Bienheureux d’Algérie : des témoins de la Paix

Le Progrès, le 28/01/2018 par Nicolas Ballet

Né à Lyon en 1927, Henri Teissier a été, jusqu’en 2008, l’archevêque d’Alger. Ce prêtre vit à présent à Tlemcen, en Algérie, mais revient souvent dans le Rhône et l’Ain, où il compte de la famille et de nombreux amis. Ce grand homme d’Eglise, qui rendait visite chaque semaine aux moines de Tibhirine en dépit du danger, nous a accordé ce dimanche une interview par téléphone. C’est lui qui a initié le procès en béatification des 19 martyrs d’Algérie, il y a 11 ans. Il tient à expliquer le sens de la décision du Vatican de reconnaître à ces chrétiens le statut de « bienheureux ».

 

 

Qu’avez-vous ressenti en apprenant samedi la nouvelle de la béatification des 19 chrétiens d’Algérie, dont les sept moines de Tibhirine, tués pendant la « décennie noire » (années 1990)?

« J’ai appris la nouvelle par le communiqué des évêques d’Algérie et divers amis qui m’ont envoyé des e-mails dans les minutes qui ont suivi. Cela montre bien à quel point cet héritage fraternel nous réunit. Nous savions la décision du Vatican imminente. Mais pour répondre à votre question : j’étais, et je suis moins pris par l’émotion, que préoccupé de l’effort à accomplir pour que cette béatification soit bien comprise. Il ne s’agit pas de braquer les projecteurs sur les chrétiens victimes de ces violences, mais bien de les mettre en communion avec tous les Algériens qui en ont souffert (la guerre civile a fait au moins 200000 morts dans ce pays durant les années 1990 – ndlr). Nos frères et soeurs martyrs étaient – et doivent rester – un signe de fidélité. Ils ne sauraient servir de prétexte au réveil d’une prétendue adversité qui les aurait opposés aux Algériens. C’était tout le contraire ! Ils sont restés par solidarité. Et c’est, d’une certaine manière, parce qu’ils étaient proches de ceux avec lesquels ils travaillaient – sans aucun prosélytisme – que ces « bienheureux » ont été attaqués, dans leurs quartiers ou leurs villages. »

En 2007, vous avez, comme archevêque d’Alger, officiellement ouvert ce procès en béatification. Pourquoi jugiez-vous cette démarche nécessaire?

« Nous avons pris cette décision en mai 2000 à Rome. Le pape Jean-Paul II nous avait alors invités à célébrer au Colisée les martyrs du XXe siècle. Dans son discours, il avait prononcé les noms de Christian de Chergé et de ses compagnons du monastère de Tibhirine (sept moines enlevés puis tués au printemps 1996 –ndlr). Nous nous sommes donc sentis « responsables » de ce message, pas simplement devant l’Eglise d’Algérie, mais aussi devant l’Eglise universelle. Des représentants des congrégations et des familles des moines étaient présents ce jour-là avec nous. C’est là qu’a commencé une longue concertation avec eux, avant d’entamer officiellement la procédure en 2007.»

Certains, dans l’Eglise catholique, auraient préféré que les 19 ne soient pas faits « martyrs de la foi », mais qu’ils soient décrétés « martyrs de la charité ». Cela, soulignent les mêmes, aurait été bien plus conforme à ce qu’ils ont vécu.

« De fait, c’est aussi ce que nous aurions espéré. Car c’est bien – comme je l’ai déjà dit tout à l’heure – leur fidélité aux Algériens qui les a conduits à la mort. Or, on peut tout à fait être reconnu comme « martyr de la charité », comme l’a montré l’exemple de Maximilien Kolbe (Ce frère franciscain polonais s’était offert de mourir à Auschwitz à la place d’un père de famille –ndlr). »

Alors pourquoi pas eux ?

« Ce n’était pas possible au moment où nous avons présenté le dossier au Vatican. La Congrégation pour la cause des Saints n’a pas encore totalement intégré cette façon de regarder les martyrs. On peut donc espérer que la béatification des 19 fera avancer la cause ! (1) ».

« L’idée d’être reconnu « bienheureux » aurait sans doute paru absurde à frère Luc… et il aurait haussé les épaules. », nous a confié Pierre Laurent, son neveu, tout en se réjouissant de cette béatification, « mise en exemple à suivre, d’une fidélité à l’Evangile vécue dans l’amour et le respect de l’autre, la constance et la discrétion, en dépit de la violence omniprésente » N’est-il pas paradoxal de béatifier des femmes et des hommes qui étaient à l’opposé de toute forme d’héroïsme ?

«Oui, cela peut sembler paradoxal, à première vue. Mais il faut bien lire le sens profond de cette béatification. Tous ont vécu dans l’humilité et la discrétion, en cultivant des relations ordinaires et respectueuses avec leur voisinage. Il n’est pas question d’en faire des « héros » mais de mettre en lumière leur travail quotidien avec leurs amis algériens (comme cela pouvait être le cas au jardin du monastère de Tibhirine, dont les fruits étaient partagés –ndlr). Leur béatification est présentée en exemple à l’Eglise, non pas pour inviter les catholiques à revendiquer quelque honneur que ce soit, mais bien pour les inviter à vivre dans la simplicité quotidienne de l’Evangile et le respect de l’autre. »

Vous qui leur avez rendu visite jusque dans les dernières semaines, quel exemple fort pourriez-vous nous donner de la fidélité des moines de Tibhirine, malgré le danger imminent ?

« Un exemple très parlant est celui du Ribat el-Salam (liens de la paix). En mars 1996, les moines avaient décidé de rétablir au monastère, pour la première fois depuis trois ans, cette rencontre spirituelle entre chrétiens et musulmans soufis (voie mystique de l’islam –ndlr). Et c’est la veille de cette rencontre qu’a eu lieu l’enlèvement de sept moines (dans la nuit du 26 au 26 mars 1996 –ndlr). Ils voulaient à tout prix approfondir ce lien avec les musulmans. Cette recherche de solidarité spirituelle a toujours primé sur la crainte du danger.»

Les Algériens, eux aussi, leur ont toujours été fidèles. Et vous pourriez citer de nombreux exemples de cette solidarité à votre égard…

« C’était tout le temps, tous les jours, que nous recevions des témoignages d’amis algériens qui nous disaient : «Soyez prudents ! » ou encore «  Votre présence est importante pour nous ». Et cette amitié profonde, nous la vivons ici à chaque instant. Depuis une semaine, plusieurs personnes se sont approchées de moi, au restaurant, ou lors de réunions, pour me dire : « On vous remercie encore pour votre fidélité pendant ces années difficiles. » L’un d’entre eux, âgé de 15 ans, m’a remercié pour la solidarité de notre Eglise : « Cela m’a permis de se réconcilier avec mon pays, l’Algérie », m’a-t-il confié. Un témoignage d’autant plus fort que ce tout jeune homme n’a pas connu cette « décennie noire ».

Les 19 sont désormais des « bienheureux », ce qui permet aux catholiques de demander leur intercession dans leurs prières. Pensez-vous souhaitable de lancer une procédure en canonisation, qui en ferait des « saints » ?

« Nous ne nous posons pas du tout ce genre de question. En ce moment, notre préoccupation est de préparer au mieux la cérémonie de béatification (2), et de faire en sorte que le sens en soit bien compris par nos amis algériens. »