pas le rôle de chaque baptisé : servir par amour la parole des hommes dans laquelle s’incarne la Parole de Dieu ? Le chantier de toute une vie… 

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 19 juillet 2020 (Mt 13, 24-30)

Dans l’Evangile, nous comprenons bien comment nos vies sont mêlées de bon grain et d’ivraie, emmêlées de bon et de mauvais. Un moment d’inattention, et voilà que tout se mélange. Nous pourrions dire que nous sommes empêchés (en pêché), empêchés de voir ce champ produire le meilleur de lui-même. Mais le plus grand risque serait d’essayer de tout démêler par nous-mêmes par nos propres forces, de vouloir faire nous-mêmes le tri par nos propres critères de sélection. Or, à moins d’user de désherbants et d’autres produits toxiques, il faut un certain talent et une grande sagesse pour réussir cette opération de précision. Il nous faut donc humblement nous en remettre à un autre et faire confiance au Jardinier, faire confiance à Dieu. Car si nos vies et nos coeurs sont mêlés de bon et de moins bon, Dieu, lui, ne renonce pas à en tirer le meilleur : il prend patience encore et encore et ne cesse de nous emmener vers le moment de la juste récolte, le moment où le champ tout entier sera à l’image du Royaume des Cieux. 

Ne soyons donc pas pressés de tout juger dans nos vies, préoccupés de tout comprendre tout de suite dans les aléas que nous rencontrons. A l’image du Jardinier, il nous faut faire preuve de patience et de sagesse. Seul le Christ est capable de sonder les coeurs et de passer nos vies au tamis de la vérité. Nous, nous n’avons qu’à le laisser faire, à laisser sa force de vie nous faire grandir et, finalement, porter du fruit. Nous ne pouvons pas risquer de jeter le bon blé en même temps que l’ivraie. Le blé est encore fragile dans sa croissance et nous risquerions de le maltraiter si nous le ramassions avant l’heure. Lorsque nous sommes tentés de tout faire plus vite, déçus que le moins bon se mélange au plus appréciable, tentés de tout jeter sans rien garder, laissons plutôt la graine de l’amour s’enraciner profondément en nous. 

Saint Augustin s’étonnait que nous cherchions à trouver Dieu dans les plus grandes choses et les miracles sans chercher à le reconnaître dans les choses les plus simples comme le blé qui pousse. Ce grand maître spirituel savait bien que la contemplation du rythme de la nature donne à voir – et peut-être à comprendre – quelque chose de Dieu. Avec Augustin, nous sommes invités à mieux discerner l’oeuvre que Dieu accomplit en nous en prenant son temps. Oui, c’est une oeuvre de création qui prend du temps, et il nous faut accepter de ne pas tout comprendre maintenant, de ne pas tout maîtriser. Nous pouvons seulement le laisser faire, le laisser agir, le laisser prendre soin de nous. 

Durant le confinement, alors que nous pouvions sortir une heure par jour, je prenais plaisir à marcher dans les rues de Saint Fons et à contempler les fleurs qui, de jour en jour, déployaient toutes leurs couleurs. Cela m’était d’un grand réconfort alors que des incertitudes planaient sur ce qui devait advenir. Aujourd’hui encore, nos impatiences agacées, nos volontarismes stoppés dans leur élan, laissons-les de côté pour le moment. L’Evangile nous demande de prendre patience car la dimension spirituelle de nos existences demande du temps : c’est là tout l’art du Cultivateur pour voir le bon fruit advenir. 

Attention, cela ne signifie pas que nous sommes uniquement des êtres spirituels, des esprits démunis de corps (ce serait oublier l’incarnation du Fils), nous ne devons pas oublier tous ceux et celles pour qui le temps de l’attente est une épreuve : ceux qui doivent attendre de reprendre leur activité professionnelle, ceux qui doivent de nouveau attendre de pouvoir recevoir la visite de leurs proches, ceux qui attendent un traitement à venir pour leur maladie rare… 

Attendre patiemment et dans la confiance. Dans un monde où tout va vite, où tout doit être terminé avant d’être commencé, où des réponses doivent être apportées avant même que toutes les questions soient entendues, c’est loin d’être une évidence. Croire que tout ce qui est mêlé dans le champ de notre vie puisse trouver du sens, croire que tout cela puisse finalement donner du bon fruit, c’est loin d’être une évidence. 

Alors que nous allons fêter les 5 ans de l’encyclique Laudato Si, le Pape François souhaite que nous n’abandonnions pas le terrain de « l’écologie intégrale », une manière de dire que dans notre monde « tout est lié ». Or, avec les textes du jour, nous sommes bel et bien forcés d’entendre que nos vies font partie de cette création dont il faut prendre soin. Et je termine par ces quelques mots du Livre de la Sagesse entendus ce matin : « (Dieu) Par ton exemple, tu as enseigné à ton peuple que le juste doit être humain ; à tes fils tu as donné une belle espérance… » (Sg 12, 13.16-19) Alors soyons des humains porteurs d’espérance. 

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 21 juin 2020 (Mt 10, 26-33)  

Dans ce passage de l’Evangile, Jésus donne quelques consignes et recommandations de voyage aux disciples prêts à partir en mission. Tout ne sera pas facile, mais ils doivent être sans crainte car Dieu est là, présent à leur côté sur les routes du monde. « Soyez sans crainte » dit Jésus. Oui, malgré les doutes et les questions, malgré les épreuves à traverser – et la crise actuelle en est une – soyons dans la confiance et l’espérance, c’est là tout l’enjeu de la véracité de notre témoignage, de celui que nous portons dans nos coeurs. Autrement dit, la parole de ceux qui manipulent la peur, ceux qui en font un outil politique et de propagande au lieu d’appeler à la fraternité et à la solidarité, au lieu de dire l’urgence du changement de nos vieilles habitudes, la parole de ceux-là ne peut tenir face à la libération que l’Evangile porte en elle. 

Pour nous, disciples du Christ ici à Saint-Fons et à Feyzin, en temps de crise du Covid-19, alors que nous connaissons des drames humains et sociaux qui se multiplient au très proche comme au très lointain, cet appel à témoigner de notre espérance nous fait du bien : il donne un sens à notre quotidien, la mission nous ouvre un horizon grand et large. Car ce que nous avons reçu, nous ne pouvons le garder pour nous, cela n’aurait pas de sens, cela en perdrait même tout son sens. Madeleine Delbrêl écrit : « Une fois que nous avons connu la parole de Dieu, nous n’avons pas le droit de ne pas la recevoir ; une fois que nous l’avons reçue, nous n’avons pas le droit de ne pas la laisser s’incarner en nous, une fois qu’elle s’est incarnée en nous, nous n’avons pas le droit de la garder pour nous : nous appartenons dès lors à ceux qui l’attendent. »

Evidemment, alors que nous sommes appelés à être témoins de l’espérance, comme nous l’avons dit, il est parfois difficile de discerner ce qui appartient à notre part d’ombre, au secret et au silence, et ce qui appartient à la lumière et qui est appel à l’existence. Si les ténèbres sont là, si la faute est là, si notre fragilité est là, si la mort fait cruellement partie de nos vies, la grâce de Dieu, c’est-à-dire la manière dont il se laisse découvrir en pleine lumière, cette manière dont il se laisse reconnaître, eh bien cette grâce abonde, elle surabonde pour la multitude des peuples. 

Or, la grâce de Dieu, ce que Dieu est, c’est l’Amour. Et celui-ci rayonne pour tous, sans exception. Saint Paul le sait bien, lui le petit, « l’avorton » comme il se nomme. Il connaît la chaleur de l’Amour en son coeur, il en a même été tout renversé. Oui, comme pour Paul sur le chemin de Damas, à nos fragilités et nos limites, à nos écarts et nos erreurs, Dieu répond par l’Amour, il répond par celui qui nous transforme dans son amour en se donnant jusqu’au bout : Jésus Christ. A ce qui est sombre et voilé dans nos vies, Dieu répond en déchirant le rideau du Temple pour le contempler comme Il est. A nos ténèbres Dieu répond par sa lumière. A nos balbutiements hésitants, Dieu nous invite à partager sa Parole de vie. A nos peurs, Dieu répond par l’espérance. 

Les textes d’aujourd’hui seraient durs, si nous considérions qu’ils mettent en scène des croyants impuissants en vis-à-vis d’un Dieu tout puissant. Mais est-ce bien le Dieu de Jésus Christ ? Est-ce l’humanité que Jésus a rejointe ? Le Dieu de Jésus Christ, Celui qu’il appelle Père, nous regarde avec tendresse et attention. Il n’est pas là-haut, loin de nos préoccupations, il ne cesse d’être présent, là, chaque jour. Il nous accompagne sur nos routes quotidiennes. 

Comme le dit le prophète Jérémie, « le Seigneur voit et connait nos coeurs » (Jr). Dieu nous connaît si bien, il connaît chacun d’entre nous : il sonde nos reins, il compte les cheveux sur notre tête… Il est un Père aimant pour qui chacune de nos vies, même la plus misérable en apparence, même la plus méprisée par les hommes, a de la valeur. Surtout celles-là. Et tous ceux et celles qui veulent vivre dans cet amour, qui veulent marcher à la suite de celui qui vient nous l’annoncer, ceux-là doivent en témoigner, ils doivent,  nous devons lutter pour la dignité de tous et avant tout des plus petits.

Il y a dans l’injonction à parler, dans l’appel à témoigner que Jésus nous lance, un défi, une invitation à dépasser nos réserves et nos résistances, à transformer nos parts d’ombre, à transformer nos peurs. Il s’agit d’un parler vrai, un témoignage de ce que Jésus transforme en nous, rendre compte de la grâce offerte. Cette parole de vie, cette parole qui nous tient en vie, nous avons à en faire écho, à la faire résonner « sur les toits », de maison en maison, de cœur à cœur. Dans les moments difficiles que nous traversons, si notre témoignage est vrai et sincère, nul doute que ce seront des paroles d’espérance et d’encouragement. « Vie et joie, à vous qui cherchez Dieu ! » (Ps 68)

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 14 juin 2020, dimanche de la solennité du Saint Sacrement (Jn 6, 51-58)  

Vous le savez, dans le calendrier liturgique, nous vivons désormais le « temps ordinaire ». Ce temps ordinaire n’est pas quelconque : c’est le temps du quotidien, celui de l’Eglise, de l’Evangile, celui de la mission, de la fraternité avec notre monde. C’est le temps de la rencontre de Dieu et des hommes. Je dirais même, c’est le temps du sacrement de la rencontre. 

Dans la première lecture entendue aujourd’hui, Moïse rappelle au peuple d’Israël que les épreuves par lesquelles ils sont passés leur ont fait expérimenter la pauvreté et ont sondé leur coeur. Il leur rappelle que de la condition d’esclaves affamés, Dieu les a appelés à devenir des hommes libres rassasiés par la fraternité.

Et nous ? Qu’en est-il de cette épreuve traversée du confinement où nous avons pu expérimenter le manque de vie communautaire et la faim d’eucharistie ? Avons-nous réellement senti l’appel de Dieu à vivre en solidarité avec le genre humain ? Avons-nous été attentifs à autre chose qu’à nos désirs et à nos vieilles habitudes ? Avons-nos été capables de ne pas combler nos manques   par des nourritures de substitution, parfois trop « virtuelles » ? Avons-nous assumé nos faims ? Les avons-nous transformées ? Avons-nous su vivre cette épreuve, sommes-nous capables de vivre cette crise désormais sociale et humanitaire réellement comme un chantier vers le Royaume ? N’est-ce pas l’occasion, désormais, d’être rassasiés par le Fils en le reconnaissant présent en notre humanité ? 

Oui, faim de la relation humaine et fraternelle, soif de solidarité et de justice. Voilà ce que cette crise nous révèle de nous-mêmes, ce à quoi nous sommes tous appelés. Comme le dit Saint Paul, la multitude que nous sommes est un seul corps puisque le Christ est un seul pain pour tous, et que nous y avons tous part. Quel que soit notre état de vie, quel que soit notre histoire… 

Aussi, nous pourrions dire, je crois, que fêter le Saint sacrement, c’est tout autant célébrer le mémorial de la Pâque (Dieu qui se donne dans le don du Fils), que s’ancrer résolument dans le monde pour y reconnaître la présence du Ressuscité. Oui, la fête du Saint sacrement, c’est fonder la joie de l’Eglise, notre joie, dans la présence réelle du Christ en notre histoire. 

Je ne pouvais pas ne pas citer Madeleine Delbrêl. Vous la connaissez : assistante sociale, poète, mystique aux vertus héroïques… Madeleine Delbrêl écrivit : « Un jour nouveau commence, Jésus en moi veut le vivre. » Ces quelques mots, simples, sont ma prière quotidienne quand je pars rejoindre mes collègues au travail : « Un jour nouveau commence, Jésus en moi veut le vivre. » Pour moi, c’est une invitation à faire de ma vie, toute humble soit-elle, un tabernacle grand ouvert pour recevoir et partager la vie de mes frères en humanité.  

Fêter le Saint sacrement, c’est être dans la joie de recevoir chaque jour ce qui nous est donné. Fêter le Saint sacrement, c’est être dans la joie de partager ce qui nous y est révélé. Fêter le Saint sacrement, c’est rendre grâce pour Celui qui nous lie à Dieu et qui nous lie les uns aux autres. Lui en nous, et nous en Lui, et avec Lui en son Père.

Présent dans le pain et le vin que nous allons recevoir et partager dans un instant, le Christ se rend présent en nous pour être présent au monde. Quelle audace de dire cela ! Evidemment, le pain et le vin que Jésus rassemble et bénit, ce ne sont pas seulement des hosties et une coupe. Ni même seulement son corps et son sang. Non, ce sont nos vies qu’il rassemble et qu’il consacre, à la manière dont il a choisi de donner sa vie : par amour. Car comment ne pas laisser résonner en nous ces mots de Jésus entendus ailleurs dans l’Evangile, chez Luc, cette invitation aux disciples devant un peuple affamé : « donnez-leur vous-mêmes à manger… » (Lc 9). Se donner…  devenir nous-mêmes cette espérance dont le monde à faim. Oui, avec la même liberté que le Christ, nous sommes bel et bien appelés à aller et à servir, aller et servir pour faire de notre temps le temps du sacrement de la rencontre.

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 31 mai 2020, Pentecôte (Ac 2,1-11//Jn 20, 19-23)

Souvenez-vous du début de la Bible, de la Genèse. Au commencement était le Verbe… et l’Esprit planait au-dessus des eaux… Dieu façonne le monde selon sa Parole et par son Souffle créateur. D’un tas de poussière informe, Dieu a façonné un tout. D’un « tohu-bohu », il a fait un monde pour la vie. De même, dans ces récits entendus, de quelques hommes déformés, enfermés par la peur, il a fait des hommes nouveaux, des témoins pour le monde, des messagers de fraternité, des bâtisseurs de paix. C’est là l’oeuvre de l’Esprit : l’Esprit nous dépoussière, l’Esprit fait le ménage dans nos vies pour que l’amour, et rien que l’amour, y règne. L’Esprit fait de nous des êtres étonnants, des êtres capables d’aimer Dieu et, dans le même temps, capables d’aimer l’humanité toute entière.  

Dans le récit des Actes des apôtres ceux qui sont enfermés dans l’angoisse et le doute vont être soufflés par la joie de cet amour à portée universelle. Rien ne pourra être retenu, tout va être transformé. Quel chantier, quelle aventure ! Après les années dans le désert pour le peuple sorti d’Egypte, après la nuit de Pâques pour les disciples, Pentecôte est l’ultime passage : celui de l’indécision à la confiance, celui de l’entre-soi vers la multitude. C’est le temps de l’envoi au monde. C’est le temps de l’Eglise, le temps de la mission. Et en ce temps de sortie de confinement, alors qu’un autre monde est assurément à bâtir, nous sommes bel et bien appelés par l’Esprit de Pentecôte à déconfiner nos vieilles habitudes pour inventer et créer. L’Esprit n’est jamais fixation dans le temps, dans une origine, il est celui qui actualise à chaque génération les paroles de Jésus de façon inouïe. 

Etonnement, et les marins le savent bien, le vent de nouveauté peut venir de n’importe où : de face, de travers, de derrière. Aussi, Dieu peut nous pousser, nous renverser, nous attirer. Le vent souffle où il veut… Mais ce qui est certain, c’est que nous avons à nous déplacer, à voir le monde autrement, à changer notre regard sur ce qui fait notre quotidien apparemment si ordinaire. Oui, comme les disciples d’alors, nous sommes appelés à découvrir ce monde tout entier peuplé de langues singulières, riche de cultures plurielles, ensemencé de talents à moissonner. 

Ce monde où l’Esprit nous envoie n’est pas forcément au bout du monde, de l’autre côté de la Terre. Autrefois les grands missionnaires le pensaient et ils partaient en Asie ou aux Amériques… Aujourd’hui, pour nous, le monde auquel nous sommes envoyés, ce monde qui nous appelle à témoigner notre espérance, commence ici, dans nos quartiers avec nos voisins, au travail avec nos collègues, à l’école avec nos copains. La grande chance de l’humanité aujourd’hui est de connaître l’immensité du monde dans sa diversité, un mélange incroyable de peuples, de religions, de dons. Tout cela est entremêlé, tout cela est lié. Et c’est précisément là que nous sommes envoyés. Car c’est bien ce monde, cette réalité tout entière qui est appelée à devenir le Royaume de Dieu, un seul et même peuple de frères et de soeurs. 

Cette semaine, alors que nous posions les balises au sol dans l’église avec Jean-Marc, un jeune homme est entré. Poliment, se présentant comme musulman, il nous a demandé s’il pouvait prier Dieu. Il n’était pas de Saint-Fons mais de passage dans le quartier. C’était l’heure de la prière et la mosquée (de l’autre côté de la rue) n’était pas encore rouverte. Il a vu notre église et a pensé : « voilà un lieu de prière ». Nous lui avons accordé la possibilité de prier alors que nous poursuivions nos préparatifs. Il nous a vivement remerciés affirmant ô combien Dieu est Dieu pour tous, le même, quelles que soient nos pauvres expressions humaines. Alors que la fête de l’Aïd a récemment achevé le temps du Ramadan, alors que nos aînés dans la foi (les juifs) fêtent Chavouot qui rappelle le don des Dix Paroles par Dieu, ensemble nous pouvons être témoins que l’Esprit se donne à tous, sans exception. Ce don implique l’échange, la recherche de la fraternité et du bien commun qu’est la paix. 

Pour nous chrétiens, la fête de Pentecôte marque la reprise « du temps ordinaire ». Mais nous l’aurons bien compris, depuis la Résurrection de Jésus et désormais le don de l’Esprit, plus rien ne peut nous paraître ordinaire. Nous sommes dans le temps de la mission, le temps extraordinaire où Dieu se rend présent dans nos vies sur le visage du frère. Tout à l’heure, à la fin de cette célébration, comme à la fin de chacune de nos messes, nous le signifierons bien : tous, nous serons envoyés dans la joie, soufflés par le vent de l’Esprit !

P. Guillaume ROUDIER

 

Homélie – dimanche 24 mai 2020, 7e dim de Pâques (Jn 17, 1b-11a)

Jésus s’en est allé vers le ciel. C’est ce que nous avons fêté jeudi dernier, l’Ascension du Fils auprès du Père. Pourtant, les apôtres cherchent encore Jésus là où ils avaient l’habitude de le voir : au Mont des oliviers, dans la salle haute où le dernier repas a été pris, ce lieu si habituel, si familier. Ils se tiennent tous là, les disciples, hommes et femmes, mère et frères de Jésus. C’est d’ailleurs là, à l’heure du passage vers son Père, que Jésus s’est adressé à lui en s’associant à sa gloire dans une prière d’abandon et de confiance. 

Par ses mots, Jésus nous entraîne avec lui dans cette relation unique. Il fait de nous un seul et même peuple, une seule et même humanité partageant un horizon commun. C’est tout le sens de son chemin sur nos routes humaines qui vient ainsi s’éclairer. Bien plus, c’est le pour quoi de la Parole de Dieu, Parole créatrice depuis le commencement du monde, qui vient se révéler. Nous voilà conviés à nous aventurer dans la grâce de Dieu, dans ce mouvement de sortie et d’envoi. Oui, quelle aventure ! Il n’y a rien de comparable, rien d’aussi mystérieux que d’appartenir ainsi au coeur même de Dieu, dans ce « va et viens », dans ce « va et vois » du Père et du Fils. L’horizon s’ouvre bien large devant nous !  

Entre Ascension et Pentecôte, nous voilà donc dans ce moment où Jésus nous précède sur la voie du Père, voie pour laquelle nous aurons l’Esprit afin de nous guider, afin de nous mener à la sainteté dans nos jours apparemment si ordinaires. Dans quelques jours, c’est lui qui fera de nous une multitude en marche vers l’extraordinaire rencontre de Dieu. En s’adressant ainsi au Père, aujourd’hui dans l’Evangile, Jésus inscrit nos vies dans la vie du Père. Il inscrit nos existences dans l’amour de Dieu. 

Mais ne nous croyons pas au centre de tout, que le monde soit fait à notre mesure. Ces dernières semaines nous rappellent que la singularité de chacune de nos vies va de pair avec l’universalité et la fragilité de celles-ci. Les petits accablés et les soi-disant grands, les faibles malmenés et les prétendus puissants, tout est lié en notre commune humanité. Tout est lié et nous sommes inscrits ensemble dans le coeur de Dieu. Ne restons donc pas immobiles face aux injustices, aux mauvais réflexes qui déjà reviennent dans ce temps du déconfinement. Prenons nos responsabilités les uns envers les autres. Soyons les frères et soeurs que le Père appelle de tout son coeur en nous offrant le Fils. Le Père et le Fils se donnent et se reçoivent. Ils n’existent que dans cette relation à l’autre. Faisons de même. 

Tout au long de son itinéraire, Jésus ne renvoie pas à lui-même mais il désigne sans cesse le Père. Il y a en lui ce mouvement incessant. Aujourd’hui, comme disciples, nous sommes appelés à ce même décentrement. Alors que nous devons inventer ce qui va venir, l’Eglise toute entière est invitée à ne pas se placer au centre de la foi au risque de contredire l’Evangile. Elle doit élargir plus que jamais son horizon pour partager celui de ce peuple immense qui marche parfois dans la joie, souvent dans l’épreuve. Avec le Père et le Fils, entrons dans ce mouvement de don et de gratitude, de relation où chacun n’a de sens qu’en renvoyant à plus grand que lui. Entrons ensemble dans la grâce de la relation à l’Autre. Alors nous ne chercherons plus Jésus où nous avions l’habitude de le voir, nous le trouverons à la face des peuples « Mon coeur m’a redit ta parole : cherchez ma face. » (Ps 26)

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 17 mai 2020, 6e dim de Pâques (Jn 14, 15-21)
 
Dans les textes du jour, au cœur de la lettre de Saint Pierre, nous pouvons lire cette invitation : à tout moment, nous tenir prêts pour rendre compte de l’espérance qui est en nous (1P 3). Ce n’est pas banal. Mais quelle est cette espérance ? Celle que, nous croyants, nous traversions cette crise du Covid-19 plus facilement que les autres ? Que nous, disciples de Jésus, nous soyons rapidement de retour dans nos églises ? Notre espérance est bien différente, et elle est conditionnée à une seule chose. Une seule chose dont l’Evangile aujourd’hui nous parle : « Si vous m’aimez… » (Jn14) C’est vrai que la traduction évoque des commandements, mais plus encore que de commandement, il est bien question de la seule condition de notre espérance, la seule pour suivre Jésus : aimer.
Oui, pour nous qui n’entendons ni ne touchons le Christ comme les disciples ont pu l’entendre et le toucher, pour nous notre espérance est de croire que sa présence se poursuit autrement : c’est une présence tout aussi réelle, une présence qui se déploie dans la vie ordinaire par de simples paroles et gestes d’amour. Saint Jean, un peu plus haut dans son évangile, met ces mots dans la bouche de Jésus : « Comme je vous ai aimé, vous aussi aimez-vous les uns les autres. » C’est évident, c’est ainsi que sa présence se manifeste : par l’amour que nous avons les uns pour les autres.
Il y a quelques semaines, Pâques a fait de nous des témoins de la vie nouvelle, envoyés sur les routes du monde. Aujourd’hui, l’Esprit qui vient à Pentecôte nous est promis comme compagnon pour porter cette Bonne Nouvelle de l’amour à ceux qui en ont le plus besoin, tous ceux et celles qui attendent une parole et un geste de fraternité et de solidarité. C’est l’Esprit qui souffle et nous porte au loin. C’est lui qui nous fait reconnaître les traits du Fils sur le visage de nos frères les hommes, et c’est encore lui qui ouvre devant nous de nouveaux chemins d’humanité.
Malgré les incertitudes à venir, ce temps de nouveautés que nous amorçons s’inscrit là, précisément, dans l’espérance de ce qui va être bâti si nous y participons, menés par l’Esprit. Car l’Esprit va au-delà des logiques humaines, il voit plus loin, il voit en nous plus profondément. Il voit le meilleur de nous. L’accueillir, se laisser façonner par lui, c’est poursuivre l’incarnation du Fils au milieu des hommes. Etre invité à se tenir prêts pour rendre compte de cette espérance, de ce souffle en nous, c’est voir Jésus vivant et vivre avec lui : « vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi. »
Le vent, nous ne le voyons pas. Mais parce que les feuilles des arbres sont animées par son souffle, nous le connaissons. Il en est de même pour l’Esprit, c’est à ses oeuvres que nous le reconnaissons : le désir sincère de fraternité, la dilatation des coeurs aimants, la joie profonde de la paix, bref l’élargissement de nos horizons humains. Se laisser ainsi faire par l’Esprit, c’est entrer dans le mystère de Dieu lui-même, au cœur de cette relation unique du Père et du Fils, c’est être aimé et aimer à son tour. C’est contempler l’amour et y être entièrement transformés.
Alors que la semaine qui débute est l’occasion de fêter les cinq ans de l’encyclique Laudato Si, le Pape François nous le rappelle : « la clameur de la terre et la clameur des pauvres ne peuvent durer plus longtemps. Prenons soin de la création. » L’urgence de se laisser animer par l’Esprit du Père est là. Il ne nous dit pas quoi faire, ni comment le faire – la créativité humaine et son ingéniosité sont sollicitées -, mais il nous porte plus loin que nous ne pourrions y aller seuls : « je ne vous laisserai pas orphelins. » L’heure est donc favorable pour que l’espérance envahisse le monde et transporte nos montagnes de doutes et de peurs. L’Esprit du Fils nous transporte là où « nous le verrons, et nous vivrons aussi ».
 
P. Guillaume Roudier

Homélie – dimanche 10 mai 2020, 5e dim de Pâques (Jn 14, 1-12)

« Que votre coeur ne soit pas bouleversé… » Aujourd’hui encore, ces mots que Jésus adresse à ses disciples nous font du bien et peuvent nous apaiser. Oui, les temps incertains qui commencent ces jours-ci ont besoin d’être apaisés. En ce début de déconfinement, nous avons besoin d’avancer dans la sérénité et la confiance. Bien plus encore, il nous faut retrouver du sens dans notre quotidien. Je dirai même : un sens commun. Et c’est ce même horizon dont Jésus esquisse déjà les traits pour ses disciples qui aujourd’hui se révèle accessible pour nous. Quel est-il ? Où est-il ce lieu dans lequel Jésus dit nous précéder ? Certains ne l’ont-ils pas vu enseigner dans les synagogues, d’autres sur les routes ou chez les parias ? Certains l’ont vu sur la croix et d’autres encore l’ont vu ressuscité… Hier comme aujourd’hui, il nous faut entendre cette invitation à le suivre à la lumière de tout cet itinéraire parmi nous.  

Comme les disciples, si nous disons ne rien percevoir de cette destination dans la crise que nous vivons, c’est peut-être que nous méconnaissons l’enjeu de ce temps dans lequel nous sommes ? L’étymologie du mot crise (crisis en grec) nous éclaire : il s’agit du moment où un choix est à faire. C’est là que tout se joue : le dénouement à venir comme la révélation de ce qui semble encore obscur. Ce moment est donc crucial et ouvre déjà sur ce qui vient. Pour les disciples, cet instant, ce présent est celui de la rencontre de Jésus tel qu’il se révèle : « Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. »

Pour nous désormais, il nous faut relire la Parole, le récit de l’itinéraire du Fils parmi nous pour comprendre cette révélation. En ces jours de déconfinement progressif, alors que des choix sont à faire, il nous faut y trouver l’horizon commun que nous voulons donner à ce qui vient. Autrement dit, pour entrapercevoir ce lieu où Jésus nous donne rendez-vous, il nous faut faire mémoire de ce qu’il a déjà accompli parmi nous et, à notre tour, faire de même ici et maintenant. Ces jours-ci, nous redécouvrons l’essentiel dans la relation humaine : la fraternité, la solidarité. Or il s’agit bien de cela dans les gestes et les paroles de Jésus : un appel à l’existence dans une communauté de destin. 

Il nous est donné, donc, les moyens d’avancer vers cet horizon commun, humain et universel. Car il s’agit bien de cela dans la révélation « Moi, je suis… » Il s’agit bien de croire en cette humanité dans laquelle il est venu, d’ancrer notre espérance en l’amour du Père pour chacun, et d’avancer ensemble vers la vie nouvelle. C’est un même chemin d’humanité qui s’ouvre devant nous et que le Christ nous invite à suivre avec lui. Dès lors, ce temps présent où tout se joue, même incertain, est habité par une présence bien réelle. 

Alors ne faisons pas comme nous avions l’habitude de faire, comme nous avions toujours fait. Changeons de perspective ! Que notre regard se porte désormais sur notre horizon commun, solidaires des plus fragiles, responsables de nos frères et soeurs en humanité. Le lieu où se tient le Fils auprès du Père n’est pas une destination lointaine. Il s’agit de ce lieu ordinaire de notre quotidien : la maison, l’arrêt de bus, le travail, la file d’attente devant la boulangerie… C’est là qu’Il nous donne rendez-vous, qu’Il nous invite à nous tenir présent. C’est là la place qu’Il nous a préparé « afin que là où il est, nous soyons, nous aussi ». Oui, ces « multiples demeures » de la maison du Père évoquées par Jésus ce sont nos vies. C’est là que le Père réside par son amour. Comme le dit le Psaume ce matin : « La terre est remplie de son amour. » (Ps 32)

En ces jours de déconfinement, alors que nous sommes appelés à respecter plus que jamais les règles sanitaires et sociales nécessaires à la préservation de la vie si fragile, nous pouvons choisir de leur donner un sens fraternel et solidaire. Et posons notre regard empli d’espérance vers cet horizon commun pour notre humanité.

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 3 mai 2020, 4e dimanche de Pâques (Jn 10, 27-30)
Un peu avant le passage d’Evangile que nous lisons aujourd’hui, il est écrit : « Jésus leur tint ce discours mystérieux mais eux ne comprirent pas ce dont il leur parlait. » Ces quelques mots disent bien combien il nous faut être attentif à ce qui se joue là. Connaissant notre difficulté à comprendre, une fois de plus Jésus emploie une parabole : celle du bon berger. Pour ses disciples d’alors, l’image est parlante. L’élevage et le pastoralisme étaient fréquents à cette époque, bergers et troupeaux étaient nombreux en Israël. Dans le Nouveau Testament, le mot pasteur (ou berger) est utilisé 40 fois et brebis 37 fois. L’image choisie par Jean pour rendre compte des mots de Jésus fait donc bien partie du langage ordinaire de ses contemporains. Autrement dit, pour se faire entendre, pour se faire comprendre, il s’agit de parler un juste langage. Celui que Jésus choisit pour révéler le mystère de Dieu, le langage qui rassemble toutes les langues, c’est celui de l’amour.
Le Christ, berger de notre humanité, connaît le prénom de chacun de nous. Il nous connaît par coeur, il nous connaît avec son coeur, et nous sommes « touchés au coeur » comme l’écrit Luc dans les Actes des apôtres (Ac 2). Nous reconnaissons sa voix à cet amour véritable qu’il a pour chacun. Si nous y prêtons attention, sa voix se fait entendre jusqu’aux extrémités du monde, elle résonne dans chacune de nos vies. Sa voix, c’est la Parole de Dieu, la parole de la vie qui ne cesse d’être donnée, même dans les temps de doute et d’angoisse. Oui, dans la joie comme dans les moments difficiles, le berger est là et nous accompagne. Aux jours de fatigue, il nous fait reposer en paix. Aux jours d’angoisse, il nous mène vers la tranquillité… Les mots du psalmiste disent combien, de tout temps, le peuple qui marche sur terre met son espérance en Celui qui le guide.
Nous avons beau essayer de gagner le bercail par de multiples manières, par nos propres forces, cela est vain. Il est vain de penser que nous pouvons compter seulement sur nous-mêmes, que nous serions autonomes, indépendants. Les semaines passées, les semaines à venir, nous le révèlent. Il n’y a qu’une seule option, la porte de notre commune humanité : Jésus Christ. Par sa vie, par son amour jusqu’au bout, il nous révèle la voie pour nous rassembler tous ensemble. La porte est étroite, mais elle est là, offerte et accessible à tous. Le bercail où reposer et auquel tous aspirons, cet horizon commun, passe par cette vie humaine que Jésus a accompli parmi nous. C’est une vie de solidarité pour les plus petits, de fraternité pour ses ennemis, d’amour pour tous.
Mais l’image du berger qui rassemble et met au repos n’est pas la fin de l’histoire. Non, le pasteur finit par les faire sortir et les mène ailleurs. Il pousse au dehors cette multitude et marche avec elle. Ce troupeau appelé à sortir de l’enclos, du lieu de notre repos habituel, c’est nous aujourd’hui. Chrétiens, nous sommes appelés à « déconfiner notre Eglise » pour le suivre et le rejoindre là où il nous précède, sur les parvis de nos églises, dans « les périphéries du monde » comme le dit souvent le pape François. Pour encore quelques semaines, nous ne pourrons pas nous retrouver et célébrer l’eucharistie dans nos communautés. Pour beaucoup, ce temps est long, trop long. Mais à la lumière de l’Evangile d’aujourd’hui, sachons y voir l’occasion de vivre à notre tour cette expérience de sortie. Plutôt que de se plaindre et de nous morfondre, de douter de la sincérité de ceux qui tentent (comme ils le peuvent) de prendre soin de nous, ayons confiance en Celui qui nous entraîne ailleurs. N’écoutons pas ces voix qui médisent – et qui ne sont pas si étrangères que cela -, bien plus écoutons la voix du bon pasteur qui nous rassure quand il nous appelle au dehors. Si nous le suivons quand il nous rassemble au bercail, dans nos églises, suivons-le avec autant de coeur et de joie, quand il nous invite à demeurer pour encore un certain temps présents au milieu de ces « prés d’herbe fraîche ». Quelle joie ! Comme nos frères musulmans qui ne peuvent se réunir pour fêter la rupture du jeûne chaque soir, comme nos frères juifs, bouddhistes, qui ne peuvent se rassembler, comme ces millions de personnes qui ne peuvent se retrouver comme à leur habitude, nous sommes là. Et c’est finalement là que nous sommes attendus. C’est là qu’il dresse pour nous la table du festin commun, un repas qui rassemble déjà et rassemblera encore toute notre humanité.
Chrétiens, nous ne sommes pas à part ni différents. A la crise mondiale, la réponse ne peut être que collective et unie. Nous sommes guidés par le Christ pour vivre cette solidarité religieuse, cette solidarité humaine, pour aller et pour servir nos frères et nos soeurs. Nous sommes appelés pour une « conversion pastorale et missionnaire » (Evangelii Gaudium 25) : une Eglise en sortie. Pour nous, si nous y consentons, c’est « l’occasion de revisiter nos pratiques, nos priorités, nos urgences… L’occasion aussi de nous souvenir que la messe n’est pas tant une « rentrée » dans nos églises qu’une « sortie » vers le monde » (Bertrand Révillon).
En ce dimanche où l’Eglise invite à prier pour la diversité des vocations, sachons entendre cette multitude d’appels à la vie, au bonheur, à la sainteté ordinaire, à servir le bien commun. Avec la même confiance en la voix qui sait nous rassembler dans le repos et la paix, suivons dans la joie Celui qui nous précède au dehors. Nous ne sommes pas « privés du Christ », nous sommes dans l’action de grâce car il nous invite au partage de sa vie en abondance.
 
P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 26 avril 2020, 3e dimanche de Pâques (Lc 24, 35-48)

Les deux disciples qui font route vers le village Emmaüs sont découragés. Ils étaient montés à Jérusalem pour la fête de la Pâque, pour partager cette joie avec le Maître, mais désormais ils sont dans la peine. La libération annoncée et le renouveau du monde, tout a disparu en même temps que le corps de Jésus était mis au tombeau. Quelle déception. Il y a bien ces femmes qui, les premières, ont tenté d’annoncer la nouvelle de sa résurrection, mais c’est la stupeur et non la foi qui s’en suit. Tout est fini, la rumeur n’y changera rien, autant rentrer. 

Ces deux compagnons sont dans la nostalgie des belles paroles entendues, des miracles accomplis. Ils sont tournés vers ce passé perdu. C’est là que l’inattendu les surprend, un étranger les rejoint et va tout chambouler. C’est à ce moment, dans cet entre-deux improbable, que la Parole vient tout éclairer et révéler les coeurs. Lui aussi, cet étranger, regarde en arrière. Non pas pour se morfondre comme eux, non, il fait mémoire de cette incroyable histoire de Dieu et des hommes : une histoire immémoriale qui dit la fidélité de Dieu depuis que la Parole a créé la vie. L’Ecriture en est le témoin. Cet incroyable récit a commencé bien avant cette rencontre sur les chemins de Palestine, et il ouvre un horizon qui va beaucoup plus loin que le village d’Emmaüs. 

Qu’ils sont humbles ces disciples face à tout cela. Pourtant, leur coeur vibre à cette révélation, ils sont bel et bien concernés par cette lumière qui vient donner sens à tout cela. Oui, chemin faisant, le récit de ces jours de tristesse vient s’éclairer, ils inscrivent alors leur propre histoire dans une histoire bien plus grande : celle de l’Alliance, cette promesse qui lie définitivement Dieu et les hommes. 

Je crois que c’est important de relire ce passage d’Evangile. N’avançons-nous pas également ces jours-ci emplis de tristesse et d’angoisse ? Le récit de ces jours de peur et de confinement n’inonde-t-il pas les réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu ? Celui qui marche avec nous nous aide à discerner ce que nous ne pourrions voir, seuls, au premier regard.

Comme Cléophas et son compagnon partageant leur questionnement, il nous faut écouter. C’est là le lieu propice pour que se révèle la fraternité humaine universelle, un monde où « tout est lié » comme l’écrit le Pape François. Le récit de ces deux compagnons, comme ceux que nous sommes en train d’écrire en ces moments difficiles, est important. Dans cet espace où notre humanité se livre, là se dévoile une solidarité de destin, un sens à notre histoire commune. 

Et c’est bien dans le geste du partage que tout s’accomplit, alors que les yeux des disciples s’ouvrent au moment où le Christ se rend présent tel qu’il est. C’est dans ce qui est eucharistie dans nos vies (action de grâce) que tout prend sens, quand nos yeux s’ouvrent sur le monde et que notre coeur brûle de cette « invincible espérance » (Christian de Chergé). 

A la fin de ces quelques lignes d’Evangile, le Fils de l’Homme semble s’éloigner mais, en fait, il ne cesse de venir vers nous, de se rapprocher. Dès lors, son absence devient présence réelle à discerner autrement, ailleurs, sur le visage de nos compagnons de route : les membres de nos familles, nos collègues, nos voisins, ceux et celles qui luttent pour s’en sortir alors que la crise leur a pris le peu qu’ils avaient… Même distants, même confinés, ils sont pour nous une multitude de visages qui portent le signe de la présence de Dieu. Nous sommes appelés vers eux. 

De la condition de disciples qui doutent, ces deux compagnons de route deviennent missionnaires. En eux, ce qui était tristesse et désespoir se transforme en joie et espérance pour notre monde. Ne pouvant garder cette révélation pour eux, ils s’en vont, portés par cette confiance : leur histoire s’inscrit désormais dans l’histoire de Dieu. Tous nos récits font partie de cette même histoire si nous savons y discerner la présence du Ressuscité. Oui, le chemin d’Emmaüs inaugure finalement un tout autre itinéraire : celui de la vie ordinaire qui rencontre l’Evangile. 

« Une fois que nous avons connu la parole de Dieu, nous n’avons pas le droit de ne pas la recevoir ; une fois que nous l’avons reçue, nous n’avons pas le droit de ne pas la laisser s’incarner en nous, une fois qu’elle s’est incarnée en nous, nous n’avons pas le droit de la garder pour nous : nous appartenons dès lors à ceux qui l’attendent. » (Madeleine Delbrêl, Nous autres, gens des rues.) 

P. Guillaume ROUDIER

Homélie – dimanche 19 avril 2020 (2e dim de Pâques – dim de la Miséricorde) Jn 20, 19-31
Peu de temps après la mort de Jésus, les disciples sont chez eux, les portes sont fermées, verrouillées par crainte de ce qui se passe à l’extérieur. Ils demeurent enfermés chez eux, enfermés dans la peur, ne sachant pas comment se comporter dans ce monde où celui qu’ils suivaient, celui qu’ils pouvaient toucher chaque jour, n’est plus. Les disciples ont peur de ce monde, ont peur de ce qui va arriver pour eux, pour leurs familles. Ils ont peur de l’avenir. Leur porte est verrouillée.
Pourtant, une parole va venir ouvrir cette porte close en même temps que leur cœur. C’est une parole de libération qui va les chercher au plus profond de leur peur pour les en extirper : « La paix soit avec vous ! » (Jn 20) C’est une parole de Jésus, c’est la Parole de Dieu. C’est un appel à la vie. Malgré la crise que notre monde traverse, malgré la peur qui est venue habiter chez nous, si nous y prêtons attention, nous pouvons encore entendre cette parole d’espérance s’élever dans les gestes de solidarité et de fraternité qui se multiplient ici et là à travers le monde, en France, dans nos quartiers. Ces gestes nous ouvrent à ce qui vient après.
Dans l’évangile, Thomas est aveuglé et envahi par ses doutes et ses questions. Et alors que d’autres sont réunis, peut-être pour se réconforter, peut-être pour prier, Thomas, lui, est absent. Thomas, Didyme « le jumeau » : c’est un peu nous. C’est un peu de notre humanité dont il est question avec lui. Il doute, il désire encore toucher le Seigneur comme il pouvait en avoir l’habitude au cours d’une marche, d’une pêche… Il est tourné vers ce qui a été et reconnaît humblement son manque de foi dans tout ça : les témoignages de celles et de ceux qui ont reconnu Jésus ne le convainquent pas. Pourtant c’est bien lui, Celui qu’ils ont suivi, Celui qui a promis un avenir de paix et de fraternité pour la multitude de notre humanité.
Appelé à croire, suscité une première fois par leurs témoignages, Thomas ne croit pas et il reste enfermé dans la peur d’avoir définitivement perdu Celui qui était son espérance. Alors, il est appelé une seconde fois ; une seconde fois il est suscité et cette fois par le Christ lui-même. On pourrait dire ‘re-suscité’. Et Thomas en vient à croire ; il croit parce que cette fois il voit la présence du Christ parmi eux. Il croit non pas parce qu’il touche – car finalement il n’aura pas mis sa main ni ses doigts sur le corps de Jésus – non, il croit parce qu’il est ‘re-ssucité’ en éprouvant la miséricorde de Dieu, l’amour de Dieu qui dépasse son incrédulité : Dieu, lui, croit en Thomas.
Alors que nous sommes dans le regret, dans la nostalgie, dans la peur d’avoir perdu notre espérance, nous aussi nous sommes ressuscités avec Thomas, avec les disciples, en Jésus Christ. Il ne cesse de croire en nous, de nous appeler à faire l’expérience de la miséricorde de Dieu au plus profond de cette crise. Evidemment, cela n’enlève rien au drame humain de ces derniers mois : les morts par centaines de milliers, le travail des soignants, des agents funéraires éprouvés jusqu’au bout de leurs limites, la faillite menaçante de tant d’entreprises et d’artisans…
Avec le Coronavirus, nous aussi, nous doutons, nous aussi nous pouvons oublier la promesse de Dieu de demeurer parmi nous jusqu’au bout. Nous aussi nous pouvons regretter le temps passé et douter de l’avenir. Mais Dieu ne cesse pas de nous appeler à croire, c’est-à-dire qu’il vient nous ‘re-susciter’ de nouveau à chaque fois que nous doutons, à chaque fois que nous ne le voyons pas, que nous ne le voyons plus, alors qu’il est bel et bien présent autrement : présent parmi nous.
Il nous ‘re-suscite’, il nous appelle à nous lever, à nous relever pour croire et croire en ce qui vient même si nous ne savons pas tout de cet avenir : il y a un « à venir ». Et il nous invite à témoigner de cela : « De même que le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie. » (Jn 20) Oui, au-delà de ces doutes, de cette souffrance, déjà Jésus nous fait tourner le regard vers cet après où il nous donne rendez-vous. Souvenons-nous de la fin de l’évangile de Matthieu : “Il est ressuscité d’entre les morts, et voici qu’il vous précède en Galilée ; là, vous le verrez.” (Mt 28,7)
Thomas voulait approcher sa main pour toucher Jésus, pour toucher Dieu comme il l’avait toujours fait. Finalement, il se laisse convertir par la Parole qui l’appelle et ce sont les portes de son cœur qui s’ouvrent ; finalement c’est lui qui s’est laissé toucher. Pierre nous le disait dans sa lettre : « Vous exultez d’une joie inexprimable » (1 P, 1,3-9) Oui, notre joie est plus forte que nos peurs et nos doutes. Alors soyons des citoyens heureux, porteurs d’espérance, c’est-à-dire porteur de paix et de joie, soyons des citoyens confiants, engagés, suscités encore et encore.
Aujourd’hui, alors que la peur et les doutes sont nombreux dans notre monde, dans notre pays, chrétiens, croyants d’autres religions, croyants en la vie, nous sommes tous invités à nous tourner vers cet «  à venir » encore méconnu. C’est là que nous pourrons le reconnaître, lui le Ressuscité du jour de Pâques, présent parmi nous. « La paix soit avec vous ! »
 
P. Guillaume ROUDIER
 

Homélie du dimanche 29 mars 2020, 5e dim  Carême – Année A (Jn 11,1-45)

Pour Marthe et pour Marie, pour Jésus, la mort de Lazare est une grande douleur. Le frère, l’ami est parti et son absence est silence. Qui n’a jamais ressenti cette peine ? Qui n’a jamais ressenti les ténèbres alors qu’elles semblent tout engloutir ? Seul l’amour que Dieu porte à chacun peut nous relever. Jésus le sait bien, lui qui, comme chacun d’entre nous, a perdu un proche : « Jésus se mit à pleurer. » En effet, une fois de plus, Jésus est bouleversant d’humanité dans cet Evangile. Et c’est là, dans son humanité, qu’il va nous révéler qui il est : « Moi, dit Jésus à Marthe, je suis la résurrection et la vie ». Evidemment, la résurrection de Lazare est l’annonce de la résurrection de Jésus, l’annonce de la résurrection de chacune de nos vies. Pas seulement pour « la vie d’après la vie », non, une vie nouvelle dès à présent, la vie éternelle déjà commencée ici et maintenant.

Comme Jésus est touché par l’angoisse et la tristesse de Marthe et de Marie, Dieu se laisse toucher par nos cris, par ces prières du monde entier qui montent vers lui pour qu’il nous assiste durant cette pandémie : celle du pape, seul place Saint-Pierre vendredi dernier, celle de chacun d’entre nous. En réponse, nous entendons son appel à la confiance et à l’espérance, en lui et en notre humanité.

Croire en Jésus, c’est croire en la parole de Dieu, la parole qui crée le monde, la parole qui tire toute chose des ténèbres, la parole qui est amour. Croire en Jésus, c’est croire dans le murmure permanent de Dieu dans nos vies. Mais que faisons-nous pour y prêter oreille ? Dans le vacarme et le tohubohu des mauvaises nouvelles à la télévision et à la radio, y faisons-nous attention ? Prêtons-nous réellement attention à cette vie nouvelle qui s’offre à nous sur notre palier, notre balcon, par ces messages et ces coups de téléphone partagés ?

Il y a deux ans, dans un groupe de lecture paroissial, nous avons lu un livre de Alexis Jenni : « Son Visage et le tien ». Je vous en cite un passage : « Dieu créateur du monde parle si doucement, de façon si fine, si ténue que pour le distinguer du vent, d’un oiseau, ou du bruit de notre propre cœur, il faut écouter avec la plus grande attention. Alors on peut entendre. Pour l’entendre, il faut écouter. »

Alors que nous sommes émerveillés et rendons grâce à ces héros qui sauvent des vies et à ceux qui maintiennent un minimum d’activité économique, alors que nous serions émerveillés par un miracle, pourquoi ne serions-nous pas tout autant émerveillés en regardant l’herbe pousser et les bourgeons sortir, en sentant le vent souffler, en écoutant un enfant rire ? Ici et là, nous pourrions entendre Dieu répondre à nos cris et nos prières, nous pourrions entendre qu’il nous appelle à contempler les signes de la vie plus forte que la mort. Il nous faut écouter la vie ordinaire pour y reconnaître la vie nouvelle, même confinés chez nous. Il nous faut écouter et nous laisser toucher.

« Lazare, viens dehors ! » Cet appel de Jésus à se lever d’entre les morts est un appel pour chacun d’entre nous à vivre déjà dans cette vie nouvelle. C’est bien le chemin de Carême que nous tentons de vivre malgré les événements : dépasser nos routines quotidiennes, quitter nos endormissements, désencombrer nos cœurs et décentrer nos vies. Même en restant chez nous, nous pouvons « sortir », être cette Eglise en sortie que le pape François appelle de tous ses vœux.

Comme Lazare, il s’agit de sortir de nos petites morts ordinaires pour découvrir la vie  nouvelle et entendre l’appel à l’existence que Dieu lance à chaque homme et à chaque femme de bonne volonté. Par un coup de téléphone à un voisin, un salut depuis le balcon, il s’agit de faire résonner au cœur de nos quartiers, une solidarité et une fraternité humaine. Par un petit mot, une prière, il s’agit de dire à nos collègues, nos amis, qu’ils nous manquent, que ces liens nous sont précieux.

Nous vivons quelque chose d’unique et nous aurons peut-être l’envie de changer. Et après ? Après ce sera différent d’avant mais pour vivre cet après, il nous faut traverser cette pandémie, vaincre nos peurs. Il faudra, le moment venu, tirer les leçons de cette crise et prendre en compte le fait que chacun est indispensable, y compris les travailleurs les plus modestes : les caissières, les éboueurs, etc. Nos destins sont intimement liés : il a fallu cette crise sanitaire pour nous en rendre compte et nous faire toucher du doigt ce qu’est la véritable solidarité. Personne ne peut se sauver seul, mais nous sommes tous unis dans l’appel à la vie que Jésus lance.

Le carême se poursuit, le confinement également. Nous pouvons néanmoins reconnaître comment, dans la vie de tous les jours, l’appel de Dieu nous réveille et nous invite à vivre debout, dans la dignité de notre commune humanité. Chassons nos angoisses et nos peurs, nous sommes appelés à la confiance et à l’espérance. Ne croyons pas que nous sommes des vivants condamnés à mourir, nous sommes des mortels appelés à vivre dès à présent dans la vie nouvelle.

P. Guillaume ROUDIER


Homélie du dimanche 22 mars 2020 – 4e dim Carême, Année A (1 S 16,1-13 ; Ep 5,8-14 ; Jn 9,1-41)

« Dieu ne regarde pas comme les hommes. » (Sam 16) : voilà ce que nous pouvons lire dans la première lecture aujourd’hui, dans le livre de Samuel. Dieu ne regarde pas comme les hommes… Mais comment regardent les hommes ? Ils regardent sûrement mal. Sûrement, voyons-nous trouble à cause des filtres de l’argent, du pouvoir. Sûrement, portons-nous des œillères à cause de l’égoïsme et de la peur de l’autre. Sûrement, sommes-nous aveuglés par l’angoisse de ce que nous vivons actuellement, par le doute en l’avenir alors que nous sommes confinés chez nous pour un temps incertain.

Si nous ne voyons pas bien, si nous sommes aveuglés, il nous faut revenir aux fondamentaux comme cet homme né aveugle dans l’évangile (Jn 9) : dans les moments sombres de notre temps, il nous faut relire notre histoire, reconnaître le chemin déjà parcouru, et réentendre la promesse qui nous tend vers un horizon.

Souvenez-vous, au commencement, à partir de rien, d’un désordre complet, Dieu a façonné la vie avec de la terre et du souffle. Ici, dans ce récit de l’aveugle-né, nous retrouvons la terre et la salive. Et voilà que l’homme est à nouveau créé, une création nouvelle par Jésus, le Verbe de Dieu parmi nous. L’homme nouvellement créé n’est pas une statue d’argile, immobile qui prend la poussière comme ces bibelots sur le rebord d’une étagère et dont on fait parfois collection. Non, il est une création nouvelle, créée pour être envoyée dans le monde comme témoin. C’est bien le sens de cette invitation de Jésus à aller se laver à la piscine de Siloé. Et cela demande notre consentement et nécessite notre espérance.

Alors ces mots se font entendre : « Frères, autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière… » (Ep 5) C’est ce que nous dit Saint Paul. Nos yeux s’ouvrent et non seulement nous voyons mais nous découvrons que nous sommes lumière, porteur de la lumière, porteur du Christ : chacun un Christophe. Oui, ce que je suis, ce à quoi je suis appelé, se révèle. Et mon cœur, celui qui se morfondait dans la solitude et les ténèbres, dans la peur de ce qui pouvait m’arriver, ce cœur de pierre devient alors un cœur de chair capable de ressentir et de partager les peines et les joies d’une multitude. Comment pourrait-il en être autrement ces dernières semaines ? Comment pourrions-nous rester insensibles aux angoisses qui retentissent, et aux messages d’espoir et aux gestes de solidarité qui leur répondent ?

Si nous croyons en Jésus et en son évangile, véritable lumière, nous ne pouvons nous contenter d’être comme ces pharisiens qui croient tout savoir, mais finissent par loucher sur leurs certitudes. Finalement, n’est-ce pas eux les véritables aveugles ? Ne le sont-ils pas quand ils affirment que, si cet homme est né aveugle, c’est que lui ou ses parents ont péché ?! Evidemment, ce qui arrive à cette famille, ce malheur qui les touche, ils n’y sont pour rien. Et Jésus l’affirme : la maladie, l’épreuve n’est pas liée au péché. Personne ne peut être accusé d’être à l’origine de la maladie qu’il porte. C’est important d’entendre cela aujourd’hui : la crise que nous vivons n’est pas une punition de Dieu.

En revanche, ce temps-là, comment le vivons-nous, comment le traversons-nous ? En effet, si Jésus ne se focalise pas sur la maladie et son origine, il nous invite à nous ouvrir sur un horizon au-delà, même en étant confinés chez nous. Il nous invite à aller de l’avant. Croire en Jésus, c’est ouvrir les yeux, le chercher et finalement le reconnaître sur le visage du plus petit, du plus insignifiant mais qui va se montrer solidaire des autres. Par exemple cet humble restaurateur qui, plutôt que de jeter ses stocks, va préparer des repas et les livrer lui-même aux soignants de l’hôpital de la Croix-Rousse.

Et combien d’autres exemples, combien d’autres anonymes viennent soutenir humblement les efforts déployés par ces héros dans les hôpitaux ou dans les entreprises et services qui doivent continuer à fonctionner malgré tout ?! Un tel regard porté sur ce que nous sommes en train de vivre est un véritable changement de perspective. Oui, nous pourrions dire qu’en plongeant notre regard dans celui de Jésus, ici et là, il nous est donné la joie d’entrevoir finalement cette divine ressemblance en l’homme.

C’est pourquoi Jésus ne semble pas préoccupé de maintenir le monde tel qu’il est. Bien plus, il souhaite nous accompagner vers ce qui va arriver, vers ce que nous pouvons accomplir à partir de notre histoire, à partir de nos moyens.

Evidemment, il ne s’agit pas d’amoindrir la gravité de ce que nous vivons et d’oublier ces familles touchées par la maladie et le deuil ; mais nous ne pouvons en rester là, ce n’est pas la vérité ultime. Elle serait bien plus lumineuse, bien plus belle que ce que nous entendons en allumant les chaînes d’information qui nous inondent de tristesse et d’angoisse. Ne soyons pas aveuglés par nos peurs, par ces œillères que nous portons. Le quotidien tout entier, chaque jour que Dieu fait, même ces derniers jours difficiles, laisse entrapercevoir de la lumière.

A la fin de l’évangile d’aujourd’hui, Jésus parle d’un jugement qu’il est venu rendre. En grec, le terme serait plutôt « une remise en question » (krima). En ce temps d’épreuve pour notre monde, interrogeons-nous, interrogeons notre humanité, quittons notre aveuglement et découvrons l’homme nouveau qui naît de cette terre et de ce souffle.

Pendant ce temps de confinement, si nous fermions les yeux, si nous prenions le temps de réentendre ce silence qui a précédé la Création, si nous reconnaissions l’œuvre extraordinaire que Dieu accomplit dans nos vies et à laquelle nous pouvons contribuer, alors, en rouvrant les yeux, nous pourrions tout simplement porter un regard nouveau sur ceux qui nous entourent : nos voisins qui applaudissent depuis leurs balcons, nos collègues avec qui nous échangeons par internet, tous ceux qui nous sont lointains mais présents dans nos cœurs… Un regard neuf, lavé, rincé, un regard de chrétien, comme cet ancien aveugle qui désormais est envoyé pour témoigner du regard d’amour de Dieu.

Dieu ne regarde pas comme les hommes. Heureusement, les hommes sont invités à regarder comme Dieu, à regarder au loin vers la lumière à l’horizon.

Restez chez vous, et prenez soin de vous.

P. Guillaume Roudier

Homélie 8 mars 2020 – 2e dimanche de Carême, Année A (Mt 17,1-9)

Les lectures sont riches et très imagées aujourd’hui. Mais elles nous disent toutes la même chose en évoquant notre désir de donner sens à notre vie… et le projet de Dieu en même temps.
D’abord avec Abram. Abram « quitte ton pays ». Oui, pour l’heure, il s’appelle encore Abram, tout simplement, en référence à sa terre d’origine (Ur, en Chaldée), là d’où il vient. Nous avons tous des origines plus ou moins lointaines : Ardèche, Auvergne, Portugal, Afrique, Asie, etc. Nous avons tous une histoire, notre histoire qui nous a façonnés, avec ses joies et ses peines. Dans sa propre histoire, Abram est invité à se déplacer, à quitter ce qu’il croit connaître, à se risquer sur le chemin. Pour aller où ? Eh bien pour aller vers la Terre promise, la Terre de la rencontre, de la rencontre de Dieu et des hommes…

Ce sont les subtilités de la langue hébraïque : en rajoutant simplement un « h » à Abram, en plaçant au cœur de son nom, de son identité, un souffle, un souffle créateur, il en vient lui aussi à devenir créateur, à la ressemblance de Dieu : de Abram, il devient Abraham (« le père d’une multitude »). Et nous ? Osons-nous quitter nos certitudes, nos zones de confort pour découvrir notre force de création ? Comment répondons-nous à cette même invitation qui résonne depuis longtemps au cœur de nos vies ? Oui, depuis le jour de cette alliance avec Abram, Dieu ne cesse d’appeler l’humanité sur le chemin de la vie. Encore faut-il accepter de le suivre…

Dans chaque région, dans chaque ville, dans chaque quartier, dans chaque école, dans chaque entreprise, comment devenir des hommes et des femmes porteurs de ce souffle créateur ? En ces périodes de doute, de peurs, de haine, comment devenir de réels porteurs d’espérance ? Notre monde en a tant besoin… Dans sa lettre que nous avons lue, Saint Paul parle de « vocation sainte ». Il est bien question de cela en effet : pour Timothée à qui il s’adresse, comme pour nous, il s’agit d’un appel à la sainteté ordinaire ; chaque jour, nous sommes appelés à avancer pour servir, servir l’amour de Dieu en servant l’espérance pour les hommes. Et cela avec toute notre histoire, avec tout ce que nous sommes.

Mais en se plaçant du côté des croyants, nous pouvons parfois être tentés de vouloir mettre la main sur Dieu et de le garder pour nous. Grave erreur : ce serait oublier que ce souffle créateur, celui de l’Esprit, passe en chacun, croyant ou non, et que nous sommes tous appelés à nous convertir, à quitter l’homme ancien pour que l’homme nouveau advienne. C’est un peu l’erreur que les disciples commettent au sommet de la montagne : la tentation de vouloir garder Jésus, Moïse et Elie à l’abri, pour eux. La tentation de se croire privilégiés, à part… Or, ce n’est pas le sens de la révélation qui est faite sur la montagne. L’évangile nous le raconte : il faut redescendre de ce sommet, retrouver nos compagnons de route, nos proches, nos collègues, retrouver le quotidien afin que, là, sur leur visage, nous reconnaissions un autre visage. Oui, sur la montagne comme dans nos vies, c’est sur un visage d’homme que Dieu vient se révéler.

Autrement dit, si la messe et l’eucharistie sont « le sommet de notre foi », il nous faudra bien en redescendre. Il nous faut redescendre car c’est en bas, à la vie ordinaire des hommes que le Fils de Dieu est venu se mêler. C’est à hauteur d’homme que tout se joue. C’est là la source de tout. Ce temps du Carême nous invite à le redécouvrir à l’échelle de chacune de nos vies, que cela soit dans notre vie spirituelle (prière), dans la sobriété (jeûne) ou dans le partage (charité). Si nous n’entendons pas cet appel au cœur de chacune de nos vies, comme Abram, cet appel à la conversion, à prendre la route vers la Terre de la rencontre, cette église, cette belle tente dressée risque de rester vide.

C’est pourquoi, selon moi, en assistant à cette scène, Pierre, Jacques et Jean découvrent bien plus que la Transfiguration de Jésus : c’est la transfiguration de toute l’humanité qui leur est donnée d’entrapercevoir, la révélation de l’amour et de la joie de Dieu pour tous. Alors en ce temps de Carême, rendons grâce pour ce chemin d’humanité qui s’offre à nous, qui s’est ouvert par le Christ, et reconnaissons-nous comme des pèlerins qui marchons vers la joie et la lumière de Pâques pour notre monde.

P. Guillaume Roudier

Homélie dimanche 23 février 2020, 7e dimanche ordinaire (Mt 5)

L’Evangile aujourd’hui poursuit celui des dimanches passés : nous avions entendu combien il était nécessaire non pas de suivre la loi à la lettre mais de suivre l’esprit de la loi. Cela pour vivre pleinement dans les Béatitudes qui introduisent ce long discours de Jésus sur la montagne. Souvenez-vous, Jésus n’enlève rien à la loi : au contraire il l’accomplit pleinement, concrètement, et je dirais même humainement. Et de telle manière que nous pouvons le suivre et faire de même. Nous avons alors entendu combien il nous fallait relever le défi d’interpréter les signes des temps, d’y discerner les peurs qui nous retenaient pour finalement se laisser guider par l’amour avec audace. Jésus nous fait ainsi sortir du permis défendu pour nous ouvrir d’autres espaces, d’autres perspectives : équité, fidélité, réconciliation.

Aujourd’hui, il nous faut encore bien entendre ce que Jésus nous dit. Il ne s’agit pas seulement de « bien faire » ou de faire mieux que d’autres en cherchant à nous comparer, mais d’être saint ; à la grâce reçue, il s’agit de laisser l’amour surabonder en nous et par nous. Et c’est pourquoi on rajouterait volontiers de nouvelles perspectives : la compassion, la charité, la prière et l’amour des ennemis.

Etre saint comme Dieu est saint. Etre parfait comme Dieu est parfait. Oui, l’Ecriture place la barre très haut nous l’avons dit en commençant cette célébration. Mais Jésus ne cesse de nous guider par ses propres paroles et ses gestes. Nous sommes invités à l’écouter, à entendre ce qu’il nous dit, nous sommes invités à le suivre sur le chemin du pardon et de la paix. Invités à le suivre sur le chemin de l’attention fraternelle et celui de la charité. Et nous pouvons également compter sur l’Esprit qui vient se mêler à notre esprit et qui nous aide à discerner et à choisir ce que le Christ attend de nous. C’est pour cela, d’ailleurs, que Paul nous rappelle que l’Esprit habite en nos vies ; nos vies qui sont « sanctuaires de Dieu ».

Cette perfection, ce long chemin, c’est la mission de toute une vie. On peut reconnaître chez les frères de Tibhirine, et chez de nombreux saints, la fidélité à ce chemin par la fidélité engagée auprès de leurs frères et sœurs en humanité. Sûrement ces derniers n’étaient pas naïfs et savaient que beaucoup comptaient sur eux autant que d’autres leur voulaient du mal. Mais ils ont demeuré là, partageant la vie quotidienne de ce peuple algérien jusqu’au bout. « La sainteté des gens ordinaires » comme dirait Madeleine Delbrêl. Car l’amour est plus fort que la mort et que les forces de division en nous et autour de nous. Alors que des attentats racistes et extrémistes courent dans l’actualité – encore cette semaine en Allemagne -, il nous faut nous rappeler ces hommes et ces femmes qui ont choisi d’appartenir au Christ jusqu’au bout. Non pas pour chercher la mort et le martyre, mais au nom de l’amour contre la haine et la peur.

Oui : « La guerre la plus dure, c’est la guerre contre soi-même. Et il faut arriver à se désarmer. » Ces quelques mots du Patriarche Athénagoras m’inspirent beaucoup personnellement. J’y vois la sagesse de l’Esprit, celle qui, de toute éternité, nous inspire dans nos vies quotidiennes et, surtout, leur donne sens quand nous sommes tout entier consacrés au service de Dieu et des frères.

Nous le croyons, Dieu aime chacun sans différence ni compromis. Comment dès lors ne pas vivre dans le monde pour témoigner de cela et pour annoncer cette grande joie ? C’est sûrement inutile, mais absolument indispensable.

P. Guillaume ROUDIER

Homélie du dimanche 16 février 2020 (6e dimanche – Année A) (Mt 5, 17-37)

Nous poursuivons l’Evangile de Matthieu. Dimanche dernier, nous entendions l’invitation pour les disciples-missionnaires à être « sel de la terre et lumière du monde ». Et juste avant, nous nous souvenons que Matthieu introduit les Béatitudes. L’unité de ce long discours nous enseigne non seulement comment Dieu agit envers nous avec fidélité et miséricorde pour nous combler de sa joie, mais Jésus nous enseigne également à répondre à cet agir de Dieu.

Mais ce n’est pas évident car nous pourrions être déçus du rapport que Jésus entretient apparemment avec la loi : comme d’autres spécialistes des normes et des interdits, il se réfèrerait à la loi et rien de plus. Rien de nouveau sous le soleil ? Evidemment, nous devons nous montrer plus attentifs et entendre avec plus de justesse les paroles de Jésus…

Juste avant le passage lu ce matin, il y a donc les béatitudes. Jésus se situe sur la montagne avec ses disciples et révèle ce à quoi conduit l’Evangile en actes : la joie vraie, celle qui nous lie et rattache toute notre vie au reste du monde. Tout est lié, dirait le pape François : nos vies humaines, la Création, et Dieu.

C’est donc là, à l’échelle de chacune de nos vies, qu’il nous faut entendre la référence à la loi et aux prophètes. Non pas pour devenir des maîtres, des docteurs de la loi – Jésus les renvoie sans cesse vers leur stérilité -, mais pour venir incarner l’esprit de la loi. Pour devenir à notre tour prophètes dans le monde d’aujourd’hui, témoins de l’amour de Dieu. Jésus le dit encore autrement : il ne s’agit pas d’abolir, mais d’accomplir. C’est-à-dire vivre non pas pour la loi, mais vivre concrètement l’esprit de la loi, toute la loi, de se référer à l’intention de celle-ci. C’est là le chantier auquel nous sommes invités si nous y consentons : lorsque nous remontons nos manches, lorsque nous osons discerner, nous confronter à l’Ecriture, faire des choix, interpréter les signes des temps avec espérance et courage alors que l’air ambiant est du côté de la peur, de la méfiance et du chacun pour soi.

Autrement dit, à l’échelle de notre vie, il nous est donné la liberté. La liberté de choisir les actes que nous posons envers nos frères et sœurs en humanité, choisir aussi les prières que nous adressons à Dieu. A l’échelle de chacune de nos vies, c’est-à-dire comme ce Jésus de Nazareth, passer de la loi reçue à la loi accomplie. Bien sûr, « vous » avez bien appris qu’il a été dit que… et également qu’il a été écrit que… Mais moi, quel choix je fais à l’échelle de ma vie ?

Connaissez-vous Cédric Herrou ? Cédric Herrou a accueilli plusieurs centaines de migrants depuis 2016 (Alpes Maritimes). Puis, il a été mis en cause par la justice pour avoir aidé ces personnes à passer la frontière. Mais, fait historique, grâce à ses avocats, le délit de solidarité a été reconnu comme anti constitutionnel au nom du principe de la fraternité républicaine. Puis, lui est venue l’idée de créer une communauté qui emploierait et hébergerait ceux qui souhaitaient rester. Un partenariat avec Emmaüs permet aujourd’hui de porter ce projet. Pour l’instant, les compagnons cultivent des légumes en bio et s’occupent de 400 poules pondeuses. Et le tout est vendu en circuit court dans les commerces de la vallée. Peu importe qu’il soit croyant ou non, voilà un exemple, il me semble, du passage de la loi à l’esprit de la loi.

Je crois que dans ce passage de l’Evangile, aujourd’hui, il ne nous faut pas lire seulement une référence à la loi et aux sanctions, une menace, non, je crois qu’il nous faut y repérer un commencement, une invitation à commencer à vivre la joie de Dieu parmi les Hommes. Oui, la joie de Jésus, la joie des Béatitudes, est bien davantage celle d’un commencement que d’une fin. Ce n’est pas évident car il serait plus facile de se situer dans le permis-défendu. Au moins, c’est simple. Mais non. La loi et les commandements sont à déployer avec créativité, liberté, à déployer avec sagesse.

Mais attention, cette sagesse, nous ne la trouverons pas en consultant Google ou Wikipédia ! Il ne s’agit pas de savoir accumulé, non. La sagesse dont parle saint Paul aux Corinthiens, c’est une autre sagesse. C’est celle du mystère ; celle qui, au code de la loi fait surabonder l’amour. C’est une sagesse sur laquelle nous ne pouvons pas mettre la main et se revendiquer propriétaire. Une sagesse immémoriale, celle qui nous conduit à espérer en ce qui vient, à croire que quelque chose vient même si nous ne savons pas quoi (cf. Jean de la Croix).

En actes, dans nos vies, cela peut passer par la sincérité et la vérité de nos paroles, de nos prières, par la solidarité, par l’amour de ceux et celles dont nous nous sommes détournés… Nous avons de nombreuses pistes dans ces quelques lignes de Matthieu : justice, amour, réconciliation, fidélité, etc. Mais surtout, n’instrumentalisons pas la loi. N’accueillons pas ceux que nous rencontrons en leur renvoyant en pleine figure ce que la loi dit d’eux. N’accueillons pas ceux qui viennent frapper à la porte de nos communautés en leur citant le droit canon. En préparant cette homélie, les paroles d’une chanson de Daniel Balavoine me sont revenues : « Les lois ne font plus les hommes, mais quelques hommes font la loi. » (La vie ne m’apprend rien).

Encore une fois, Jésus le dit bien : pas un seul iota de la loi ne sera perdu. En grec, vous le savez peut-être, le iota (le i) est la plus petite des lettres, la plus insignifiante. Alors aujourd’hui nous pourrions reprendre cette image à notre compte : oui, pour voir se réaliser la joie des béatitudes, pour voir le règne de Dieu arriver, pas un des plus petits, des plus pauvres parmi nous ne doit être oublié. Ne le jugeons pas – qui suis-je pour cela ? Mais sachons témoigner de ce que Dieu accomplit en nous.

P. Guillaume ROUDIER

Homélie 5e dimanche ordinaire – Année A (Mt 5,13-16)

‘Partager le pain que nous avons reçu.’ L’invitation d’Isaïe évoque déjà les mots à venir dans la bouche de Jésus : partager, donner, se donner. Depuis longtemps, en effet, les prophètes et les récits de Sagesse cherchent à orienter toute notre vie, notre vie qui doit être tournée vers nos frères, vers les petits, les malades, les prisonniers, les migrants, tous les oubliés de la vie. Ne nous dérobons pas, ne détournons pas le regard. Car il n’y a pas d’alternative à la vie en Christ, comme le rappelle sans cesse le Pape François par ses paroles et ses gestes concrets.

Oui, les mots de Jésus sont forts, et il nous faut entendre sa Parole : nous sommes « sel de terre et lumière du monde » si nous regardons avec son regard, si notre cœur bat à son rythme, si notre esprit vit dans son Esprit. Comme Saint Paul dans sa lettre aux Corinthiens, ne cherchons pas à connaître ou à agir autrement que le Christ lui-même. Humblement, avec nos doutes et nos peurs, laissons-nous faire, il nous appelle. Suivons-le. C’est sûrement un peu fou et déraisonnable, en dehors de toutes les préoccupations du monde d’aujourd’hui. Mais c’est son appel.

Attention, il ne s’agit pas de croire que nous allons donner de la valeur à la vie des hommes et des femmes que nous rencontrons, il s’agit d’être des témoins qui allons leur dire, leur redire, leur révéler qu’ils ont déjà de la valeur, de l’importance au cœur de Dieu, et donc au nôtre. Comme un peu de sel révèle le goût des aliments de qualité, comme un rayon de lumière met en relief les détails des plus beaux monuments, nous sommes appelés à être témoins de la qualité et de la beauté de la vie de nos collègues, de nos voisins, de nos proches. C’est un témoignage de vérité dont notre temps a besoin, un témoignage de vérité et d’espérance.

Au milieu des doutes et des désespoirs de beaucoup, là où des forces de division et où le « chacun pour soi » font rage, soyons des témoins de Jésus Christ. Soyons ses disciples. Rendons grâce pour ce qui est déjà à l’œuvre comme forces de transformation, et pour tout ce qui est encore à venir. Et on peut encore s’interroger : à quand remonte le dernier compliment, la dernière parole bienveillante, la dernière reconnaissance, le dernier sourire adressés à celui ou celle qui en avait peut-être le plus besoin ?

Dans notre foi au quotidien, ne soyons pas fade (ni excessif évidemment). Ayons le goût simple pour la rencontre de l’imprévu, de l’inattendu ; pour la rencontre de Celui qui se donne à rencontrer sur le visage du frère. Dans notre foi au quotidien, ne cachons pas non plus la joie qui nous fait vivre. Partageons-la. Le monde est habité par la présence de Dieu. Alors soyons des éclaireurs, des témoins de cette présence qui s’offre à tous. Soyons là, présents aux réalités de la vie des gens. ‘Baptisés pour être présents’, voilà un beau ministère que nous partageons ensemble. Baptisés pour être compagnons du quotidien de nos frères.

Juste après cette célébration, quelques uns parmi nous, membres du Mouvement Chrétien des Cadres, vont se réunir autour de la figure de Madeleine Delbrêl Alors je ne résiste pas à la citer dès à présent :

« Une fois que nous avons connu la Parole de Dieu, nous n’avons pas le droit de ne pas la recevoir ; une fois que nous l’avons reçue, nous n’avons pas le droit de ne pas la laisser s’incarner en nous ; une fois qu’elle s’est incarnée en nous, nous n’avons pas le droit de la garder pour nous ; nous appartenons dès lors à ceux qui l’attendent. (…) Cette incarnation de la Parole de Dieu en nous, cette docilité à nous laisser modeler par elle, c’est ce que nous appelons le témoignage. »

Juste avant le passage d’Evangile entendu aujourd’hui, Matthieu nous révélait les Béatitudes. Vous savez : « Heureux… » Je vous invite à relire les deux passages à la suite. Car la joie profonde dont il est question, celle des disciples, celle qui nous pousse à prendre soin les uns des autres, qui nous porte à révéler valeur et beauté de chaque vie humaine, c’est bien celle d’être « sel de la terre et lumière du monde ». Voilà la gloire de Notre Père qui est aux cieux.

P. Guillaume ROUDIER

Homélie, 2e dimanche du Temps ordinaire – Année A (Jn 1, 29-34)

Hé bien ça y est, le temps de Noël s’est achevé la semaine passée avec le baptême de Jésus. Nous entrons désormais dans ‘le temps ordinaire’. Mais comme un trait d’union, nous avons encore à méditer aujourd’hui sur ce baptême. Peut-être que quelque chose d’essentiel nous est dit là, précisément là. Quelque chose du baptême du Seigneur, et peut-être quelque chose de notre propre baptême. Peut-être quelque chose de pas si ‘ordinaire’ finalement…

Oui, nous l’avons entendu, celui qui baptisait dans l’eau du Jourdain, Jean le Baptiste, reconnaît en Jésus celui en qui repose l’Esprit. Les autres évangélistes parlent même de la grande joie du Père en cet instant. Cet homme, qui s’abaisse devant Jean Baptiste, qui se met à hauteur de notre humanité, il est « l’Agneau de Dieu » ; il est reconnu par Jean comme étant « le Fils de Dieu ». Voilà un événement pas banal ! Voilà un événement que nous pourrions nommer ‘extra ordinaire’ et dont Jean est l’heureux témoin.

Nous aussi, depuis notre baptême, nous sommes dépositaire de l’Esprit, nous aussi nous sommes appelés à participer à la joie du Père. A bien y penser, je crois que c’est tout aussi ‘extra ordinaire’. C’est ‘extra ordinaire’ que nous soyons élevés à la même dignité que le Fils de Dieu parce que nous sommes des frères et sœurs réunis et envoyés en son nom. C’est ‘extra ordinaire’ que, sur les chemins du monde, nous rencontrions des hommes et des femmes tous appelés à la même dignité. Oui, petits comme grands, jeunes comme anciens, nous sommes tous appelés à cette même mission pas banale !

N’est-ce pas ce que le prophète Isaïe nous révélait dans ce dialogue étonnant entre le Seigneur et le peuple d’Israël ? « – Tu es mon serviteur, en toi je mettrai ma splendeur… – Oui j’ai de la valeur aux yeux du Seigneur… – Je fais de toi la lumière des nations… » Sacrée responsabilité ! C’est une vocation, une véritable mission pour ce peuple, pour nous aujourd’hui, que de se mêler au monde pour lui dire, pour témoigner de la joie de Dieu, la joie de voir toute sa Création réunie dans la paix et l’amour. Devenir ainsi serviteurs du Seigneur, cela consiste à laisser passer la lumière en nous pour rendre témoignage à Celui qui est la véritable lumière. Cela ne peut se faire qu’avec la même humilité que celle de Jean Baptiste : en renonçant à se mettre au premier plan, en renonçant à se mettre en avant. C’est Lui, le Christ, qui passe devant.

Attention, il ne s’agit pas d’oublier ni de renoncer à notre dignité humaine, de s’humilier. Trop souvent malheureusement les plus petits, les plus fragiles, les plus pauvres, les migrants, les sans-logis, les sans-amour, sont rabaissés et on méprise leur vie. Non, il s’agit de laisser passer en nous, humblement, cette lumière intense pour la voir justement se poser et caresser tendrement ces visages meurtris, abîmés.

Depuis le jour de son baptême, donc depuis le début de sa vie publique, par sa vie et ses actes, Jésus nous ouvre cette voie et nous invite à le suivre. Oui, Jésus se met à hauteur d’hommes pour laisser resplendir la tendresse du Père sur chacun de nos visages humains et nous invite à faire de même. A notre tour, baptisés dans l’Esprit, nous sommes invités à devenir de véritables témoins de cet amour. Non pas témoins de nous-mêmes, mais témoins de lui, Jésus présent au cœur de notre humanité. Il est « la lumière du monde ».

Et peut-être pourrions-nous alors découvrir que ce temps de l’Eglise qui commence n’est pas si ‘ordinaire’ que cela. Comme Paul et Sosthène, appelés pour être des apôtres, nous pourrions nous réjouir d’être envoyés au milieu de ce monde pour témoigner de la Lumière. Et avec le psalmiste, peut-être pourrions-nous risquer cette réponse à son invitation : « Voici, je viens. » Non, décidément, tout cela n’est pas ‘ordinaire’.

P. Guillaume Roudier

Homélie – Nativité du Seigneur (Lc 2,1-14) – 24 décembre 2019

Ce soir, encore une fois, nous pouvons nous laisser surprendre par ce récit qui nous semble pourtant si familier. En effet, ce que nous venons d’entendre ne doit pas cesser de nous émerveiller. Mais attention, ce récit ne commence pas par « Il y a bien longtemps dans une galaxie lointaine… » Il ne s’agit pas du dernier film de la saga Star Wars, ce n’est pas de la science fiction. Non, même si c’est un certain Luc qui prend la parole pour nous raconter tout cela… Pas de chevalier Jedi affrontant le côté obscur, mais un homme qui nous livre le récit de l’étonnante nuit de Noël. Car ce qui nous est raconté dans ces versets, cela s’est réellement passé un jour, une nuit de notre histoire, il y a plus de 2 000 ans, en Palestine. Cette nuit est unique. C’est la nuit où Dieu vient se mêler aux Hommes.

Jésus est né à une époque marquée par la violence, les batailles religieuses, la pauvreté, les guerres. Ce monde, notre monde, ne semble pas avoir beaucoup changé : toujours plein de contradictions, de doutes, de crises. Pourtant, c’est là aujourd’hui que nous avons à retrouver cet enfant. C’est là que nous sommes appelés à reconnaître cette lumière offerte à tous.

Oui, depuis longtemps le prophète Isaïe annonçait la venue d’un sauveur : « un enfant nous est donné. » Mais depuis ce soir Noël, nous ne sommes plus dans le temps de l’attente, nous avons à nous éveiller et à nous réjouir car la lumière et la paix sont venues à nous et elles ont désormais un visage : celui d’un enfant, l’Emmanuel c’est-à-dire « Dieu avec nous », Dieu dans notre histoire.

Etonnement, Dieu choisit ce qu’il y a de plus fragile en notre humanité pour venir nous rencontrer : un enfant. Cette fragilité, elle nous oblige, il nous faut en prendre soin. Il nous faut prendre soin de ceux qui traversent l’épreuve de la maladie ; il nous faut partager avec ceux qui n’ont rien ou pas grand chose ; il nous faut bâtir la paix pour ceux qui vivent sous les bombardements. Oui, cette présence fragile de Dieu parmi nous, il nous faut en prendre soin ici et là comme on prend soin d’un enfant.

Cet enfant, dont nous fêtons la naissance ce soir, est le Messie tant attendu par le peuple hébreu, « le Prince de la Paix » comme le nomment nos frères musulmans. Tout au long de sa vie, Jésus va nous émerveiller par sa capacité à rencontrer l’autre, sans tabou, sans a priori : les Pharisiens qui croient tout savoir, les pécheurs qui ont fauté, les légionnaires romains qui obéissent au pouvoir en place, les étrangers qui suivent d’autres dieux… Ce souci de l’autre, cette fraternité universelle, est inscrit au cœur de la mission de Jésus, et donc au cœur de notre foi.

Oui, il s’agit bien de tisser des liens de fraternité. C’est ce à quoi nous nous sommes engagés cette année en paroisse : tisser des liens de fraternité en récoltant des bouchons en plastique pour les enfants handicapés, en tricotant des bonnets pour soutenir les Petits Frères des Pauvres, en redistribuant des couvertures aux Roms et aux SDF… C’est à eux que nous pouvons encore penser ce soir.

Souvenez-vous, à l’annonce des anges, les bergers ont peur. Ils ont malheureusement l’habitude d’avoir peur, d’être mal traités, mal logés, d’être montrés du doigt. A l’époque, leur condition est méprisable. Pourtant, c’est bien à eux que le message de Dieu s’adresse, à eux humbles et pauvres bergers de Judée.

Alors même si les portes de la salle commune ont été fermées devant Marie et Joseph en cette nuit, nous pouvons tout faire aujourd’hui pour ouvrir nos portes et nos cœurs à ces hommes et à ces femmes que Dieu nous donne chaque jour à aimer. Et en premier lieu les plus petits, les plus fragiles. Les migrants qui trouvent porte close à nos frontières, les jeunes sans emploi qui trouvent porte close dans les entreprises, les prisonniers qui trouvent porte close pour se reconstruire, les personnes homosexuelles qui se retrouvent devant la porte close de leur famille, et tant d’autres. Ce sont eux, ces petits, ces bergers d’aujourd’hui, ces pauvres qui, comme Jésus, ne trouvent pas leur place dans « la maison commune ». Alors faisons leur de la place et réjouissons-nous ensemble, partageons cette joie que nous recevons à Noël.

Il y a quelques jours, une trentaine de jeunes de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne se réunissaient pour fêter Noël. J’ai été impressionné par leur volonté de changer les choses, de croire que cela est possible en se faisant, disaient-ils, « les messagers de la joie et les porteurs de la paix ».

Moi, je crois en eux. Je crois en notre capacité de repartir, de recommencer, de faire mieux les choses. Comme le pape, je crois que nous pouvons regarder la crèche et y trouver les réponses aux questions de notre temps. Je crois que nous pouvons nous y entraider. Pas besoin d’être un Maître Jedi, pas besoin que la Force soit avec nous, sinon celle de l’Esprit de Dieu : Esprit de Paix, Esprit de justice, Esprit d’amour.

En cette nuit de Noël, Dieu prend en lui notre humanité. Alors osons à notre tour devenir des porteurs de Dieu ; avec Jésus, osons vivre aujourd’hui, chaque jour, la Bonne Nouvelle de l’Evangile dans notre monde. Puisque Dieu s’est intéressé à ce que nous vivons ici-bas, il faut bien que nous aussi nous nous y intéressions aussi, que nous nous risquions à aimer ce monde. Non pas uniquement tel qu’il est, mais tel qui peut devenir : dans la même espérance que ces jeunes qui se remontent les manches.

Oui, car depuis cette nuit de Palestine, tout a changé. Plus rien ne doit nous apparaître ordinaire : un enfant est né, et il a définitivement tout changé. Joyeux Noël à chacun, joyeux Noël à notre monde ! Amen.

P. Guillaume Roudier

Homélie – dimanche 15 décembre 2019, 3e dimanche de l’Avent (Mt 11, 2-11)

« Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Autrement dit, pouvons-nous commencer à nous réjouir, ou devons-nous encore attendre ? Voilà la question de Jean-Baptiste qui résonne ce matin. Et voilà qu’avec un peu d’imagination, la même question pourrait habiter bien des esprits en ce moment : « devons-nous encore attendre » pour vivre dignement et avoir un juste salaire ? « Devons-nous encore attendre »  pour être accueillis alors que nous fuyons la misère et la guerre dans notre pays d’origine ? « Devons-nous encore attendre » pour essayer de changer quelque chose de nos modes de vie alors que la planète s’asphyxie ? « Devons-nous encore attendre » pour espérer et croire en l’avenir, nous les plus jeunes ?

En effet, par cette question qui préoccupe Jean-Baptiste et ses compagnons, nous pouvons sentir et entendre beaucoup des questions et des doutes de nos contemporains. C’est pourtant là, du dedans de sa prison obscure, que le prophète Jean-Baptiste entrevoit dans les œuvres réalisées par Jésus le signe attendu de tous ceux qui espèrent le Royaume de Dieu.

Ces œuvres ? Ce sont celles de la compassion, de la tendresse, de la patience. Ce sont les œuvres de l’amour ; c’est l’amour de Dieu à l’œuvre. Un amour sincère, profond, gratuit et qui offre une grande joie : la joie d’aimer quand nous partageons les richesses reçues, la joie d’aimer en servant selon les talents de chacun, la joie d’aimer en dialoguant entre hommes et femmes de bonne volonté, la joie d’aimer en annonçant la paix pour les peuples quelles que soient nos croyances…

Nous avons le choix en ce 3e dimanche de l’Avent, appelé dimanche de la joie : « se réjouir », « exulter », « crier de joie », « cris de fête », « éternelle joie », « allégresse », « heureux »… Dans les lectures entendues, tout nous appelle à cette joie de l’amour.

Et cette joie de l’amour, nous y sommes appelés chaque jour. Joie, vendredi dernier par exemple, quand 200 enfants de l’école Notre Dame des Fontaines de Saint-Fons, chrétiens et musulmans, se sont rassemblés ici même pour redire ensemble le « oui » de Marie. Egalement joie quand j’ai pris un nourrisson cette semaine dans les bras et qu’il m’a offert un grand sourire au soir d’une journée difficile. Oui, joie d’être guéris de nos enfermements, de nos aveuglements, joie d’être relevés de nos trébuchements, joie d’être lavés de nos fautes, joie de participer déjà à la vie nouvelle, à l’amour de Dieu.

Mais depuis le jour de notre baptême, sommes-nous véritablement dans cette joie ? Osons-nous laisser de côté nos désespoirs pour reconnaître les signes des temps et porter ainsi un regard d’espérance et de joie sur notre monde ? Avons-nous l’audace de changer nos modes de vie trop souvent centrés sur nous-mêmes, pour retrouver une heureuse sobriété à partager ?

En tous cas, la fête de Noël qui approche vient nous rappeler la plus grande des joies : Dieu s’est fait homme. Et Saint Irénée rajoute « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu. » Pour qu’il devienne tendresse comme Lui, patient comme Lui, pour qu’il devienne amour comme Lui, et que finalement il soit dans la joie avec Lui. Alors ne laissons pas cette invitation se perdre. A la suite de Jean-Baptiste, nous pouvons choisir la fraternité et la solidarité, la justice et la paix, pour que le Royaume de Dieu naisse de nos gestes et de nos paroles dès aujourd’hui et sans plus attendre. C’est là que sera notre véritable joie de disciples du Christ.

« Es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Nous connaissons la réponse : n’attendons plus.

P. Guillaume Roudier

Homélie – dimanche 8 décembre 2019 – 2e dimanche de l’Avent (Année A) (Mt 3, 1-12)

Cela fait maintenant plus d’une semaine que Noël se prépare. Et il serait bien difficile de ne pas s’apercevoir que Noël approche alors que les décorations illuminent nos villes, que les vitrines (entre deux manifestations) sont garnies, que les téléfilms parlent tous de Noël… Noël approche, c’est sûr. Mais une question demeure : est-ce que nous, nous nous approchons de Noël ? Vous comprenez la différence ? Le calendrier avance vers la Nuit de Noël et les petits et les grands attendent de faire la fête, d’échanger des cadeaux, de faire un bon repas… Mais notre cœur, lui, s’avance-t-il vers Noël ? Autrement dit, en ce temps de l’Avent, en ce temps de l’attente, comment préparons nous nos cœurs à accueillir Celui qui vient habiter parmi nous ? Comment préparons-nous le chemin de Dieu ? C’est l’interpellation de tous les prophètes, et en dernier lieu de Jean le Baptiste.

Vous l’avez entendu à l’instant, il nous faut nous convertir, il nous faut préparer ses chemins, rendre droits ses sentiers. Il ne s’agit pas de nous transformer en agents de la DDE, même si dans le froid actuellement ils auraient bien besoin d’un coup de main. Non, il s’agit de rendre droites les routes sinueuses de la fraternité, de combler les fossés de l’indifférence, d’abattre les montagnes qui nous séparent les uns des autres, qui nous séparent de Dieu. C’est cela qui nous est demandé : d’être des ouvriers qui mettons nos cœurs en chantier pour accueillir Celui qui vient, pour accueillir Celui qui est déjà là. Oui, il nous est demandé que notre cœur apprenne à entendre le cri des plus petits, puisqu’il est là ; que notre cœur apprenne à parler au cœur de celles et ceux qui ne partagent pas notre foi, puisqu’il est là. Il nous est demandé de vivre avec eux un cœur à cœur pour l’amour et la vérité, pour la justice et la paix. Puisqu’il est déjà là. Pour que vivent ensemble le loup et l’agneau, le léopard et le chevreau, le nourrisson et le cobra… Puisqu’il est déjà là, parmi les nations du monde. Oui entendons encore et encore résonner ces mots de Saint Paul : « Que le Dieu de la persévérance et du réconfort vous donne d’être d’accord les uns avec les autres selon le Christ Jésus. » Il ne s’agit pas de nier nos désaccords et nos différences, il s’agit de les convertir en cet enfant de la crèche qui se fait tendresse et humilité pour toute l’humanité.

Alors nous pouvons toujours attendre et faire le décompte des jours qui nous séparent de Noël, nous pouvons ouvrir les cases de nos calendriers de l’Avent remplis de chocolats… (n’est-ce pas Jean-Marc) mais n’oublions pas le chantier que Dieu a déjà commencé en nous et qu’il nous demande de poursuivre. Car ce n’est pas nous qui devons attendre patiemment le jour où Dieu va venir, mais c’est Dieu qui attend, chaque jour, avec impatience, le moment où nous allons venir à lui, le moment où nous allons ouvrir nos mains crispées, ouvrir nos yeux embués, ouvrir nos cœurs engourdis.

Et comme Jean Baptiste, parcourons notre temps, passons du désert de Judée au fleuve Jourdain, faisons de l’aridité de nos vies, un fleuve de solidarité et de fraternité. Ne disons pas : « Noël ? C’est pour bientôt ! » Mais disons : « Noël ? C’est déjà aujourd’hui ! »

P. Guillaume Roudier

Homélie – dimanche 1er décembre 2019, 1e dimanche de l’Avent (Année A)

Depuis plusieurs mois, l’actualité est très chargée en mouvements sociaux, en insurrections populaires. On peut penser à Hong Kong, à l’Irak, au Liban, à l’Algérie, au Venezuela, et tant d’autres… Et même si nous les croisons moins sur les ronds-points, les Gilets jaunes sont encore dans les mémoires. Certaines manifestations, réprimées par les armes et dans le sang, ont été passées sous le silence de la censure des média ; tandis que d’autres se poursuivent encore dans l’espoir de changements profonds. Oui, beaucoup sur Terre sortent de leur sommeil et de leur peur.

Parfois, ici ou là, certaines crises ont pu déboucher sur un renouvellement politique laissant plus de place à la démocratie et surtout à la paix. Cette semaine, les grèves annoncées en France vont encore marquer un nouvel épisode de tension et de débats.

Alors pourquoi ces crises multiples, pourquoi sur tous ces continents, tant de remises en question ? Quelque chose de nouveau est-il en train d’apparaître au milieu de ce chaos ? Tout cela est-il lié à la mondialisation de l’économie, au développement des moyens de communication et des réseaux sociaux ? Certainement, tout cela compte. La voix des sans voix cherche à se faire entendre. Chacun entend se faire respecter et devenir acteur de sa vie.

Evidemment, on ne peut que compatir avec les blessés et les proches des victimes de ces affrontements dans le monde. Mais on peut peut-être également reconnaître dans ces bouleversements et ces changement la volonté d’un plus grand nombre à participer au monde qui les entoure, à vivre dans un minimum de dignité.

Alors comment faire se réconcilier ces voix apparemment irréconciliables ? Comment faire du dialogue et du compromis les bases d’un avenir ? Comment sortir de nos torpeurs pour contempler la lumière qui déjà brille à l’horizon ? Chrétiens, nous sommes invités à participer au chantier, à nous relever les manches, à enfiler notre bleu de travail, à nous revêtir du Christ comme le dit Saint Paul. Il nous faut le porter en nous, sur nous. Cela doit être notre tenue de travail ordinaire afin que, lorsqu’il fera irruption dans notre vie, sans prévenir, au milieu de nos occupations quotidiennes, il nous trouve en train d’œuvrer avec d’autres et s’en réjouisse.

Madeleine Delbrêl écrivait : « La parole de Dieu, on ne l’emporte pas au bout du monde dans une mallette : on la porte en soi, on l’emporte en soi. On ne la met pas dans un coin de soi-même, dans sa mémoire comme sur une étagère d’armoire où on l’aurait rangée. On la laisse aller jusqu’au fond de soi, jusqu’à ce gond où pivote tout nous-mêmes. (…) »

Le temps de l’Avent dans lequel nous entrons aujourd’hui oriente notre regard vers un enfant, un nouveau-né, un être entièrement à la merci de tous les autres. Comme nous l’avons entendu chez Isaïe, demandons-lui « qu’il nous enseigne ses chemins et nous irons par ses sentiers. » Osons transformer nos armes de destruction en outils, en outils pour la moisson, en outils pour bâtir.

Puisse cet enfant éveiller en chacun de nous le désir d’entendre la voix de ceux qui ne parlent pas encore, de ceux à qui la parole a été confisquée. Que le silence de cet enfant soit contemplé alors que nous échangerons sa paix et qu’il est présent déjà là, au milieu de nous. Que le Royaume qu’il promet nous défende de désespérer, pour espérer vers de possibles renouveaux où chacun est attendu.

Et je laisse les derniers mots à Madeleine Delbrêl : « Une fois que nous avons connu la parole de Dieu, nous n’avons pas le droit de ne pas la recevoir ; une fois que nous l’avons reçue, nous n’avons pas le droit de ne pas la laisser s’incarner en nous, une fois qu’elle s’est incarnée en nous, nous n’avons pas le droit de la garder pour nous : nous appartenons dès lors à ceux qui l’attendent. »

P. Guillaume Roudier